« Voir c'est croire | Main | Un brunch éclair »

Il fait beau ici mais...

Ici il faut beau, ensoleillé, toujours un peu froid et avec trop de vent. Il est agréable de pouvoir rester à la maison à regarder la télé ou à errer de site en site sur Internet. Le téléphone ne sonne pas, on n’a pas d’obligations mondaines ce soir, c’est la détente – ou le contraire justement de ce qu’on a ressenti les jours suivant les attentats contre le World Trade Center il y a deux ans et demi. Je me rappelle aujourd’hui, en réfléchissant aux événements survenus à Madrid, cette étrange sensation de vulnérabilité et d’incrédulité dont il me reste encore des traces — ce mardi on fête, par exemple, l’anniversaire d’un ami dont le bureau se trouvait au 86e étage de la tour sud du complexe, là, exactement, où le second avion a pénétré le gratte-ciel. Lui avait de la chance de se trouver à l’heure fatidique dans un avion volant vers Chicago — ils ont dû atterrir quelque part au Michigan, où il a loué une voiture pour rentrer auprès de sa femme au Connecticut. C’est bien le hasard qui règne, d’une façon ou d’une autre, sur tous nos sorts, mais on n’y pense pas, sauf quand il arrive un désastre choquant, mais en fin de compte, d’une simplicité ahurissante — quelques explosifs dans des sacs à dos à détoner par le moyen de sonneries de portables. Conduire un avion dans un immeuble, c’est l’évidence de l’idée qui m’étonne plus que l’exécution.

Mais il fait beau ici, et l’Europe, dont on sait que l’Espagne fait partie, est loin — les réactions américaines notées par le carnetier de ma vraie vie à new york dans son billet du 12 mars 04 sont probablement typiques. Je l'ai remarqué aussi. C’est un peu le retour au bon vieux temps, quand ce qui se passait ailleurs (en Europe, en Asie, en Amérique du Sud) ne nous concernait que bien vaguement. Si selon la formule « errare humanum est », il est aussi, ou peut-être plus, humain, je trouve, d’oublier, surtout si on oublie exprès. Cela nous servirait à quoi d’imaginer toutes les horreurs qu’on pourrait nous faire à Manhattan, dans le métro, dans nos gratte-ciel, dans nos rues et nos avenues ? On stocke (surtout depuis l’année passée et surtout pour le chien) un peu d’eau au fond du garde-manger, où l’on a aussi jeté quelques piles AA pour le poste de radio si on arrive à le retrouver à temps — mais à part ça, on n’y pense pas, de peur de ne plus pouvoir sortir de l’appartement. Heureusement qu’il n’y a que moi, le copain, et la Betty dans la meute — on pourra nous débrouiller, je m’assure, et puis paf ! je coupe cette ligne de réflexion. C’est assez, faut pas y aller trop loin.

Il fait beau ici mais je sais qu’on assiste aujourd’hui à de nombreuses obsèques en Espagne. Le copain et moi, nous sommes en train de choisir un hôtel à San-Francisco pour fin avril, c’est le niveau de questions qu’on se pose ici tandis que chez d’autres familles on se demande comment on va faire pour vivre, ou survivre la disparition d’un être aimé — un père, une mère, l’amie ou l’ami. Je ne veux pas porter de jugement sur l’une ou l’autre de ces activités, qui rentrent toutes les deux dans la gamme d’activités humaines du début du 21e siècle. Mais je me sens toutefois un peu comme l’enfant qui demande à ses parents, « Mais comment se fait-il, maman-papa, qu’il puisse faire beau ici et mauvais là-bas ? On est bien tous sous le même ciel, n’est-ce pas ? »

Comments

C'est une bien jolie conclusion dont je partage le sentiment.