« La vie quotidienne (et péniblement banale) dans le New-York contemporain | Main | La francophilie immobilière ? »

L'iniquité des pères

Je me suis levé tôt ce matin, je ne sais pas pourquoi, et j’ai profité de ces heures supplémentaires en état éveillé, et aussi du temps pluvieux, pour errer un peu dans Internet — je m’intéressais un peu aux réactions allemandes sur les paroles du sous-secrétaire d’état italien au tourisme Stefano Stefani à propos des « bêtes blondes » qui descendent chaque été de leurs forêts brumeuses pour venir se bronzer sur les plages italiennes. Les Italiens en sont plutôt gênés si l’on croit aux résultats de ce sondage paru dans le journal romain « La Repubblica », dans lequel les 89 pour cent de ceux qui ont répondu trouvent que le sous-secrétaire devrait démissionner. Les Allemands, au moins quelques-uns, me semblent nettement plus troublés par cette bouffonnerie que leurs « co-continentaux » anglais ou français (ça leur fait sourire peut-être) — « Die Zeit » a publié hier un article très intéressant de Michael Naumann intitulé « Die blonden Bestien » avec en sous-titre « Vom Schaden und Nützen des Deutschland-Klischees » (Du dommage et de l’utilité de clichés sur l’Allemagne – ma traduction à moi) dans lequel l’auteur reconnaît que, comme les Mongols avec Genghis Khan, le nom de l’Allemagne sera associé « noch sehr, sehr lange » au Troisième Reich. Il remarque sans aucune hésitation un peu plus loin : « Doch eines kann das Museum wirklich nicht verschweigen: dass der Genozid ein deutsches Verbrechen war. Es ist das Stigma unserer Nation. » C'est le stigmate de notre nation. Ni plus ni moins. Dur et juste, il n’ose même pas s’interroger sur le moment dans l’avenir où ça pourrait disparaître, le grand péché de tout un peuple. C’est curieux combien, pour les Italiens, les paroles du responsable gouvernemental leur paraissent plutôt idiotes, mesquines et en fin de compte minables, tandis que pour certains Allemands, elles ont de nouveau ouvert les interrogations sur la position des Allemands dans le sein de l’Europe. Seront-ils jamais pardonnés ? Leur faudra-t-il porter pour l’éternité les stigmates des crimes commis par leur nation ? Quelles sortes d’amertume spirituelle et de rancœur est-on en train de perpétuer chez ce peuple crucial par tant d’aspects pour la réussite de l'Europe ? (Je signalerais ici les histoires, drôles et révélatrices, des carnetiers Paca (dans billet sans hyperlien intitulé « PaCoff Pellerivinovitch Kohlerivna crache encore au Goret » du 7 mars 2003), Mesaventures (ici) et Monavissurtout (ici, mais sans hyperliens) sur leur goret anti-germanophobique Helmut (on l’appelle aussi Hermann !) von Goret.) Quand diront-ils, les Allemands, de ces sentiments évidemment si répandus, de ces blagues pas tout à fait innocentes ou inconscientes, d’une manière ou d’une autre, « Genug » ?

On a tous nos stigmates nationaux (Américain, je pense par exemple aux horreurs de l'esclavage pratiqué par au moins certains de mes aïeuls dans le Sud) — je me souviens du malaise qu’a ressenti l’amie écrivain lors de son premier séjour en France après la guerre en 1947 à cause de la collaboration : dans le milieu mondain et littéraire qu’elle habitait avec ses parents, installés à Paris depuis la fin des années 30, il y avait pas mal de connaissances françaises soupçonnées de collaboration avec les Allemands. C’était une époque de récriminations et de représailles, mais la France en est sortie finalement. Les dictatures de Franco, de Mussolini, de Pinochet, des généraux argentins, ce sont des moments historiques pleins de honte et d’atrocités particulières et généralisées. La culpabilité reste-t-elle dans l’état lui-même, dans le peuple qui le constitue, ou seulement chez quelques dépravés qui ont forcé les autres à les suivre dans le chemin du mal ? Cela me fait penser à ce passage de la Bible qui m'a toujours frappé par son manque de pardon possible : « […] ; car moi, l’Éternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux, qui visite l’iniquité des pères sur les fils, sur la troisième et sur la quatrième [génération] de ceux qui me haïssent,…» Exode 20 : 5. Ou bien ce vers du prophète Ézéchiel, chapitre 18 : 20, « L’âme qui a péché, celle-là mourra. Le fils ne portera pas l’iniquité du père, et le père ne portera pas l’iniquité du fils ; la justice du juste sera sur lui, et la méchanceté du méchant sera sur lui. »

L'Europe « profonde » fera quelle option ?

