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La vie en sursis

Ce matin je suis allé comme d’habitude au gymnase, où les dieux du lieu se sont assemblés un par un, habillés en vêtements d’entraînement A&F et American Eagle très amples (le moulant c’est pour les filles seulement). Je procède à mon programme d’exercices. Tout d’un coup je remarque un type qui entre dans l’énorme salle de muscu (en fait un hangar réaménagé, donc il y a beaucoup de place, même avec une panoplie de machines et les longs supports à haltères) — je le connais de vue. Il est bien bâti, porte un débardeur délavé et des écouteurs. Il a une coiffure beaucoup plus chic et soignée que celles portées par les autres, qui ont très souvent le crâne rasé ou les cheveux coupés ras à la façon des militaires ou des policiers. Et il est gay. C’est très intéressant de le regarder dans ce milieu particulier de la masculinité souvent exagérée — ici ce n’est pas du tout comme à New-York, où les hommes et les femmes gays sont souvent majoritaires dans les gymnases. Ce qui est curieux, c’est qu’il connaît tout le monde — et les autres le saluent aussi mais il s’entraîne toujours en solitaire, à part. Les autres s’échangent des plaisanteries, des histoires de copines ou de boulot — pas lui. Mais il n’est pas comme moi, qui suis un « étranger » de passage dont on ne tient aucun compte. Quelques-unes des rares femmes l’approchent pour lui dire quelques mots. Mais après quelques mots il retourne à ses exercices. C’est à ce moment-là que je l’ai reconnu comme un « pédé maison » — c'est le type que tout le monde connaît depuis très longtemps, qu’on sait qu’il a des « tendances » selon certains douteuses, mais qu'on aime bien parce qu’il est plutôt sympa, il n’a jamais fait du mal à personne, il sait se tenir dans la société « décente », il ne paraît pas « comme ça » ou bien, pas trop. C’est l’étranger qu'ils se permettent, les normaux, pour un certain temps dont la durée n’est pas fixe et qui peut être résiliée à tout moment. Cela m’a fait penser à deux cas un peu semblables : celui d’abord des Juifs de cour, utiles aux princes et donc permis de vivre exempts des lois discriminatoires de l’époque en Allemagne. Et ensuite celui de chez nous, du « house Negro », esclave domestique « privilégié » dans les plantations du Sud de l’Amérique, par opposition aux esclaves agricoles, les « field Negroes ». Cela me rappelait aussi les histoires des Juifs dans l’Allemagne d’avant la deuxième guerre mondiale — les habitants des villages ne voulaient pas qu’il arrive de mal à leurs « Juifs » à eux, qu’ils connaissaient depuis toujours, mais voulaient bien par contre qu’on les débarrasse des Juifs « méchants » des villes.

Le type du gym est parti pendant que je faisais le simulateur d’escalier.

Comments

C'est vieux comme la discrimination : on a toujours "son" juif, "son" noir et "son" pédé.

Le 3 en 1 aurait de beaux jours devant lui, si pas trop folle, pas trop croyant, et surtout un peu clair, non ?

Désespérant ou encourageant ?
Jann.

Franchement, je ne sais pas. Quand je vois à la télé « Queer Eye » ou « The Parkers » ou « The Nanny » avec tous les stéréotypes exagérés à un point tellement grotesque et ridicule (et drôle, je ne le nie pas), je ne saurais pas comment répondre. On les appelle des « minstrel shows », ce qui pour nous signifierait des spectacles d'un goût souvent douteux faits par les personnes « inférieures » pour amuser les « supérieurs ». Historiquement, aux États-Unis c'étaient les troupes de chanteurs ou de musiciens noirs qui jouaient pour les spectateurs blancs et où on trouvait des personnages stéréotypés comme le noir paresseux ou ignorant (devenu, dans les premiers films américains, le personnage très connu de « Steppinfetchit » — « Valechercher »).