« Il y a des moments | Main | L'antiaméricanisme français (suite) »

L'antiaméricanisme français

La grippe que m’a (tout gentiment) donnée le copain commence à perdre sa force, grâce aux doses répétées (mais, attention, pas abusées, mes jours de toxicomanie sont finies, euh, plus ou moins) de tablettes d’Alka Selzer Plus Cold™ au zeste d’orange — c’est vraiment la cure miracle, dont l’effet salutaire dure en général quatre heures au minimum avant de s’en aller lentement. Je ne suis pas homéopathe ; je n’avale pas des tas de gousses d’ail comme le fait le copain ; je ne bois pas non plus des gallons de jus d’orange, que pourtant j’aime bien mais pas dans des quantités exagérées. Mais ma petite maladie, qui m’a empêché d’aller au gym ce matin, m’a par contre donné l’occasion de réfléchir à un sujet abordé assez férocement par Laurent de l’excellent navire.net dans ce billet.

L’antiaméricanisme, version française ou une autre, ne me surprend pas trop. Franchement je le trouve tout à fait normal qu’une très grande partie, peut-être la majorité, de la population de cette planète soit plus ou moins énervée par les citoyens d’un pays, si riche, si consommateur, si égoïste, si incurieux, si injuste, si aveugle, si autosuffisant, si insouciant, si inconsistant, qui agit si souvent à lui seul en seigneur titré (ou bien policier) de la terre entière. Quand on voit des gens qui se promènent un peu partout comme des sculptures vivantes du sculpteur hyperréaliste Duane Hanson, cela ne fait pas trop honneur (à mon avis) à la nation américaine, quelle qu’elle soit. Mais bon, tout le monde sait bien qu'on arrive à ça dans une culture de centres commerciaux, de restauration rapide (et pleine de matières grasses malsaines), de grosses voitures bouffeurs d’essence. Mais est-ce spécialement américain, tout ça ? Dans sa manifestation actuelle, oui, un peu, mais on voit cette culture en train de se reproduire ailleurs qu’en Amérique du nord — il y a la variante japonaise et bientôt, et certainement plus importante parce qu’il s’agit d’une population vraiment géante, la variante chinoise de consommation « à l’américaine ». Il est certain que l’antiaméricanisme générique est construit d'un mélange indéfini de jalousie et de dégoût — les proportions exactes dépendent des gens, de leurs expériences particulières et de leurs espoirs.

L'antiaméricanisme existe aussi parce qu'il y a trop de nous, Américains. On est à 2 millions de personnes chez nous, officiellement, selon les estimations du Population Reference Bureau. C'est beaucoup. Et ils bougent. On nous voit presque partout — soldats en Irak, missionnaires en Afrique, investisseurs en Asie et en Amérique du sud, touristes en Europe. On est là, à faire du bien ou du mal, habillé par K-Mart ou Gap, sincère mais embêtant à la fois, ne parlant pas la langue, un peu perdu. On voit nos visages aussi, à la télé et au cinéma — Madonna, Michael Jackson, Tom Cruise, Keanu Reeves, etc. On écoute Britney, Christina, Justin Timberlake un peu partout. Le monde non-américain est bombardé tous les jours par cette « culture » médiatique d’origine nord-américaine, habille à plaire et à faire dépenser en euros, en yen, en rials, aussi bien qu’en dollars. N’est-il pas assez, tout cela, pour qu’on dénonce, avec plus ou moins de violence selon le pays et la culture attaqués, la source de cette invasion constante ? Bien sûr que oui, et cela se comprend parfaitement. Reste à savoir si les contre-attaques arrivent vraiment à arrêter quelque chose — on n'a qu'à réfléchir sur ce qui se passe actuellement chez les jeunes Iraniens à Téhéran, où l'on essaie toujours, avec une impuissance croissante, de repousser la culture soi-disant américaine.