Ce long billet chez Manu (trouvé via les liens de Pierre Carion) sur le soi-disant « rêve américain » m'a naturellement saisi l'attention, surtout que je ne le partage pas, faute d'être né là-dedans. C'est pour nous ce que représentait pour beaucoup la Californie d'autrefois, pas celle qu'on abandonne actuellement pour le Montana ou l'Idaho, qui ne sont pas du tout pareils, bien sûr. À une certaine époque je m'imaginais émigrer au Brésil — rêve abandonné depuis longtemps — et maintenant, on se sauve où ?

Comments

Si je décris effectivement le fait d'aller voir de plus près les Etats-Unis comme un rêve, il ne me semble pas avoir évoqué l'idée de m'y expatrier. Je ne vois pas les Etats-Unis comme une terre promise, en définitive, mais comme la source de beaucoup des choses qui m'entourent.

Peut-être qu'effectivement je tomberai d'un nuage en y allant, mais au fond, j'en doute un peu.

Mon « rêve américain » est plus un rêve de voyage dans une contrée nouvelle, de rencontre de personnes avec qui je partage beaucoup de choses, sans même les connaître.

Enfin, il n'est pas question pour moi de m'enfuir, sans quoi je n'aurais pas écrit autant sur la France et son économie.

J'ai beaucoup aimé votre première analyse, au passage. Elle synthétise très intelligemment le contexte actuel. En particulier, la réflexion sur le sentiment de culpabilité des Allemands est frappante. Le tout petit peu d'Allemands que je connais ont effectivement une forte tendance à avoir très honte de leur passé. Il est toujours délicat d'envisager que peut-être, des membres de sa propre famille ont commis le pire.

La différence avec l'Espagne de Franco et le Chili de Pinochet est assez notable, cela dit, et explique en partie cette réaction des Allemands. En Espagne comme au Chili, la population était opprimée, soumise au régime de leurs dictateurs. En Allemagne, pays en guerre, la population était en large majorité en accord avec ses dirigeants, au départ. Hitler a été élu tout ce qu'il y a de plus démocratiquement. Si tous n'acceptaient pas la politique destructrice du troisième Reich, beaucoup fermaient les yeux sur les atrocités, se convaincant que le réel problème consistait à gagner la guerre.

Vous avez raison — merci pour la clarification — je n'ai pas voulu suggérer un désir d'émigrer mais plutôt une curiosité de voir cet endroit dont on parle tant (trop ?). C'est bien moi qui ai ajouté le côté « the grass may be greener » dans votre billet. Je pensais aussi à cet « ailleur » à laquelle on voudrais croire où tout irait mieux (en principe) — les États-Unis pour certains Mexicains (par exemple), ou la France pour certains Sénégalais ou Chinois ou Paris pour tant de monde.

En ce qui concerne les Allemands, je me demandais jusqu'à quel point il leur faudra rester coupable pour les actions (indicibles) de leurs aïeuls. Seront-ils sujets pour toujours à des remarques telles celle de M. Berlusconi?

