« Saint-Pétersbourg ou la ville mirage | Main | La dictature du physique »

La vie des pionniers (pas drôle du tout)

heurefatidique.jpg
L'heure fatidique marquée sur l'horloge de l'ancien bâtiment de la cour de Jefferson Market dans le village

Naturellement je croyais que c’était ma faute. Vers 16h8 il y a eu un premier vacillement du courant, quand la lumière a baissé et la climatisation dans la chambre à coucher a failli s’arrêter, puis, peu de minutes plus tard, à 16h11, ça s’est arrivé de nouveau, et cette fois pour de bon — tout s’est éteint. Je croyais que la climatisation — l’appareil chez nous et ceux dans les autres appartement , en principe interdite dans l’immeuble à cause de l’état vraiment lamentable des installations électriques archaïques, avait fait sauter les fusibles. Puis l’amie marchande de tableaux me téléphone pour me demander si j’ai du courant — c’est en panne chez elle aussi. Quelques secondes après les parents du copain me téléphonent pour me demander la même chose — il n’y a plus de courant chez eux, dans l’Upper East Side. Le copain se trouvait à Wall Street, dans un immeuble équipé d’un générateur autonome, donc après la coupure, on a pu restaurer le courant assez vite — mais pas assez vite pour une collègue à lui qu’il a entendu crier « God damn it ! God damn it ! God damn it ! » de devant son ordinateur où elle venait de perdre un gros document sur lequel elle travaillait depuis des heures.

couperdehors.jpg
On passe dehors pour continuer la coupe

lelongretouralamaison.jpg
La longue marche à la maison commence (ici au West Side Highway)

toutlemondedehors.jpg
Tout le monde est dehors, même sur les échaffaudages

sixiemeavenue.jpg
La Sixième Avenue vide de voitures jeudi

L’amie marchande de tableaux est venue chez moi et on a ensuite fait un tour du quartier — il y avait des groupes de gens assemblés sur tous les paliers d’immeubles à écouter les radios à transistors qu’on avait sorties du fond des placards — c’est comme ça qu’on a appris que la panne s’étendait de Hartford, au Connecticut, jusqu’à Détroit, dans le Michigan, et au nord jusqu’à Toronto et Ottawa,d ans l’Ontario. Les hystériques parlaient de terrorisme ; plus cynique, moi je me disais qu’on se trouvait bien probablement dans un merdier à la Homer Simpson — quelqu’un avait appuyé sur le mauvais bouton.

On est rentré chez nous pour attendre le copain, qui rentrait de Wall Street à pied — tout à fait trempé quand il est arrivé. Après s’être rhabillé en short, il est sorti avec nous voir ce qui se passait dans le Village. Il n’y avait que très peu de voitures dans les rues qui osaient circuler sans feux. On est passé devant un nouveau restaurant dans la rue Bleecker où l’on servait à boire sur le trottoir et là on a vu un ami du copain qui buvait un vodka martini — il travaille pour l’État de New-York et a déménagé de Manhattan à la capitale de l’état, qui se trouve à Albany, 3 heures de route au nord. C’était un plaisir de le revoir et après avoir accompagné l’amie marchande de tableaux chez elle, on est rentré au restaurant changé en café boire un coup avec lui. Le Village était plein de jolies filles et beaux jeunes gens, tous plus ou moins déshabillés à cause de la chaleur, qu’on a pu apprécier en sirotant nos boissons à côté du propriétaire, qui s’est présenté à nous, avec son amie, tous assis à la table d’à côté. L’ami du copain, originaire du Texas, a téléphoné de son portable à sa meilleure amie à Dallas pour lui demander ce qui se passait avec le courant. Elle lui a demandé s’il y avait du pillage. « Non, non, non, » on lui a répondu, « ça ne se fait pas comme ça. Il faut d’abord boire, ensuite on pille. » A 22h il n’y avait que la lumière faible et jaune de bougies dans quelques appartements et les phares des voitures qui descendaient la rue. Il n’y avait rien à manger, donc on buvait. L’ami du copain n’est pas parvenu à téléphoner à l’hôtel à Chinatown où il avait fait faire une réservation — les circuits téléphoniques étaient surchargés — donc il a accepté notre invitation de passer la nuit chez nous sur le canapé du salon. Ce qu’il a fait, à la lumière d’une bougie Diptyque et d’une lampe de poche — il faisait toujours bien chaud dans la maison — j’ai pris un somnifère avant de m’allonger tout nu sur le lit et c’est drôle mais j’ai bien dormi.

