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Souvenirs musicaux

Dans une autre vie j'ai travaillé dans l’entourage d’un chef d’orchestre américain. (Je tiens à signaler qu’il n’y avait aucune description de poste sur mes responsabilités réelles — j’ai porté les bagages, j’ai bavardé avec des groupies, j’ai répondu au téléphone, j’ai été chaperon dans des dîners à fins disons douteuses, etc). De cette période depuis longtemps révolue je me souviens encore de deux incidents qui m’ont beaucoup impressionné à l’époque et auxquels, malgré tout ce que j’ai appris depuis sur les vedettes, les artistes, et les célébrités, je continue à réfléchir.

On commençait les répétitions pour le deuxième acte de « Tristan und Isolde » qu’on donnait à Munich, dans la Herkulessaal. On était dans une salle de répétition tout en haut du bâtiment. Tout le monde était réuni devant le grand piano noir, un Steinway allemand, une douzaine de personnes, peut-être, les chanteurs tous assis dans des pupitres à l’ancienne — la soprano et le mezzo-soprano, le maestro lui-même, le ténor, la basse, le baryton, avec le représentant de l’orchestre, de type de la maison de disques, et tous les autres, comme moi, qui restaient debout contre un mur. Les chanteurs se réunissaient pour la première fois de cette production. On bavardait en anglais et en allemand. C’était aimable et sympathique, une vraie petite réunion entre amis (je crois bien qu’ils se connaissaient tous depuis longtemps). On leur a ensuite distribué les partitions vocales, qu’ils ont commencé à feuilleter. Tous, sauf la basse, un costaud aux cheveux foncés, habillé en pull plutôt moche et démodé, qui est resté là, à sourire et à regarder avec patience autour de lui, la partition toujours fermée sur le dessus du pupitre. C’est le maestro qui lui a adressé la parole : « Du brauchst keine Partitur ? » La basse a souri. « Non. » « Bon, on va commencer avec toi » a dit le maestro. Tout le monde s’est tu. Le pianiste répétiteur ajoué une note et la basse a commencé à chanter le « Klage » du roi Marke. Moi je ne connaissais pas du tout ce morceau, une merveille pour voix masculine, mais à l’entendre là, dans la minable salle de répétition, cette musique riche, triste et presque incroyable, qui sortait de la bouche de cet homme à l’allure physique et vestimentaire d’un petit bourgeois typique, c’était une révélation. Les autres le regardaient d’un air respectueux et appréciateur — personne ne bougeait. Puis il a terminé, comme ça, tout simplement, comme s’il ne s’agissait vraiment de rien, en faisant un petit sourire discret. S’en est suivi le silence absolu dans la pièce. Les gens étaient bouleversés par ce qu’ils venaient d’entendre. Moi aussi, d’ailleurs, qui n’y connaissais rien. Le maestro a dit finalement : « Damn, that was good. » Il avait raison.

L’autre fois, ça s’est passé à New-York, à Carnegie Hall. Je remplaçais pour le soir l’assistant officiel du maestro qui était peut-être malade ou qui n’en pouvait plus — ça leur arrivait assez souvent, les assistants. Il y avait un concert de bienfaisance dans lequel le maestro allait faire son truc habituel. Donc, pas de surprises prévues. On avait mis à notre disposition la loge officielle de la salle où il y avait une petite porte donnant accès à la salle des artistes. Je portais sur moi le flacon de whisky et les cigarettes spéciales du maestro.

La soirée se déroulait comme au cirque — il y avait des numéros qui se succédaient — un morceau de jazz, suivi d’un Lied chanté par une jeune étudiante en musique, suivi d’un quattuor quelconque, et ainsi de suite. Le maestro s’ennuyait. Il quittait son siège dans la loge pour se retrouver dans la salle des artistes, où il buvait un coup du flacon et fumait la moitié d’une cigarette avant de rentrer précipitamment dans la loge. Ça s’est recommencé à plusieurs reprises. Il y avait avec nous le violoniste Isaac Stern (mort en 2001), un grand ami et un habitué, lui aussi, de ce genre de concert bénévole. Lui aussi prenait des gorgées de whisky, du même flacon, que je remplaçais ensuite dans la poche de ma veste. Cela se vidait ! Vers la fin du concert (M. Stern et le maestro avaient déjà été sur scène), on était de nouveau dans la loge — moi en arrière, M. Stern, sa femme d’alors, la redoutable Vera, et le maestro devant. Un jeune Roumain de disons douze ans est entré sur scène — il allait jouer au piano, un morceau assez difficile. Il a entamé la pièce. Après quelques instants j’ai remarqué que les deux musiciens dans la loge ont commencé à se pencher vers la scène. La musique a continué — c’était un bon pianiste. Le maestro a commencé à faire du bruit d’approbation et d’encouragement, ce qui lui a mérité des coups d’œil pleins d’irritation de la part de Mme Stern et de quelques-uns des auditeurs dans les fauteuils d’orchestre. Comme d’habitude, il ne s’en est même pas rendu compte. Je me suis alors demandé comment j’allais faire pour éviter le pire — tout d’un coup, j’ai jeté un coup d’œil sur M. Stern et je l’ai vu qui sanglotait en silence, les larmes coulant à flots sur les joues. J’ai immédiatement tourné les yeux vers mon « pupille » qui lui aussi pleurait comme un enfant. Car c’étaient de vrais artistes musiciens, ces deux types. Je n’en suis toujours pas revenu.

Dans le cadre de « blogue ta musique » On trouvera chez Gvgvsse un billet amusant sur ce qu’il faut faire quelquefois pour avoir une place gratuite au théâtre.

C’est le carnet Netlex qui impressionne toujours par le soin méticuleux apporté à tout sujet qu’il traite. Aujourd'hui, c'est la musique. Netlex, c'est un vrai « role model » carnetier.

Comments

En effet, j'ai bien l'impression en me relisant qu'entre le "role model" et la caricature de soi-même, il n'y a guère de place, à moins de laisser un grand espace pour l'humour et l'autodérision.

Heureusement, grâce à quelques regards affutés, j'ai néanmoins l'espoir de ne jamais sombrer dans l'autocomplaisance pathétique du "petit bloggeur modèle".

ce maestro ne serait-il pas un grand mahlerien qui a démarré sa carrière de chef en remplaçant au pied levé bruno walter le 14 novembre 1943?

Rien ne t'échappe, décidément. Même après tes aventures écumeuses en terre teutonne.

mais c'est terrible... c'est un de mes dieux vivants. et on a même pas parlé de lui quand on s'est vus...

et le costaud, c'était monsieur Hans Sotin. mon dieu. comme je t'envie.

gVgVssE, on en parlera la prochaine visite, okay? Et oui, c'est Hans Sotin et c'était extraordinaire.