La cheminée invisible
Notre tempête de neige s’est terminée tôt ce matin — ça a un côté romantique, surtout pour le copain qui adore la neige. Pourtant il nous manque (et bien malheureusement) une cheminée dans notre cabane pour nous rechauffer, pittoresquement allongés sur un tapis de peau d’ours en tenant entre les mains une boisson chaude et fortifiée, pendant les intempéries hivernales.
C’est peut-être typique. Il y a six ou sept ans, on se décide finalement d’acheter une maison quelque part en dehors de New-York. Nous nous disons que Betty la chienne en a besoin. On connaissait assez bien les Hamptons, les Pines au Fire Island, et ce qu’on appelle ici « upstate », c’est-à-dire la campagne au nord et au nord-ouest de Manhattan. On avait fait aussi quelques tours dans le comté de Litchfield dans l’ouest de Connecticut, ainsi que dans le comté de Bucks en Pennsylvanie, une région très jolie, dont la ville principale est New Hope, un village aux affinités gaies plein de gîtes, de restaurants et de boutiques, une sorte de Provincetown rural (mais à 1 heure de Philadelphie et à 2 heures de New-York). Mais on n’avait jamais vu de propriétés. On commence pour de vrai notre recherche lors d’une visite chez une de mes sœurs qui habite dans la partie orientale du Connecticut. C’est elle qui nous a demandé de bien vouloir accompagner une amie à elle qui venait de devenir agent immobilier agréé et qui avait besoin, selon ma sœur, d’acquérir de l’experience en faisant visiter les maison aux clients. On est d’accord d’aller avec cette jeune femme voir quatre ou cinq petites maisons dans le coin pour lui venir en aide. On lui explique d’abord combien d’argent on propose d’offrir et les caractéristiques qu’il nous faut, dont une cheminée (sentimentalisme pd oblige). Ce jour-là, en février, il fait un temps vraiment dégueulasse — froid, gris, pluvieux. Timide et gentille, elle nous fait visiter la première maison. Trop près de l’autoroute, on l’appelle vite la maison de Betty morte. Donc, non, cela ne va pas. La deuxième maison est meilleure, mais il n’y a pas de salon — ce qu’on nomme le salon n’est en vérité qu’un ancien porche large et peu profond converti en living inhospitalier. On continue, c’est agréable de regarder dans ces maisons, on n’a rien d’autre à faire. Bon, on arrive à la troisième maison — j’avoue que je la connaissais déjà de vue et que je l’avais signalée il y a un an au copain comme la sorte de maison modeste qui me plairait comme résidence secondaire. On entre — il y a là une autre agente, grande, mince, à l’air un peu hautain, qui commence à nous montrer le rez-de-chaussée. Moi je la quitte tout de suite pour monter au 1er, ce qui est en fait une sorte de grenier converti en loft. L'agente est vexée que je ne la suive pas. Tant pis. J'explore partout. Les plafonds sont très bas (c’était construit vers 1760, une maison d’ouvrier), le terrain est tout petit, juste assez de place pour un infime jardin de quelques roses et d’autres plantes et une bande étroite de gazon. La cuisine a été refaite par le propriétaire, on a aussi refait l’installation électrique partout, il y a une petite chambre d’ami avec salle de bain en bas — c’est parfait, quoi ! Ben non, pas tout à fait — ça possède un vrai charme, on se sent vraiment bien dans la maison, mais il n’y a pas de cheminée ! Que faire alors ? On s’en va, on rentre chez ma sœur, on discute assez fiévreusement le pour et le contre. Le pour : c’est joli, c’est petit, c’est pas trop cher, c’est dans le village donc je peux aller à pied acheter le Times et un demi-gallon de lait écrémé, il y a la mer à 50 mètres des deux côtés (on est sur une presqu’île). Le contre : il n’y a pas de cheminée. Mais on veut absolument une cheminée ! Finalement on se décide de faire une offre (très basse, d’ailleurs) pour la maison. Une surprise pour l’agente immobilière qui ne s’attendait pas à être obligée de compléter toute la paperasserie pour l’achat d’une propriété la première fois qu’elle fasse visiter des gens. Mais tant mieux pour elle, c’est de la bonne chance.
