Le dîner assez désagréable
Malgré le temps doux et ensoleillé qu’il fait, malgré la rapidité avec laquelle on a imprimé nos invitations, malgré le fait que je suis libre à quitter la galerie quand je voudrais, je suis de mauvaise humeur.
Hier soir, dans un dîner dans l’Upper East Side, je me suis bagarré avec un diplomate retraité sur l’arrestation éventuelle de quelqu’un comme Kissinger pour des crimes de guerre. Ce monsieur, qu’on définit tout prétentieusement comme « Tory » pour ne pas l’appeler « sale réactionnaire », a insisté qu’aucun pays ne risquerait le mécontentement du gouvernement américain en arrêtant Kissinger ou un homme politique pareil. « Ils l’ont fait à Pinochet, » je lui ai répondu. « C’était de la blague, cela ne voulait rien dire, » il m’a dit avec un dédain peu caché. « Ah, » j’ai continué, « mais il est quand même resté plusieurs mois en Angleterre, le Pinochet, n’est-ce pas ? Et finalement, c’était la chambre des Lords qui l’ont permis de partir pour raisons de santé. Des raisons que les Chiliens ne reconnaissent pas eux-mêmes. » On était d’accord que les Anglais ne cherchaient pas du tout à se trouver au centre d’une histoire internationale de crimes contre l’humanité, c’est pourquoi ils l’ont déclaré trop faible pour subir un procès. Il en était dégoûté, l’ambassadeur, et d’un ton hautain et pincé, il a dit « Mais ça ne veut rien dire, les crimes contre l’humanité. On pourrait accuser n’importe quel homme politique de crimes contre l’humanité. » « Et alors ? » je lui ai répondu. « Depuis les tribunaux de Nuremberg… » « Mais Nuremberg, » il m’a interrompu, « c’était de la folie, on a eu énormément tort, nous Américains, d’établir de telles directives légales en ce qui concerne une moralité sans application dans le monde de la guerre réelle. » « Mais je croyais que les décisions prises par les tribunaux de Nuremberg restent à la base de ce qui constitue légalement les crimes contre l’humanité, et les crimes de guerre. » « Non, dans la guerre, comme dans la politique internationale, il n’y a pas de crimes. » J’ai finalement laissé tomber, on a parlé des chiens et de l’Ukraine — l’ambassadeur a dit que les États-Unis seraient contents d’une division en deux du pays. « Cette région a besoin d’états tampons entre l’Europe de l’ouest et la Russie — il est autant mieux pour nous d’en avoir deux au lieu d’une seule Ukraine — c’est ça qui est vexant avec l’Union européenne, ça commence à nous contrebalancer, c’était plus facile de les gérer quand il s’agissait d’un tas de petits états distincts. » On a soulevé les exemples de la Tchécoslovaquie et de la Yougoslavie comme preuve. Je me suis tu. Je n’ai osé mentionner que les deux chefs ukrainiens eussent tous les deux insisté publiquement et à plusieurs reprises sur l’indissolubilité du pays. La soirée traînait, à mon avis, à l’arrivée du café et du cognac et j’avais envie de rentrer.
Dans le taxi de retour le copain m’a critiqué d’avoir presque causé une scène à table, ce qui m’a irrité encore plus. Heureusement, il s’est tout de suite couché et il dormait profondément lorsque je l’ai rejoint au lit, où j’ai encore lu plusieurs pages dans Après l’empire avant d’éteindre la lampe de chevet.
On donne, comme je l'ai suggéré plus haut, un cocktail de bienvenue à la campagne pour quatre personnes qui se sont installées tout récemment dans le petit quartier que nous habitons — c’est l’ancien quartier « populaire » du village, où habitaient les pêcheurs, les ouvriers des deux anciennes usines fermées depuis longtemps, les blanchisseuses et les repasseuses. Maintenant c’est devenu le quartier « bohémien » du village — c’est déjà beaucoup dire — et de plus en plus désirable. Ça fait presque un an que le copain et moi nous n’avons pas organisé quelque chose chez nous, donc on a été content de trouver l’excuse de l’arrivée de quatre personnes nouvelles au voisinage. L’une est une jeune femme avec deux enfants dont le mari vient de mourir dans un accident de bateau il y a trois mois. Il y a aussi un couple qui partage son temps entre un vignoble en Californie du nord et la côte est. Finalement, il y a une veuve assez âgée, riche, comme il faut, qui ne possède absolument aucun trait bohémien ou artistique et pour qui notre invitation, qui fête « La Vie de Bohème », est plutôt ridicule. Un ami graphiste m’a préparé le carton d’invitation très années 50/60 avec bongo, béret, tasse de café, saxophone, etc., et une police de caractère tout à fait rigolo — je l’ai fait imprimer sur du carton rose brillant, cela se verra de loin !
Il y a de moins en moins de monde dans la galerie — quelques touristes égarés. Je suis venu avec Betty, elle a besoin d’exercice et la promenade de trente minutes n’est pas trop dure. Il faut surtout éviter le sel de déneigement qu’on met dans les rues et sur les trottoirs et qui fait mal aux pattes. Bon, nous n’avons pas couru et j’ai apporté une bouteille d’eau fraîche et un petit pot en plastique pour qu’elle puisse avoir de l’eau. Elle dort à côté du bureau où je suis assis — sa présence apaise mon humeur.
Comments
Irrésistible ton ambassadeur! Cela dit, j'ai peur qu'il n'ait pas tort sur la forme, à propos de l'hypothétique arrestation de Kissinger. J'imagine bien l'Elysée et le Quai d'Orsay sur le qui-vive pour éviter un tel scénario en cas de visite en France.
Caresse à Betty.
Posted by: aqb | décembre 29, 2004 05:40 PM
extorque donc le nom et l'adresse du vignoble en californie (et 1 ou 2 bouteilles si possible) ... tu me diras ce que tu en penses.
Posted by: wam | décembre 30, 2004 03:34 AM