Pour les Chiliens et les Espagnols, c'est sûr que les réactionnaires étaient très nombreux et qu'une bonne partie des populations de ces deux pays supportait la dictature — des situations qui me rappellent celle présentée dans l'excellent film argentin « La Historia oficial ». Et je connais des Espagnols dont les familles approuvaient pleinement Franco.

on peut aussi considérer que les dictatures chiliennes et espagnoles étaient nécessaires pour éviter à ces pays de basculer dans le communisme. les questions se posent souvent plus en terme de choix cornéliens entre deux maux, plutôt qu'en termes manichéens. napoléon était un dictateur, mais il a aussi posé les bases de ce qui est devenu, péniblement, une démocratie libérale. si le Chili dispose d'un Etat stable avec une économie à peu près convenable, Pinochet n'y est pas totalement étranger. quant à "the grass is greaner", une relecture de Candide s'impose : il faut cultiver son jardin.

greeeeeeener ;)

on ne dit jamais "genug"... c'est interdit
on nous l'apprend dès notre plus jeune âge,
"sag nie genug,
bleib immer schmachvol,
weil wir es verdienen"!

donc, ton débat ne changera rien, mais c'est gentil de l'avoir lancé.

même si on sait que c'est pas vrai...

Ionel, j'ai déjà entendu ce que j'appelerai des « justifications anti-communistes » pour les dictatures espagnole et chilienne (et d'autres aussi) — la bourgeoisie des deux pays avait probablement raison d'avoir peur de perdre de l'argent et de position politique et sociale sous les gouvernements disons « communisants » — et je n'oublie pas les excès inexcusables des régimes communistes de l'Europe de l'est — mais ces régimes de gauche étaient pourtant des gouvernements légitimement élus. Quand on décide soi-même à renverser la volonté exprimée du peuple, ça revient à une dictature, même si une telle dictature est approuvée par une minorité importante (et riche) de la population.
Pour l'histoire de Candide, tu as raison — mais je trouve que c'est un point de vue particulièrement français — est-ce parce qu'il fait tellement bon de vivre en France qu'on ne devrait pas gaspiller son temps à chercher un monde meilleur ailleurs? (Ce qu'a fait, d'ailleurs, Voltaire lui-même). On sait que les Français n'ont jamais été très portés à l'émigration.
A propos de l'emploi de « genug », ça fait des années que j'ai étudié l'allemand et Frederic a sûrement raison, lui aussi — c'est probablement très grossier, j'aurais dû mettre « Basta » ou « Enough ».
Pour Idem, je ne sais pas ce qui n'est pas vrai — le « débat » ? Le fait de l'avoir « lancé » ? Le sujet ?

euh perso je partage le point de vue de Voltaire en partie parce que j'ai longtemps vécu ailleurs qu'en France (1/3 de ma vie en Italie, 1/3 au Danemark, et le reste en France).

Selon moi chercher un monde meilleur ailleurs c'est fuir les réalités. C'est pour moi du même ordre que le christianisme qui promet un monde meilleur après la vie, le communisme après la dictature du prolétariat, le fascime après l'élimation des éléments exogènes, les béotiens du capitalisme qui promettent des dividendes miracle etc. Tant qu'à faire autant essayer d'améliorer un peu celui qu'on a. Franchement, si l'on relativise un peu nos petits soucis, il est clair que 'le bonheur c'est ici et pas ailleurs'.

Bien sûr les Etats-Unis ont été peuplés par des gens qui aspiraient à un monde meilleur, rêve qui s'est réalisé pour une bonne partie d'entre eux. Mais ces gens étaient objectivement misérables dans des sociétés dont les structures sociales étaient bloquées. En ce qui nous concerne le désir d'un ailleurs meilleurs ressemble plus à un blues du bourgeois.

Quant à la démocratie, elle n'est viable que couplée à un certain nombre d'institutions chargées de la réguler et de protéger les minorités. On peut appeler ça les "checks and balances" ou l'équilibre des pouvoirs. Sans eux, elle devient la dictature de la majorité.

Le fait d'être démocratiquement élu ne vaut pas certificat de sainteté. Je m'inscrivais clairement dans cette complexité où l'on sait que démocratiquement élu = bien, dictateur = mal, est une vision fort simpliste. Pour une illustration récente, voir Gorbatchev qui, grand démocrate, n'a jamais voulu faire usage de la force. L'empire russe, puis l'Etat russe se sont délités. Gorbatchev a perdu le pouvoir au profit d'un alcoolique dépressif entouré de mafieux. Au final c'est un ancien responsable du KGB qui dirige désormais le pays. Est-ce tellement mieux que la "transition" chinoise ?