queuepourlecafe.jpg
On fait la queue pour du café dans la rue Hudson vendredi matin

On a fait du thé le matin suivant — je n’aime pas trop le thé le matin mais la cafetière électronique ne marchait pas et on avait toujours du gaz, donc je pouvais faire bouillir de l’eau. L’ami du copain a pris une douche (froide, le chauffe-eau de l’immeuble ne marchant plus) et a décidé de se rendre à la gare de Pennsylvanie dans l’espoir de pouvoir rentrer chez lui par le train. Il faisait toujours beau — j’ai connecté à Internet depuis un ancien compte AOL — Sale bête ne marchait toujours pas, pas surprenant, après tout, le serveur se trouvant dans le Westchester. L’amie marchande de tableaux est repassée chez nous et pendant que le copain travaillait au téléphone (qui marchait toujours, avec de vieux modèles branchés directement dans le module téléphonique, tandis que le nouveau ne marchait pas, faute de courant), nous sommes allés au marché de la place de l’Union, où l’on s’est procuré de délicieuses tomates mûres, des oignons « doux » et des longs oignons verts avec lesquels j’ai préparé pour notre déjeuner une salade de tomates à la vinaigrette et des pâtes au thon (en boîte) et des oignons verts, le tout assez réussi ! Il y avait plein de monde dans la rue, puisque le métro ne marchait pas (mais les bus fonctionnaient toujours) et le maire avait recommandé aux gens « non-cruciaux » de ne pas venir au travail aujourd’hui.

marcheplacedelunion.jpg
Le marché de la place de l'Union

Juste après deux heures de l’après-midi on a entendu des craquements un peu bizarres — le courant est revenu, les gens applaudissaient et criaient dehors dans la rue et un peu partout. C’était curieux de voir la lumière de nouveau dans le couloir très sombre de l’immeuble.

On est parti à la campagne à 6 heures — l’ascenseur au garage a finalement pu monter notre voiture, qui vit avec les autres modèles pas chers dans la cave du bâtiment.

Cet article amusant est paru hier matin dans le San Francisco Chronicle dans lequel des Irakiens conseillent aux Américains comment vivre sans courant. Le Times a noté hier et ce matin que Bush n’a fait de remarques sur la panne que 4 heures après en avoir été notifié. Il est intéressant de voir ici la comparaison de deux photos prises de l’espace au-dessus de New-York.

Comments

C'est amusant de découvrir que les choses banales, qu'on considère acquises nous, sont tellement importantes pour la bonne marche du monde.

Sur le site du NY Times, il y a un Audio Slide Show très bien fait qui donne une idée de l'atmosphère de la nuit.

Laurent, c'est bien vrai — être sans lumière, c'est vraiment pas marrant, surtout vers 9 h 30, quand il n'y a rien à faire, plus de tv (un vrai cauchemar pour le copain), on ne pouvait pas lire un bouquin ou un magazine, il fait chaud, il n'y a vraiment rien à faire — c'est l'amie marchande de tableaux, élevée à Denver, au Colorado, qui a fait la remarque qu'on allait être obligés à « vivre comme les pionniers » — on enseignait l'histoire des pionniers de l'Ouest dans les écoles là-bas. Après quelques heures de nuit totale pourtant, les plaisirs supposés de l'ère pionnière se sont évanouis. J'ai vu le Slide Show du site du Times, c'est vrai, c'est bien. Dans le Village il y avait moins de monde, bien sûr, mais les bars étaient pleins.

Ce billet fera date. J'en suis convaincu.
Des que j'ai entendu cette histoire de panne d'electricite a NY, je n'avais qu'une hate ... venir lire ici ton billet sur le sujet.
Je ne suis pas decu. Merci.

Pierre, moi pareil ! Dès que j'ai appris la panne, la première chose que j'ai pensé c'était : je me demande comment Edouard va nous raconter ça.

2e reaction
Cela dit j'ai déjà vécu dans des maisons sans électricité - on finit pas s'en accommoder et développer des techniques alternatives (comme décrit dans le papier du San Francisco Chronicle). Ce qui est beaucoup plus embêtant, c'est de ne pas avoir l'eau courante.

Merci Pierre et Portokali. Oui, comme on habite au rez-de-chaussée, il y avait toujours de l'eau courante — pour les gens dans les grands immeubles il y avait des problèmes d'eau. Mais avec l'eau courante et le gaz, ça allait plus ou moins, c'est vrai.