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La chance

Ce soir le copain et moi nous fêterons nos douze ans de « partenariat » — c’est une fête mobile qui a lieu le mardi après la fête de Memorial Day, toujours un lundi férié, le dernier lundi du mois de mai. Donc c’est plutôt facile à se le rappeler. Ce soir on sera sage, puisque j’ai mon cours qui termine vers 20 h 40 et le copain doit se lever à 6 heures demain matin.

C’est curieux, la vie en couple. Quand j’étais célibataire, je me suis souvent plaint de n’avoir personne — arrivé à New-York après une rupture pénible dont je me suis souvenu vivement en lisant cette entrée récente, je me suis vite habitué à mener une vie hyper-typique de sortir dans les boîtes et les bars gays tous les vendredis et les samedis soirs avec une bande d’amis. On ne se disait rien mais on savait qu’on était tous à la recherche du « grand amour » — qui pourtant n’arrivait pas, en dépit de nos efforts persistants ! Mais on s’amusait bien — soirées bourrées de drogues, d’alcool, de danse enfiévrée par la musique et par les gens autour de nous — mais même si je ne suis pas rentré seul, chez moi ou chez un autre, à la fin je me suis toujours retrouvé seul. Je me suis habitué à l’idée que je resterais seul pour toujours. Evidemment c’était ma faute à moi. Il me manquait quelque chose qui permettrait aux autres de m'aimer.

Il m’a fallu du temps pour comprendre que la solitude n’est pas un échec personnel. Je ne suis pas psychanalyste, loin de là, mais je crois bien que la solitude est plus difficile, plus pénible, pour les gens qui ne s’aiment pas. Il est par contre très facile à ne pas s’aimer — on n’a qu’à se souvenir des regards équivoques de mes parents quand je leur avais dit que j’aimais un type — ils étaient pourtant très en avance pour ce genre de choses, mais il ne faut pas croire que cette déclaration les égayait trop, et ça se voyait, forcément. Donc, il n’est pas rare qu’on n’ait pas passé une bonne partie de sa vie à apprendre des raisons, conscientes ou pas, pour ne pas s’aimer. Surmonter les effets inévitables et souvent à peine visibles d’une telle éducation est très dur, et je connais pas mal de gens qui finalement n’y ont pas réussi.

Moi, j’ai eu de la chance. J’ai des amis qui ne m’ont pas laissé tomber. Ils m’ont permis de les ennuyer à mort à écouter avec sympathie et grande indulgence toutes mes professions de doute, de mécontement, et de tristesse. À la longue, ça a marché, comme thérapie « maison ». Je suis arrivé à m’accepter (plus ou moins), le bon de mon caractère et le moins bon, qui malheureusement occupe encore bien trop de place. Et c’est juste à ce moment-là que le copain et moi, on s’est décidé, il y a douze ans, après des débuts moins que prometteurs, de se mettre « officiellement » en couple.

A-t-il été toujours facile, cette vie à deux ? Absolument pas. Je me souviens des paroles sidérantes de Milly, mère et femme, jouée par l’inimitable Myrna Loy, dans le film (1946) « The Best Years of Our Lives », dans la scène où les parents, heureux et affectueux, font face à leur fille qui est tombée amoureuse d’un homme marié avec une femme qu’il n’aime plus. La fille Peggy crie que ses parents ne peuvent pas comprendre ce qu’elle souffre, puisque leur mariage a toujours été parfait :

« It's just that, everything has always been so perfect for you. You loved each other and you got married in a big church, and you had a honeymoon in the south of France. And you never had any trouble of any kind. »

Sa mère lui répond, tout doucement, en regardant son mari Al :

« Milly : We never had any trouble. (To Al) How many times have I told you I hated you, and believed it in my heart. How many times have you said you were sick and tired of me, that we were all washed up? How many times have we had to fall in love all over again? »

C’est choquant, dans le film et dans la vie, mais c’est vrai. Mais en fin de compte, je sais très bien que je ne « mérite » pas tout ce que le copain m’a apporté dans cette vie à deux, et m’apporte toujours. Je ne peux qu’espérer que je lui offre quelque chose de valable en retour. J’ai de la chance. Je le sais.

Comments

12 ans, bravo. Joyeux anniversaire !

La citation est très belle, et fort à propos. La conclusion aussi, je pourrais la reprendre mot pour mot. Et nous, ça fera 14 ans le... 11 septembre prochain (tiens, elle aussi elle est facile à retenir cette date là !)