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Je ne sais pas trop comment réagir à la nouvelle de la fermeture de navire.net. Je trouve d’abord que c’est une perte considérable pour le monde de carnets francophones, encore assez restreint. Le site qu’a créé Laurent il y a à peu près un an avait un accent bien particulier : c’était intelligent, engagé, souvent provocateur. Son auteur n’a pas eu peur d’incommoder les bons sentiments de la carnetosphère bien-pensante, dont il a à plusieurs reprises critiqué, quelquefois assez sévèrement, des habitants très connus. Navire.net s’est érigé fièrement en refus carnetier à ceux qui auraient voulu s’accaparer à grands cris le discours politique francophone dans le nouveau moyen de communication que sont les carnets web. En plus, il n’était pas ennuyeux. On ne savait pas ce qu’on allait y trouver en passant chez navire.net, c’est pourquoi pour moi c’était un toujours plaisir de cliquer sur l’hyperlien pour découvrir quel point de vue insolite il aurait signalé — à l’heure du petit déjeuner new-yorkais ou montréalais (pour ne pas dire san-diégain) Laurent aurait déjà pondu à l’heure de Paris un billet plein d’humour, de sensibilité et de substance. Égoïstement, je sais que cela va me manquer beaucoup.

En effet, tout ce que j’écris ici est complètement égoïste, je le reconnais. Laurent a bien le droit de cesser la vraie corvée qu’est maintenir presque quotidiennement un carnet en dépit des obligations de travail et de famille, des changements d’humeur personnelle. Je comprends tout cela et cependant je ne peux pas dire que je sois content que navire ferme — il n’y a toujours pas un excès de voix lucides, originales et élégantes. En perdre même une est plutôt grave.

Pourtant, je le savais — depuis le grand billet de retour de sa croisière, j’ai senti, comme bien d’autres l’ont fait aussi, un mécontentement nouveau, une sorte de frustration et un manque de plaisir dans l’acte d’écrire un billet dans le carnet. Il y avait aussi le problème à peine résolu du Petit Lapin obligé de rentrer chez lui.

Quand Laurent remarque son carnet n’était plus lui, il a tort. C’était seulement un autre lui, aussi réel que celui qui avait commencé le carnet, mais différent par les effets du temps. Un « lui » qui était beaucoup apprécié. (On peut bien se moquer du blogomat de Weblogues.com mais c’est une donnée imparfaite comme une autre et malgré les « tricheries » de classement éventuelles signalées par Mediatic on voit bien que navire.net est placé très haut dans la liste — une place qu’il mérite tout à fait, à mon avis.)

Quand j’ai lu le billet de Laurent qui annonçait la fermeture de navire.net, j’ai tout de suite pensé au début du poème extraordinaire « East Coker » de T S Eliot : « In my beginning is my end. » Le début de chaque chose, de chaque tâche, de chaque individu, contient sa fin. Je pense que c’est une idée empruntée de la religion hindoue, mais je ne suis pas certain. C’est tellement simple qu’il serait facile d’oublier que c’est bien vrai : quand on commence, il y aura invariablement une fin. Même pour les carnets.

Mais le poète termine son œuvre avec l’inverse, vraie aussi. « In the end is my beginning. » Voici la dernière strophe du poème.

« Home is where one starts from. As we grow older
The world becomes stranger, the pattern more complicated
Of dead and living. Not the intense moment
Isolated, with no before and after,
But a lifetime burning in every moment
And not the lifetime of one man only
But of old stones that cannot be deciphered.
There is a time for the evening under starlight,
A time for the evening under lamplight
(The evening with the photograph album).
Love is most nearly itself
When here and now cease to matter.
Old men ought to be explorers
Here or there does not matter
We must be still and still moving
Into another intensity
For a further union, a deeper communion
Through the dark cold and the empty desolation,
The wave cry, the wind cry, the vast waters
Of the petrel and the porpoise. In my end is my beginning.
»

Navire est mort. Vive navire.

Comments

C'est un bien joli billet en tout cas.

Tres beau billet. Tres juste.

C'est Navire la vedette du moment - vous voulex lui voler le show avec des billets d'adieu tous plus recherchés les uns que les autres ? Tous très ego ces blogs et flatte-blogs. Il y a un temps où il faut que ça se termine ce cirque en solitaire. C'est sain.

Ouai bonne idée, on fait un concours ?

lol

C'est aussi le message de MATRIX !!! Tout ce qui a un début doit avoir une fin...