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Ça sent comment, la mémoire ?

Chez Proust, bien sûr, il est question du goût de la madeleine trempée dans le thé qui réveille chez le narrateur son passé. Dans mon expérience personnelle, ce sont par contre les odeurs qui me font vaguer dans le fouillis plus ou moins conscient de mes souvenirs. Il y a le fort parfum d’une marque de savon répandue qui me rappelle toujours les douches en commun de l’école où j’étais en pension. Une cinquantaine au moins de jeunes gens serrés tout nus dans une grande salle de douche au carrelage blanc après des après-midi de sports (obligatoire), le savon, l’eau chaude, les voix, les blagues, les files d’attente devant chaque pomme de douche sortant du mur, le plaisir de voir tous ces corps à nu mêlé à la crainte d’être découvert.

Ou chez ma grand-mère alcoolique (je ne le savais pas à l’époque), en Caroline du sud. Le salon au mobilier et aux rideaux en chintz bleu fleuri (le bleu était sa couleur favorite), le grand tapis d’orient couvrant le plancher, sa chair ridée, sa peau desséchée mais fine comme la soie, son corps entourée d’une nuée douce de Shalimar, son parfum préféré, et de bourbon, dont elle prenait (officiellement) deux doigts avant de déjeuner, un mélange d'arômes qui s’imprégnait un peu partout chez elle. Au point où, plusieurs années après sa mort, quand je suis entré chez une de mes sœurs qui avaient toutes les deux hérité beaucoup de son mobilier, j’étais tout de suite frappé par l’odeur oubliée de la maison de ma grand-mère, comme si elle était toujours là, une présence aromatique qui persistait dans les coussins en plumes et duvet fatigués de son ancien canapé et ses fauteuils aux tissus décolorés.

J’étais chez un ami à Paris il y a quelques années quand j’ai découvert dans son armoire de toilette un vieux flacon d'Habit Rouge. Je l’ai senti comme ça et j’étais tout de suite transporté aux nuits de mes premières sorties en boîtes de la rue Ste-Anne, quand je passais voir le DJ du Sept, que je connaissais un peu, et quand les amis parisiens me faisaient visiter le Bronx et le Scaramouche. A cette époque les bars étaient pleins de monde qui sentait cette marque d’eau de toilette.

Quand j'étais lycéen dans le sud, avant de m'échapper vers une autre vie, tous les jeunes gens cool portaient Canoë de Dana. Ce parfum, crée en 1932, était censé être français mais on le prononcait à l'anglaise « ka-nou » et non pas « ka-noh-eh ». Tous mes héros en portaient quand ils sortaient avec leurs petites amies en décapotable — ils étaient tous bien dans leurs peaux, qui sentaient d'ailleurs même mieux qu'ordinaire avec un peu de Canoë. On ne le voit presque plus — quelquesfois dans des pharmacies discount. Il y a un ou deux ans j'avais acheté un désodorisant Canoë en bâton seulement pour le parfum et le souvenir de ces beaux jeunes gens par qui je voulais tant me faire accepter. Malheureusement, quelques heures après l'avoir appliqué, j'ai eu une irritation de la peau de l'aisselle terrible. Le bâton reste toujours dans l'armoire mais je n'y touche plus.

Je suis sorti pendant six mois avec un type qui habitait la banlieue et qui adorait les eaux de cologne disons pas très chic, comme par exemple Brut. Qu’est-ce qu’il puait ! Mais je savais aussi qu’il faisait ça pour me plaire et je ne lui ai rien dit surtout parce que j'étais flatté par ses attentions. Chaque fois qu'il passerait la nuit chez moi, je sentirais ce parfum dans l’oreiller pendant une semaine au moins, mais en fait ce n’était pas désagréable. Au supermarché à la campagne il n’y a pas très longtemps, lorsque le copain s’est mis dans la file avec le chariot, je me suis amusé à sentir quelques-unes des eaux de cologne qu’ils avaient là, tout proche de la caisse — il y avait du Brut, toujours dans le flacon vert foncé, et quand je l’ai senti, je n’ai pas pu m’empêcher de sourire en réfléchissant aux bons souvenirs évoqués par ce parfum de tombeur de banlieue.

Je suis assez content qu'il fasse un mauvais temps ici à la campagne, où nous sommes arrivés hier soir (l'entrée ci-dessus avait été rédigée hier mais je n'ai pas pu l'afficher à cause d'une panne technique chez Verizon, qui m'avait déconnecté du site), parce qu'il faut que je révise, révise.

Comments

Le Sept, le Scara, la rue Saint-Anne, toute ma jeunesse... Shalimar, le parfum de ma mère... Ton billet de ce jour à fait sur moi le même effet que la madeleine de Marcel. Soupir nostalgique.