« La sénilité (chez moi et chez les autres) | Main | En attendant un week-end calme »

Rien de spécial

Je sais que ce n’est pas de bon ton, surtout aujourd’hui, mais en fin de compte, et depuis déjà longtemps ça me tape sur les nerfs, toute cette industrie de la commémoration des morts du 11 septembre. La mort, c’est simplement ce que c’est. Voici un texte d’une carnetière israélienne écrit suite (je crois) aux derniers attentats meurtriers à Jérusalem :

« Watching my mother die I realized that life has no meaning.

We are, and then we are not. That is all.

There is no meaning to death. There is no such thing as a needless death or an unnecessary death, just as there is no such thing as a meaningful death.

We live. We die. »

Ou même dans ce très beau billet de Netlex, où il cite Sénèque : « La mort la meilleure est celle qui nous plaît. » (Je suis allé voir la vieille amie à la maison de repos — je suis entré dans sa chambre, elle respirait difficilement, les yeux fermés, elle ressemblait déjà à un cadavre. Je n'ai pas voulu la réveiller — j'ai eu tort peut-être — l'infirmière m'avait dit avec un hochement d'épaules « Allez, réveillez-la. Pourquoi pas ? » Pourtant ça me gênais de l'incommoder. Puis l'infirmière ajoute : « C'est vrai que je viens de lui donner un calmant. » Je lui ai laissé un petit mot.)

Je suis pleinement désolé en réfléchissant aux difficultés personnelles, morales, psychologiques, financières etc que les survivants des morts du 11 septembre ont dû souffrir. J’en ai connu moi-même quelques-unes, lorsque mon père est mort dans un accident d’avion. Sa mort subite et imprévue a laissé une tristesse profonde chez moi, chez mes sœurs et surtout chez ma mère — une absence ressentie qu’on évoque dans la famille en disant « If Daddy were alive… » Mais il ne l’est pas, et on l’accepte. J’ai donc horreur de cette « sentimentalisation » vraiment triviale des incidents du 11 septembre. Mis à part le côté politique des attentats, ce ne sont en réalité que des « incidents », impressionnants par le nombre de témoignages publics et audiovisuels et le nombre de victimes d’une agression commise à une échelle jusqu’alors inimaginable hors des livres de sci-fi et le fait qu’ils ont eu lieu dans la ville la plus grande et la plus hypermédiatisée de l’empire du moment. Voilà, c’est un « fait divers » aux proportions incroyables — mais ça reste au fond un « fait divers ». On comprend tout à fait la douleur réelle de ceux dont les amis, les femmes, les maris, les enfants leur ont été brutalement ôtés, mais je suis plutôt dégoûté par tout ce rituel pompeux et factice(et très très politique, il ne faut pas le nier) qui entoure cet anniversaire. Tout ça me fout dans une humeur massacrante (l'adjectif sonne bizarre, je sais).

Et ce n’est surtout pas pareil au renversement du gouvernement légitime de Allende au Chili, dû comme tout le monde le sait maintenant à une intervention spécifique du gouvernement américain de l’époque — une action criminelle commise par un état dont les responsables élus et nommés sont censés ne pas être des voyous — ce qui n’est pas le cas pour les adeptes « illuminés » d’Oussama ben Laden, qui sont plutôt des gangsters, tout comme le type, lui aussi « illuminé » qui a tué le médecin pour avoir fait des avortements. A mon avis ce serait plus « moral » et sain, d'un point de vue d'éducation civique, de commémorer ce qui est arrivé à Santiago-du-Chili et de parler de notre participation (c'est ce qui se passe d'ailleurs maintenant à Boston, chez les catholiques), mais on sait très bien que ça se passera pas ici, où on préfère de loin le mièvre et le faux de sentiments produits sur mesure pour les caméras de télévision.

Mais bon, il fait beau, il y a plein de gens dans la rue qui semble ne pas trop s’intéresser aux lugubres cérémonies qui se déroulent « downtown ». On est sorti hier soir avec la marchande de tableaux, qui répond maintenant à toute question à laquelle elle n’a pas de réponse véritable en disant tout simplement: « Oh, then the terrorists have won. » Ça n’a aucun sens, bien sûr, mais c’est dire dans quel monde absurde et surréel on vit à présent qu’à l’entendre on ne rit pas — au moins pour quelques secondes.

Comments

Oui Edouard elle a raison Imshin, la mort n'a pas de sens, la vie non plus, et on passe notre temps à essayer artificiellement de lui en donner un, avec des résultats plus ou moins valables...
Ce qui n'empêche pas d'avoir de la peine (degré 1), du chagrin (degré 2), de la douleur (degré 3) devant la mort des personnes aimées, mais c'est surtout leur perte que nous pleurons.
Quant au 11 septembre, Noam Chomsky aurait dit (lu dans LIbération aujourd'hui)que ce n'est un événement historique qu'en raison de l'identité des victimes (i.e. Américains), mais non de la violence de l'attaque ou du nombre de morts, "cela arrive ailleurs depuis des siècles", et j'ajoute : parfois de la main des Américains...

Merci, Portokali, pour la référence pour Chomsky — il a souvent raison, mais on comprend trop bien qu'avoir raison ne sert pas à grand chose sans la compréhension d'une majorité pour laquelle cette vérité pourrait faire peur ou déranger dans les idées de base.