L’antiaméricanisme français possède bien sûr ses propres traits qui reflètent l’histoire et la réalité françaises. A l'époque de Franklin et de Jefferson, qui se sont tous les deux beaucoup plus à Paris, les Américains, c'étaient des créatures rares, étranges, curieuses — mais en fin de compte ils ne comptaient pas pour beaucoup dans les calculs politiques de la France. Les Français nous aimaient bien. Avec l'indépendance américaine et la Révolution française, les rapports entre les pays se sont bien sûr modifiés — les Français sont devenus de révolutionnaires enragés et les Américains de ploucs conservateurs. Les liens angloaméricains se sont resserrés pendant le 19e siècle, et les États-Unis sont devenus surtout plus allemands.

La guerre de 1914, à laquelle les Américains n'ont pas voulu participer qu'en 1917, n'a pas augmenté l'antiaméricanisme français — on n'a qu'à lire les romans de Hemingway et de Fitzgerald pour se rendre compte que les Français ont accueilli les nouveaux arrivés bien correctement. Avec la guerre de 1939, les Américains ont encore hesité avant de s'immiscer dans les affaires européennes mais là encore, après la libération de Paris, on rencontre plusieurs exemples d'Américains qui s'installent en France (Ellsworth Kelly, James Lord, Ned Rorem) sans se plaindre d'un antiaméricanisme particulier.

Il est certain que les rapports de puissances ont fondamentalement changé après la guerre et je ne le trouve pas du tout surprenant que des Français, tout comme les Anglais, habitués à jouer un rôle prééminent dans les relations internationales, se sont vexés à voir leur importance dans le monde réduite par rapport à celle des États-Unis ou de l'Union soviétique. Et alors ? Cela me paraît tout ce qu’il y a de plus naturel, ce regret d’une gloire passée et cette hésitation à la croire partie pour de vrai (et qui sait, au fond, si elle ne reviendra pas ?) Cet antiaméricanisme disons « de réaction », on le voit aussi à Londres, chez les gens qui n’acceptent pas qu’ils aient à faire avec des colons rustres devenus riches et puissants. (Cette attitude reste assez cachée, surtout dans un pays submergé économiquement et physiquement par l’Amérique bien plus que ne l'est la France — il y a quelques mois j’ai lu dans la section immobilier du « The Daily Telegraph » que 60% pour cent des appartements de luxe dans le centre de Londres étaient loués par des Américains.) Moi-même, je n’ai jamais rencontré d’antiaméricanisme en France — j’ai vu des manifestations à Paris contre Regans la guerre au Viêt Nam, manifestations contre la politique américaine de l’époque, j'ai vu des slogans sur les murs — mais on ne m’a jamais dit rien de déplaisant. Ouais, dans le temps j’ai entendu des chauffeurs de taxi qui ont peut-être murmuré quelque chose à propos des « amerloques » mais depuis quelques années de visites fréquentes en France, plus rien de désobligeant. (Ce n'est pas antiaméricain, par exemple, d'engueuler des Américains qui se comporteraient mal — on n'a pas le droit d'agir comme un imbécile seulement parce qu'on est américain, surtout à l'étranger.)

Pour les antimondialistes et leurs amis, ça n’a jamais été pour moi une question d’antiaméricanisme — ils luttent contre une certaine idée, élevée en religion chez nous, de l’économie soi-disant libérale. Mais je ne les trouve pas pour autant « antiaméricains » même si plusieurs de leurs actions visent les sociétés américaines.

Finalement, en ce qui concerne certains carnetiers américains résidant en France, je suis sûr qu’ils ont leurs raisons particulières pour écrire de la façon dont ils le font : faire enrager les gens, inciter les esprits au moyen de propos faciles et méchants, ça plaît à certains. Mais la solution est évidente : faut pas aller chez lui ou chez elle, car ça les encourage, les visites, et, le compteur en baisse, ça leur donnera beaucoup moins de plaisir et ils s’arrêteront, faute d’audience. En fin de compte je parierais volontiers que ces gens ne seraient guère plus contents s’ils se trouvaient à New-York (que Dieu le défende, comme on dit ici) ou à San-Diégo (bonne chance à M. Carion.) Vive la troïka anti-merdique !