De la condition homo, ici et ailleurs
On sait très bien déjà que je ne peux pas sentir ces pédés qui applaudissent en public les actions antihomos de la droite tout en continuant à vivre confortablement leurs vies de lopettes hypocrites en costume foncé grâce aux protections gagnées par leurs confrères et consœurs moins collabo. C’est pour cela que je suis avec grand intérêt les menaces de révélation publique (ma traduction inélégante de « outing ») qui ont abouti cette semaine à une publicité parue dans le journal gai de Washington, The Washington Blade, (qui a publié cet article sur quelques efforts récents de révélation publique dans la classe politique à Washington), et payée par le site web DearMary.com (qui fait référence à la fille du vice-président Cheney, ouvertement lesbienne — elle travaille actuellement pour la campagne de réélection de son père). Appelée « un dernier appel à la conscience » la pub (qu’on peut lire en grand en pdf à partir du site, où on trouvera aussi une délicieuse sélection de courriels charmants reçus par le site, sous le lien « Friends of Bush-Cheney ») lui reproche d’avoir refusé de parler ouvertement contre les diverses politiques antihomosexuelles du parti républicain (il est presque certain que Cheney lui-même se fout tout à fait de l’homosexualité comme sujet de moralité, mais en public il répétera la liturgie attendue). Et on note dans le texte qui suit :
But you are not alone, Mary. Far too many gays and lesbians in Washington, DC choose like you to be fence sitters and sell-outs -- anti-gay by day and queer by night. We can no longer afford your silence. You can no longer expect our own.
La menace est énoncée plus loin en lettres majuscules :
FOR YEARS OUR SILENCE HAS PROTECTED YOU.TODAY THAT PROTECTION ENDS.
La polémique a réussi en plus à quitter le monde restreint (ghetto ?) de la presse gaie. Hier le Washington Post a publié cet article (dans la section « Style » quand même).
Un des fondateurs de DearMary.com a un carnet politique Americablog avec le slogan « A great nation deserves the truth ». Amen. Un autre carnet politique intéressant appartient à un certain Michael Rogers qui s'occuperait de « révéler » les noms de personnel gai qui travaillerait pour des hommes et des femmes politiques en faveur du projet de loi sur la « défense » du mariage.
Une chose est à rappeler dans tout ce débat : la tactique marche. Après des mois d'indécision pusillanime, la sénatrice Barbara Mikulski « célibataire » (hi hi hi), démocrate du Maryland, vient d’annoncer sa position contre le projet de loi.
Pour wam — malheureusement on ne l'a pas bu, on nous a offert un blanc très ordinaire pas très frais non plus
Je réfléchis à tout ceci après une soirée drôle et un peu compliquée qui a commencé par un apéro à bord d’un bateau à voile avec de vieux amis de la belle-mère du copain. Il faisait tellement beau dans le port, on a papoté avec le jeune chauffeur de vedette qui nous avait déposés et puis repris au bateau.
Au crépuscule dans le port
De retour sur terre, on a rencontré le copain du maire qui nous a invités alors à dire bonjour au candidat démocrate à la Chambre de représentants, dont le chef de campagne est gai. Bon, d’accord, on y va, je commande un punch des planteurs (c’est bien la saison du rhum, n’est-ce pas ?) et on bavarde avec la barmaid. On dit vite bonjour au candidat, assis à une table ronde avec le maire et deux ou trois autres hommes — il est plutôt petit, un peu gros, la tête grande et ronde au teint rougeâtre qui confirme ses origines irlandaises. Il est aussi complètement bourré. Hmm. La bande à nous se décide d’aller manger dans notre resto favori à quelques pas de celui-ci — allez, hop, on est parti pour nous installer avec le propriétaire du second restaurant sur un banc qui donne sur la rue principale du village. On commande du vin, on bavarde avec lui (il se plaint de ses impôts, les deux salles du restaurant sont pleines à craquer, il y a plein de gens qui attendent pour s’asseoir — ah la la, on n’est jamais content). À deux pas de nous des gens quittaient une sorte de salon de thé où un couple de lesbiennes, toutes jeunes et belles, fêtaient la veille de leur mariage, qui aura lieu — officiellement et légalement — ce lundi à Vancouver, en Colombie britannique. Tout le monde les félicitait dans la rue, on s'embrassait, c’était très touchant.