Après deux semaines de tourments variés (le copain a failli succomber à une crise de nerfs, tellement il n’aimait pas « négocier » sur le prix) dans lesquelles on avait d’abord laissé tomber la maison pour recevoir ensuite un coup de téléphone de notre agente pour nous dire que les propriétaires avaient « reconsidéré » notre offre et qu’ils étaient maintenant prêts à l’accepter. Et voilà, c’était fait — hé bé, pas tout à fait, il y avait ensuite la course à l’hypothèque, mais tout cela c’est une autre histoire dans notre vie de couple de faux adultes.
Donc, on aime bien notre petite maison, elle nous va à merveille. Mais elle n’a toujours pas de cheminée. C’est dommage, mais quelquefois il faut prendre les choses comme elles sont. (Reniflement — je n'ose pas employer « sniff » !)
Comments
Et dire que mon bidule et moi on galère pour trouver un appart à mois de 150 000 euros sur reims. Je suis jaloux :-(
Posted by: Vincent | décembre 8, 2003 02:47 AM
Je comprends, Vincent. On a eu de la chance, le copain et moi, l'immobilier était en baisse et les propriétaires de notre maison à l'époque avaient des ennuis financiers (des arriérés d'impôts, par exemple) qu'on ne savait pourtant pas. A présent, tout a bien changé, les prix immobiliers ont monté follement (une sorte d'inflation cachée, on nous explique) et on ne pourrait plus rien acheter. Et puis, pour les impôts personnels, ici on vous encourage à acheter une maison dont on peut déduire les frais de l'hypothèque des impôts — ce qui vous fait gagner en quelque sorte de l'argent au début de l'hypothèque. Mais c'est surtout une question de savoir le bon moment — pour le copain et moi, c'est plutôt le hasard.
Posted by: Édouard | décembre 8, 2003 07:41 AM
Merci pour ton récit, qui m'a poussé à ressortir mon atlas de la côte Est ;)
Posted by: aqb | décembre 8, 2003 12:05 PM
Cher aqb, tu n'as qu'à faire un cercle autour de New-York avec comme limite une « distance » de 3 heures de route — c'est-à-dire à peu près 150 miles. C'est à cette distance-là que les prix des maisons deviennent abordables.
Posted by: Édouard | décembre 12, 2003 09:35 AM
Bonjour,
En France nous n'avons pas tellement idee du prix d'un appartement à NYC ou d'une maison de campagne.
Il faut mettre quel prix maintenant?
Posted by: maxime | décembre 14, 2003 04:14 AM
Maxime, voilà ce que j'ai pu trouver comme réponse.
Pour les prix d’appartements à Manhattan en 2003, je cite cet article de l’AFP daté le 17 octobre 2003:« In its market report for the third quarter of 2003 published Wednesday, real estate firm Douglas Elliman found that the average apartment price in Manhattan had reached 916,959 dollars, breaching the 900,000-dollar mark for the first time. » (AFP)
Pour les résidences secondaires, cela dépend naturellement surtout de la localité. Dans les Hamptons, par exemple, une maison dans le village de Springs est beaucoup moins cher que la même maison dans le village de Southampton. Toutes les maisons qui se trouvent « south of the highway » ou au sud de la route 27, artère infernal quasi-unique de ces cinq ou six villages qui font les Hamptons, sont beaucoup plus chères (et plus chic) que celles qui se trouvent au nord de cette route. Au nord de New-York, c’est pareil : les maisons situées dans le village de Millbrook sont chères, tandis que de charmantes maisons dans des villages moins chic dans les environs sont nettement moins chères. J’ai beaucoup d’amis qui ont acheté des maisons pour pas beaucoup d’argent dans le village de Hudson, accueillant aux gays et aux artistes sur les bords du fleuve Hudson. Dans le comté de Sullivan, de l’autre côté du fleuve et un peu plus éloigné de Manhattan (un critère de prix, aussi), j’ai trouvé apr exemple une maison bâtie en 1940, avec 7 chambres (donc assez grand), 2,5 salles de bain (il va donc falloir faire des modernisations) pour US$159 900, 00.
Au Connecticut, tout ce qui se trouve au bord de la mer (c’est-à-dire de Long Island Sound) est en général plus cher — et depuis 10 ans les prix ont augmenté énormément (une sorte d’inflation cachée, dit-on). Il est toujours possible d’acheter une petite ferme à 20 ou 25 miles de chez nous, à l’intérieur, pour une somme en tout assez raisonnable. Par contre, le copain et moi, on ne pouvait plus se payer à l’heure actuelle la maison que nous avons achetée il y a 8 ans. Ce serait bien trop cher.
Posted by: Édouard | décembre 14, 2003 02:04 PM