Les montagnes russes
Nos émotions jouent les montagnes russes.
On est allé vendredi soir à la zoulie maison de campagne où l’on avait pris rendez-vous avec une amie agente immobilière samedi matin — le copain, toujours déprimé par l’élection, a voulu se faire une idée sur la valeur de notre cabane au cas où l’on se déciderait à la vendre. L'agente est venue chez nous vers 11 heures, elle nous a ensuite fait une estimation d’un prix de vente raisonnable pour le quartier et pour l’état de la maison, et puis elle nous a priés de ne pas la vendre (on est assez connus ici, je l’avoue, on nous appelle familièrement « the boys » — un soupçon dédaigneux et aimable à la fois, surtout qu’on est depuis très très longtemps loin d’être des « garçons », même dans l’usage gai un peu généreux du terme).
Une amie d’origine anglaise (ou plus correctement galloise) et ancienne directrice d’une école privée pour filles très connue à New-York est venue prendre le thé — elle est adorable, elle a été horrifiée par l’élection, sa sœur lui a invité à rentrer quelque temps chez elle en Angleterre, une fille mariée qui habite en Caroline du Nord se plaint de l’absence d’électeurs Kerry chez elle. Ensuite on est allé dîner chez de nouveaux amis dans un village avoisinant le nôtre — il y avait 14 invités, dont huit qu’on connaissait déjà. On restait tous un peu surpris et déçu par l’échec de Kerry comme s’il s’agissait d’un rêve désagréable.
Dimanche on nous a invités à un déjeuner — c’est assez rare, on fait beaucoup moins de grands déjeuners du dimanche ces jours — et la nouvelle de notre rendez-vous avec l’agente immobilière avaient déjà circulé chez les autres invités. Un par un, on m’a pris à part pour me demander si c’était vrai qu’on considérait quitter le village et de s'installer à l'étranger. Parmi ceux-là il y avait une amie professeur de droit à Harvard qui venait tout juste de publier un article sur l’avenir du mariage gay (selon elle, inévitable, mais elle n’avait pas compté, elle a remarqué avec une triste ironie, sur les résultats des onze référendums interdisant le mariage gai). Même entouré d’amis intelligents et éclairés, dans un des états les plus pro-Kerry, on se sent curieusement marqué — je me demande si les Allemands bourgeois juifs de Berlin se sont sentis de même dans leurs confortables milieux à majorité non-juifs — vaguement à part, devenus d’un coup curieusement « autre » vis-à-vis de la grande majorité ? Le copain et moi, nous avons en toute conscience choisi de ne pas rester enfermés dans les ghettos gais (bon, je sais que le Greenwich Village, c’est le ghetto classique, tout comme le Castro à San-Francisco, mais en fait il s’est beaucoup plus « hétéroisé » depuis une décennie). On a quitté le Fire Island après des années d’étés répétés pour nous installer au Connecticut, où l’on est bien minoritaire. Depuis quelques années, nos vies se sont un peu « hétéroisées » aussi — on a des connaissances beaucoup plus « mixtes ». On ne sort presque plus en compagnie exclusivement gaie. On est des « assimilés ». Et maintenant ? (« What Now ? » est le gros titre de cette semaine du journal gai de New-York.) Il n’est pas rare de trouver des réactions aux élections comme celle-ci, dans un billet intitulé « Fear, Fags, and Ratfucking » (La peur, les pédés et la baise de rats — terme plutôt intraduisible, ce me semble).
« Looking at the election results this morning, I am reminded that right around half of American voters choose to cast their vote for a man who would happily toss me and most of the volunteers I worked with into a re-education camp if he got the power to do so. »
Mais l’appui qu’on nous montre au village est réconfortant.
Famille oblige, on est allé dîner hier soir chez ma mère, on n'a pas parlé politique (ce n’est pas la peine, le bien-être de son portefeuille devance de loin la moralité), le copain lui a dit combien il était troublé par la nouvelle mesquinerie de ce pays. Moi je me suis tu. Elle s'est tue aussi. Elle nous a prié de ne pas vendre la maison.
Plus tard on est rentré à New-York. Il y avait peu de circulation sur l’autoroute et le copain a conduit comme un maniaque, la Betty allongée sur mes genoux. On ne parlait pas, on écoutait Air America à la radio. Je n’osais pas regarder l’indicateur de vitesse.
Ce matin le copain se lève tôt — je comprends tout de suite qu’il y a quelque chose qui ne va pas, mais je le laisse tranquille. Il examine les résultats de sa société sur l’ordinateur. À la radio on parle de l’expatriation (la citoyenneté s’achète à St-Kitts pour approximativement 150.000 $US et en seulement quelques mois). On a le droit de sous-louer l’appartement pour deux ans maximum. Betty aurait besoin de se faire implanter une sorte de micropuce d’identité pour montrer qu’elle s’était fait vacciner contre la rage. Mais comme il n’est pas conseillé d’aller au supermarché quand on crève de faim, on ne devrait pas prendre de décisions trop importantes sous l’effet d’une dépression probablement passagère.
Hier soir dans la voiture le copain m’a fait remarquer que la « fenêtre d’opportunité » se ferme. Je lui a répondu qu’on ne se jette pas par une fenêtre seulement parce qu’elle serait ouverte. Aurais-je raison ?
L’ assaut de Falloujah vient de commencer. On déclare l’état d’urgence en Irak. Un des meilleurs commentateurs de chez DailyKos, DemfromCT, vient de démissionner. C’est dommage.
Encore un regard sur les résultats : cette carte indique très clairement l’origine de la division entre les états qu’on a vue reproduite dans la récente élection. J'ai découvert que Kevin Drum l’a aussi remarqué.
Comments
Bonjour,
Je l'avoue bien volontier, je me régale depuis quelques temps en vous lisant, mais la teneur de votre dernier billet me décide aujourd'hui à poster...il est important que des personnes telles que vous restiez précisément en ce moment aux USA...
Votre choix de vie donne justement l'occasion aux populations de connecticut de dépasser leurs idées reçues sur l'homosexualité...par là, votre départ serait une victoire de plus de l'obscurantisme, au connecticcut et aux USA
Par ailleurs, je pense qu'il y a un excellent combat à mener dasn les 4 prochaines années pour les démocrates, et je me permets de lier ici un article qui AMHA devrait guider l'action des démocrates...
http://www.jean-jaures.org/NL/165/cahier17.pdf
En espérant que vous me pardonnerez le poids de la responsabilité que je fais arbitrairement peser sur vous.
Amicalement
Olivier
Posted by: olivier | novembre 9, 2004 12:27 AM
Ce n'est pas à un érudit comme toi que j'apprendrai que la 'baise des rats' est intraduisible mais se réfère à la technique électorale créée dans les années 60 sur certains campus californiens par les 'tis jeunes qui allaient bientôt devenir les Hommes de Ce Cher Richard Nixon et former les rangs du comité pour sa ré-élection, puis ceux des Administrations Ronald, George H et George W. N'est-ce pas messieurs Rumsfeld, Rove, Cheney...
En gros, ça donne un 'tous les moyens sont bons' avec du chantage, du passage à tabac, puis des grenouilleurs qui posent des micros, de nouveau du chantage, du cul, du cul, du cul, deux trois mensonges par-ci par-la, encore du cul, quelques autres mensonges, etc.
Posted by: KiKi | novembre 9, 2004 08:07 AM
Tu vas rigoler, mais les montagnes russes en Russie, on les appelle "американские горки" (c’est-à-dire, les « montagnes américaines»…)
Posted by: Eliots | novembre 11, 2004 12:12 PM