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Égaré dans un pays de mensonges

Il fait beau, le soleil brille, et les branches des arbres fruitiers sont lourdes de fleurs — et pourtant, un malaise nous accapare tous. Les unes des journaux nous montrent des photos atroces — mosquées en flammes, un détenu civil américain avant sa décapitation par des hommes masqués — et des titres qui troublent profondément, tels « Afghan Gives Own Account of U.S. Abuse », « Rumsfeld Aide and a General Clash on Abuse » et « Iraq Tape Shows the Decapitation of an American ». Chez le marchand de journaux du village, le véritable cœur de la communauté où tout le monde passe pour acheter le New York Times, le journal local et un carton de lait d’un demi-gallon, on regarde les infos présentées sur le petit poste de télévision posé sur un rayon derrière le comptoir et on secoue la tête. Rien ne va plus. Le prix de l’essence monte sans cesse (comme celui du lait, au fait), malgré les promesses de certains émirs saoudiens. La bourse semble traumatisée — elle balance de pertes en gain (à 15 heures on était en baisse, à la clôture on avait pourtant gagné 0,26 %). On nous lit chaque soir les noms des soldats tués en Irak. On se découvre tortionnaires et nos crimes font l’objet d’énormes investigations qui évitent toutefois de nommer les vrais responsables. On se sent égaré dans un pays de mensonges. Une jeune antiquaire me dit que personne n’achète plus rien — ils sont trop déprimés, dit-elle, par les actualités. J’ai parlé avec un nouveau retraité — « Il faut qu’on se débarrasse de ces voyous » il m’a dit en passant un gros pinceau plein de peinture blanche sur les piquets de sa clôture. Il a raison, il faut les chasser et puis essayer de restaurer un peu de décence, ici et à l'étranger.

Comments

Oui, mais les gens croient ils aux mensonges ou sentent ils que quelque chose ne va pas? Toi, tu es lucide. Mais est tu majoritaire?

En France, en ce qui concerne les problèmes qui nous préoccupent et qui sont graves, je suis très perplexe: il y a un curieux mélange de lucidité et de pétage de plomb. On a l'impression que les gens comprennent ce qui se passe mais en même temps près d'un sixième de la population française regarde des émissions débilitantes à la télé et les corporatismes se renforcent, alors que le gouvernement pédale dans la semoule. En tant que lucide, j'ai l'impression d'appartenir à un courant majoritaire, et quand je regarde l'actualité, j'ai l'impression que j'appartiens à une toute petite minorité.

C'est la même chose aux States, ou pas du tout?

J'ai presque honte d'être aussi heureux et insouciant à Montréal... Toute ma sympathie.

Tshok, excuse-moi d'être si en retard pour te répondre. D'abord, on parle un peu partout du traitement des prisonniers irakiens, donc tout le monde est plus ou moins conscient qu'il y a eu des « incidents » à Abou Ghraïb. Il y en a qui trouvent qu'on exagère l'importance de ceux-là; d'autres pensent qu'ils font signe d'une nouvelle et dangereuse pratique dans la soi-disant guerre contre le terrorisme. Il y a aussi le côté « cognitive dissonance » dans lequel on reconnaît les faits sans toutefois accepter la réalité des conséquences qui s'en sont suivies — c'est-à-dire qu'on a des soldats tortionnaires ou qu'on a une armée (ou une partie de l'armée plutôt cachée) qui utiliserait sans gêne la torture pour arriver à ses buts. Donc, je pense que beaucoup de monde, peut-être même une majorité, est conscient des problèmes (les derniers sondages l'indiquent aussi) mais ils ne savent pas comment réagir.

Avec toutes les mauvaises nouvelles qu'on a, ça fait du bien quand même de lire les histoires des mariages au Massachusetts, qui répètent les joies de San-Francisco mais avec une légalité indéniable en plus. Et Laurent, tu t'achètes une maison à Outremont ?