Attaqué aux chevilles par les moustiques affamés, je me sauve dans le restaurant où je m'installe sur un tabouret au bar entre un type qui ressemblait à Paul Wolfowitz en moins beau et un couple australien qui habitent la ville de banlieue hyperriche de Greenwich. Finalement, on a pu nous asseoir à une table — mais les invités changeaient pendant la soirée, dont le beau serveur aux cheveux ras qui va faire le droit, le jeune aide-serveur timide et adorable, neveu d’un des dîneurs homos à notre table qui lui avait arrangé ce boulot d’été, une fille élégante de je ne sais pas où et son mec, un beau Grec tout petit (mais ça ne se voyait pas du tout quand il était assis).
Le maire est venu nous rejoindre (son copain à lui, 1,95 m, instituteur d’école, faisait la maîtresse de maison en présentant tout le monde aux nouveaux venus) avec le candidat saoul et son chef de campagne assez folle. Le candidat répétait à chacun de nous, d’un ton super grave (et fatalement comique), « I need your support ». D’accord, je me suis dit, mais je ne sais pas si j’ai envie de te le prêter tout de suite. Mais bon…
Un coin vide dans le restaurant, en fin de soirée — avec un drôle d'abat-jour en plus
Les locaux (car ici nous, les New-Yorkais, nous sommes les péquenauds) insistent à ce qu’on aille prendre un verre dans un nouveau bar qui se trouve pas trop loin — mais à la campagne tout se fait en voiture, donc on monte dans une jolie Audi argent qui nous mène, aux sonorités arabisantes de Dimitri de Paris jouées très fort, à un établissement qui me paraît abandonné. En effet, il l’est — la boîte célèbre de la semaine dernière n’est pas ouverte, on ne sait pas pourquoi. Bon, on continue nos fredaines en nous dirigeant vers un autre endroit, tout petit, où il y a un groupe qui joue du reggae, pas formidable mais qui fait bouger quelques jeunes athlètes devant leurs amies souriantes (le côté simiesque de ce rituel mondain m’amuse toujours). Moi je sirote une boisson au nom évocateur de « Dark and stormy » ou « foncé et ombrageux », mais cette traduction n'explique pas la référence en anglais aux débuts d’histoires de fantômes cliché qui commencent « It was a dark and stormy night… ». La boisson est un mélange de rhum foncé (de préférence Gosling’s de Bermude) avec une boisson gazeuse de gingembre appelée « ginger beer » importée de Jamaïque — c’est bon ! On n’a pas fait grand-chose là, les locaux se connaissaient tous, moi je suis resté acculé au mur à mater les gens dans l’obscurité.
Quand je suis rentré le copain et Betty dormaient, chacun dans son lit, les bras et les jambes dans tous les sens. Un verre d’eau et hop au lit !
Le copain fait une régate aujourd’hui. On est censé aller à un barbeque cet après-midi, mais je ne sais pas si on va finalement y aller. Il fait chaud, je suis fatigué, n’ayant dormi que cinq heures —pour moi pas assez, j’erre tout agréablement dans le cyberespace tout en restant couché sur le lit (merci le sans fil). Y a pire, c’est certain.
Comments
Intéressant article sur Mikulski et sur les outings, merci. Si je me rappelle bien, Mikulski avait déjà évoquée sa vie sexuelle en invitant sur un ton de défi un homme à la rejoindre en soirée, lors de sa précédente élection ?
Posted by: Wawacha | juillet 11, 2004 08:22 AM
Je crois qu'en France on est nettement moins à l'aise avec l'outing. C'est associé avec la délation, l'Occupation allemande, où on dénonçait son voisin pour récupérer une partie de ses biens.
La dernière affaire qui me vient en mémoire, c'était la manifestation anti-Pacs. Act Up avait menacé de dévoiler l'identité d'un homme politique gay qui marchait à côté de Boutin&Cie.
On a su récemment que c'était Donnedieu de Vabre, qui a fait son outing quand il est devenu ministre de la Culture.
Posted by: tehu | juillet 11, 2004 11:24 AM
Un article en rapport...
http://www.lalibre.be/article.phtml?id=10&subid=83&art_id=174944
++
Posted by: Furyo | juillet 11, 2004 08:01 PM
Tehu > Je crois effectivement que la manif anti-pacs était bien la dernière affaire. Je mets en lien un blog sur l'élection usa que je regarde avec intérêt. Il parle souvent de thêmes gays.
Posted by: Wawacha | juillet 12, 2004 02:16 AM
J'adore cette salebête, surtout quand elle écrit cette première phrase assassine ! :))
We're here, we're queer, get used to it ! :-D
Posted by: Matoo | juillet 12, 2004 06:20 AM
merci pour la photo ;) et pour ce point sur la situation de l'outing aux usa.
