« Prévisions météo | Main | Le stress »

Savoir arrêter

Il y a des gens, comme moi, qui ont du mal à se rendre compte des limites au-delà desquelles on dépense du temps sans pour autant s’approcher au but voulu — ce qui me rappelle ces vers de Shakespeare : « The expense of spirit in a waste of shame » (dans le sonnet 129 où il s’agit plutôt d’un amour futile, mais bon, c’est la dépense de l’énergie qui compte pour ce billet grincheux.) Après de longues discussions utiles avec plusieurs amis et « conseillers » (dont l'amie écrivain) je me suis décidé à démissionner d’une association bénévole (au moins en principe) dont je fais partie du conseil d’administration depuis 5 ans et au sein duquel je présidais un comité responsable pour l’entretien d’un immeuble légué à l’association et aussi pour un programme disons littéraire. Dans le cadre de ce programme on offrait un grand appartement en haut de cet immeuble (avec un immense patio au 3e qui donne une vue splendide sur tout le village et les baies environnantes) pour un an à un écrivain, en échange de quoi l’écrivain (ou poète ou universitaire) sélectionné doit offir de faire une conférence gratuite aux habitants du village. Simple en principe, compliqué en réalité, car les fonds mis à côté pour payer les frais de l’immeuble (entretien régulier, impôts) n’avaient pas été particulièrement bien gérés et les responsables, tout comme ceux de la CIA et du FBI aujourd’hui, cherchaient à éviter pendant des années toute investigation financière des comptes qui aurait démontré leurs erreurs de jugement bureaucratiques. En effet c’est vraiment stupéfiant combien les histoires sorties d’Enron et d’autres entreprises se sont reflétées, en plus petit, chez cette association — au fond, personne au conseil d’administration ne voulait se faire des ennemis en signalant les irrégularités commises de façon quotidienne — un problème réel à Wall Street aussi bien qu’ici. Il y a trois ans j’ai pourtant commencé à gueuler. La réaction fut rapide : on m’a traité de déloyal, de fauteur de troubles, de sale New-Yorkais (avec pédé sous-entendu, bien sûr). J’ai dû faire recours à la solution standard américaine : j’ai trouvé un avocat. Alors là, c’était la trouille (effet désiré), on ne jouait plus. Ils ont ensuite accepté d’embaucher un comptable et de procéder à une vérification des comptes (il a quand même fallu au conseil d’administration deux ans de discussions âpres avant qu’ils ne l’acceptent.)

Mais ce n’était que le début des histoires désagréables. On m’en voulait de plus en plus d’avoir « révélé » les inepties d’autres membres du conseil d’administration — on « habite », c'est-à-dire on passe nos week-ends ici dans un petit village où tout le monde se connaît plus ou moins — c’est tout à fait pareil quand on répète aux dévoués de Bush les mensonges qu’il a prononcés : ils se mettent en colère et vous traitent d’antipatriotique ou de « méchant » ce qui pourrait être pire. La vérité, on s'en fout ! C’est en effet cela qui m’a le plus choqué dans toute cette histoire— la plupart des gens n’ont aucune envie de chercher la vérité, ils ne veulent en réalité que renforcer leurs préjugés. Ce qui rappellera bien sûr la façon dont l’administration Bush a promu l’invasion en Irak — on a raison même si on ne trouve pas de raisons raisonnables. C’est pareil avec Fox — la vérité n’a que très peu d’importance, c’est le succès de l’assaut politique qui compte. Le caractère de Bush, on le trouve, bien malheureusement, chez beaucoup d’Américains. En le critiquant, on les critique aussi. (Cela va sans dire qu'ils ne l'apprécient pas.)

Bon, tout cela pour dire que j’en ai eu assez : on a la réunion générale demain matin où on nous demande de faire devant le public un compte-rendu sur ce qui s’est passé pendant l’année. Ce que je ferai. Et puis j’annoncerai ma démission, avec soulagement. Il y en aura certains qui feindront la surprise ou la déception, mais la plupart s’en réjouiront. Je savais que je n’allais pas réussir à faire ce que notre comité voulait : on n’avait pas assez de voix au conseil, rempli de membres agréés par le chef du parti républicain du village — vieux « company men » conservateurs, partisans de l’ordre oligarchique prôné par Bush père, leur idole.

Il faut savoir arrêter. Il y a plein d’autres choses que j’ai vraiment envie de faire. Il faut que je m’y mette sans plus traîner.

Comments

Bonjour "Sale Bête"
Félicitations pour votre blogue,et la qualité de votre français.
Je compte acheter le version pro de Blogger.Je ne posséde pas vos talents linguistiques et ne parle et comprends presque correctement quele français. Pouvez-vous me dire si elle(la version pro de blogger) est compatible avec Mac. pour l'insertion de photos surtout.
D'avance merci.
Digger

je crois que tu décris là ce qui s'appelle la politique. elle se déroule exactement de la même façon, que l'enjeu soit la maison blanche, une association de quartier ou une entreprise.

lorsque j'étais jeune et inexpérimenté (je suis toujours jeune mais un peu moins inexpérimenté) je me suis aussi pris pour un chevalier blanc. j'ai beaucoup oeuvré pour que des comportements qui me paraissaient contraire à l'éthique ou à la loi cessent. au final, j'ai fini par le payer fort cher, me retrouvant condamné pour ce à quoi j'avais précisément voulu mettre fin. ce genre de mésaventure n'est visiblement pas isolé.

quelques enseignements tirés : 1) mélanger morale et politique est une erreur. la morale est et doit rester une affaire personnelle. 2) mieux choisir les domaines où l'on décide de s'impliquer. la démission soulage au moment où elle a lieu, mais elle montre aussi que l'on s'est engagé à la légère.

je ne suis pas du tout devenu cynique ou découragé, au contraire, mais en revanche je choisis beaucoup mieux ce dans quoi je m'engage.

ce qui me surprend après cela, c'est que tu sois toujours aussi manichéen lorsqu'il s'agit de juger Bush, et plus généralement une partie de tes compatriotes. Bush est devenu président des Etats-Unis, c'est-à-dire qu'il accepte la politique telle qu'elle est. sinon il y a belle lurette qu'il aurait démissionné de son premier poste politique, comme toi à présent. il y a quelque chose d'incohérent, il me semble, à choisir de ne pas s'impliquer contre une chose que l'on réprouve, tout en continuant à la critiquer.

bon j'arrête de squatter ton blog ;)

Digger, merci. Je ne suis absolument pas expert en « carneticiel » — on m'a fait « pression » de laisser tomber GoLive pour MovableType, ce que j'ai fait et j'en suis très content — Laurent de Navire.com, lui expert en la matière, m'avait alors expliqué ce qu'il fallait faire pour mettre des photos et tout le reste. Mais je n'ai jamais utilisé BloggerPro et donc je suis désolé, mais je ne peux pas vous dire quelle version serait compatible avec Mac.