Le patriotisme anesthésiant
Ce matin j’ai reçu un courriel d’une personne un peu de ma connaissance qui m’a écrit le suivant : I’ll bet you never served your country, particularly in the military. Je suppose qu’il m’a posé la question en réponse à un commentaire que j’avais publié sur un site à la campagne dans lequel j’ai mis en question l’efficacité de la campagne pour trouver de nouveaux jeunes gens voulant bien s’inscrire dans les forces armées. C’est le manque de soldats disons ordinaires qui est à l’origine de l’emploi de soldats de la réserve en Irak (comme mon gentil peintre de maison Henry, qui y sera déployé en 2006) — ces militaires qui dans le passé étaient employés à maintenir l’ordre public pendant les grands désastres naturels, à savoir les incendies, les explosions, les inondations, et ainsi de suite. Maintenant, chez beaucoup de mes compatriotes, dont le monsieur qui m’a envoyé ce courriel, on n’a plus le droit de critiquer les militaires, surtout si l’on n’a pas de service militaire. « To serve your country » veut dire être dans les forces armées — c’est bien le seul service qui compte, même si l’on a choisi de torturer les gens dans les prisons (Abou Ghraïb, Guantánamo) ou de tuer les innocents (My Lai, Falloujah) ou de mentir pour fausser l’histoire pour mieux servir les intérêts de ses maîtres (la mort du footballeur professionnel Tillman en Afghanistan). C’est des fantaisies militaires qu’ils cherchent, ces rêveurs d’une armée juste et immaculée, pas la réalité sale et mesquine et égoïste et lâche et stupide et abrutie. Mes compatriotes semblent avoir peur de la réalité — mais la réalité, il me semble, se fout tout à fait d’eux et de leurs sensibilités. La réalité se fout des chants de « USA ! USA ! » ou de « We’re Number One ! ». On oublie trop facilement que la phrase « God bless America » est un souhait (donc refusable) — dont la phrase en entier serait « May God bless America » avec ce subjonctif de possibilité désuet, et non pas un ordre. La réalité se fout de notre orgueil mal placé d’avoir frappé le premier un pauvre pays qui ne le méritait pas — la réalité demande plutôt comment nous allons payer notre folie — et la réalité fait chuter la monnaie nationale quand il devient de plus en plus évident que les responsables économiques dans l’administration n’ont aucune envie de prendre la moindre des mesures nécessaires à la stabiliser.
Je me demande quand tout va craquer, et comment. Notre voisin libertairien à la campagne croit qu’on va subir tous une dégradation importante dans notre niveau de vie — et lui il prévoit un euro qui va valoir 1,80 $ dans un avenir pas trop loin. Selon lui, les taux d’intérêt vont monter à des niveaux qu’on n'a pas vus depuis les années 70 — voilà qui entamera la chute de l’immobilier, dont les valeurs actuellement excessives sont à la base des hypothèques octroyées aux acheteurs, qui ne vont pas pouvoir les rembourser. (Sans parler des taux d'intérêt usuriers que vont demander les banques pour les cartes de crédit — on ne va pas pouvoir les payer non plus.) Par conséquent, les faillites personnelles pèseront sur l’économie, qui aura encore plus de mal à concurrencer les Chinois, et on verra d’énormes licenciements et de délocalisations. Avec un taux de chômage de nouveau élevé, on verra très probablement une hausse dans le taux de la criminalité, d’abord dans les villes, et ensuite dans les banlieues. Avec les revenus réduits les municipalités auront du mal à payer leurs policiers — et tous les services publics vont être réduits : transport, entretien de l’infrastructure, santé, éducation. Les riches s’enfermeront dans des enclaves protégées tandis que les moins nantis essayeront de survivre comme ils peuvent.