Posted by: wam | juillet 12, 2004 07:24 AM
Je vous propose "déculottage" pour traduire "outing".
Ainsi, on menacera quelqu'un de le déculotter, ou on le déculottera.
A répandre si le terme vous convient.
Posted by: Hapax | juillet 12, 2004 01:22 PM
Hapax> J'avoue que j'aime beaucoup !
Posted by: Matoo | juillet 13, 2004 07:41 AM
Wawacha, j'avoue ne pas savoir beaucoup sur la sénatrice Mikulski à part ce que j'ai lu dans la presse tout récemment, mais j'ai lu la même histoire du type dans la foule.
tehu, le « déculottage » de politique ne me gêne point — c'est comme l'histoire de l'ancien candidat au Sénat de l'Illinois, M. Ryan, divorcé de 7of9 — il s'est enveloppé dans les soi-disant « valeurs familiales » dans sa campagne tandis que la révélation des plaintes de sa femme d'alors en a révélé toute l'hypocrisie. Mais l'aversion française à ce genre d'action pouvait bien avoir ses origines dans les excès de la Libération.
hapax, j'aime bien « déculottage » pour traduire « outing » mais je laisse aux francophones de naissance le plaisir de choisir les néologismes qui leur iront le mieux.
Posted by: Édouard | juillet 13, 2004 08:39 AM
Cher Edouard,
"Déculottage" est un mot qui existe déjà en français mais j'étends son sens à l'"outing".
La définition originelle est : "Action de déculotter, de se déculotter."
Déculotter : "Enlever la culotte, le pantalon de quelqu'un." (Dico Petit Robert)
Cela suppose une humiliation et comporte un sous-entendu sexuel. Cela me paraît donc coller. ;-)
Posted by: Hapax | juillet 13, 2004 12:49 PM
Hapax > En quoi être homo est une humiliation !? Ce que j'apprécie dans "outing" est justement le manque de connotation positive ou négative. C'est un terme neutre. Déculottage ne convient pas.
Posted by: Wawacha | juillet 14, 2004 06:29 AM
Ce n'est pas une humiliation d'être homo ! Piano sur la parano ! Mais si quelqu'un fait état publiquement de l'homosexualité d'un personnage publique, c'est pour dénoncer son double jeu. N'y a-t-il rien d'humiliant à être dénoncé comme un parfait menteur quand on est un homme politique ??? La volonté d'humiliation n'est elle pas patente chez l'auteur du déculottage ???
Enfin, en France en tout cas, dévoiler publiquement la sexualité de quelqu'un est très, mais très, mal vu. Le déculottage en France a d'ailleurs à mon avis un avenir improbable.
Ainsi, en révélant publiquement l'homosexualité, l'hétérosexualité (si ! si !) ou tout autre détail d'ordre privé concernant un personnage publique, on est certain de se mettre à dos toute la population. Je peux vous garantir que l'opinion publique se rangera automatiquement du côté de la victime du déculottage, en masse.
Car il s'agit là de protéger la liberté de chacun, serait-ce à mentir. En fait, mentir à propos de soi est considérer comme légitime (je suis d'ailleurs de cet avis). Donc, je crois que le mot "déculottage" convient parfaitement, car cette pratique n'a pas les mêmes connotations en France qu'aux USA, justement.
Traduire, c'est un exercice de transplantation davantage que de fidélité, à mon sens.
Il est très mal vu ici (et je crois dans tous les pays francophones) de déshabiller les gens de force dans la rue. :-o
Posted by: Hapax | juillet 14, 2004 06:49 PM
Hapax> Hum, effectivement, j'avais compris autrement cette notion d'humiliation. Ce n'est pas le fait d'être gay qui est humiliant, plutôt l'incohérence du comportement. Ok.
"dévoiler publiquement la sexualité de quelqu'un est très, mais très, mal vu." Peut être par ce que justement, c'est fait uniquement dans ce but. On dévoile, pour la seule action de dévoiler, avec communiqué et tout. Maintenant, si cela se fait d'une façon incidente...
Je verrais bien dans des comptes rendus mondains: "Excellente soirée au XXXXX, bar gay, où nous avons croisé X et son copain du soir", dans des débats "Pourtant les gays homophobes existent, genre le politicien X ou ou cet artiste Y", etc.
Posted by: Wawacha | juillet 15, 2004 09:09 AM