Peut-être nous offrira-t-on une petite guerre avec, par exemple, la Syrie pour nous distraire de nos malheurs internes ? Ça plaira aux gens qui ont aimé l’invasion glorieuse de l’île de Grenade en 1983 et celle de Panama en 1989. La « libération » de Damas pourrait faire oublier les inconvénients d’un empire en déclin. Moi je dirais pourquoi pas Téhéran alors, mais c’est curieux, n’est-ce pas, comment ces gens se gardent toujours d’attaquer des pays qui pouvaient potentiellement nous faire du mal grave.
Bon, soyons tous patriotes et laissons toute discussion sur la politique américaine aux anciens soldats — ceux qui ont, pour le meilleur ou pour le pire, servi la patrie — et nous, les autres — les femmes, les homos, les contestataires, les trop jeunes et les trop vieux, les immigrés — on va tous se taire en faveur de ces vieux messieurs patriotes, qui ont à eux seuls le droit de décider l’avenir de ce grand pays.
Aujourd'hui, c'est la Slovénie qui me tente.
Comments
Si tout s'effondre, j'ai toujours une chambre de libre...
Posted by: Laurent | décembre 9, 2004 03:46 PM
Quoi la Slovénie ?!...
Nous serions heureux de t'avoir en France...
Posted by: Mohsan | décembre 9, 2004 06:04 PM
C'est pas gai tout ça. Je me pose aussi les mêmes questions.
Posted by: fabrice | décembre 9, 2004 10:21 PM
Je me demande coment personne ici ne semble réfléchir aux conséquences à long - moyen? - terme des décisions politiques. La guerre c'est sale, c'est mauvais, ça a des répercussions terribles. Ce n'est pas le beau vidéo qui a été montré à la télé le soir du premier bombardement de Bagdad. Y des gens dessous ces bombes.
Cette administration navigue à vue, il faut être "aveugle" pour ne pas s'en rendre compte.
Putain, 4 ans...
Posted by: Jérôme | décembre 10, 2004 12:12 AM
le livre de todd va te plaire, je le recommande a vous tous
Posted by: goldfrapp | décembre 10, 2004 09:40 AM
Si le système doit craquer, la réponse sera du côté de la sobriété et du partage des richesses accumulées.
Un réajustement s'imposera à terme, car si le déficit budgétaire colossal qui se creuse est actuellement (et en partie seulement) compensé par l'entrée d'argent frais en provenance des autres pôles de la Triade sur les places financières nord-américaine, et si cette entrée est largement favorisée par un dollar faible (ce qui explique la non-réaction des autorités fédérales), le mirage ne durera qu'un temps. La prise de conscience sera d'autant plus rude que la crise n'aura pas été anticipée. En poursuivant ses opérations extérieures douteuses et en renouvelant la totalité du parc de missiles Tomahawk épuisé lors de la guerre en Irak, l'administration Bush a choisi la facilité de la fuite en avant: en accentuant sensiblement le poids du militaire, Bush et consort sont en train de constituer un complexe militaro-industruel démesuré (au regard des capacités financières raisonnables du pays). C'est le piège dans lequel l'URSS était tombé... Mais les Etats-Unis ne sont pas l'URSS et ton pays a de la ressource. Il ne faut pas désespérer, la raison finira bien par triompher. Amitiés.
Posted by: aqb | décembre 10, 2004 01:58 PM
Merci à tous pour l'offre d'une chambre — on n'en a toujours pas besoin, au moins pas tout de suite !
Pour la crise financière à venir, selon mes experts, ça va prendre des années — on va voir, par exemple, une hausse du dollar avant qu'il ne chute au plus bas plus tard. La politique intérieure compte aussi — aura-t-on de nouveaux déficits dûs au remaniement éventuel de la Sécurité sociale ? On ne sait pas.
Pour le livre de Todd, je ne l'ai toujours pas commencé — mais bientôt. Je suis toujours en train de lire The Line of Beauty — et puis, on regarde trop de télé en ce moment.
Posted by: Édouard | décembre 13, 2004 11:00 AM