Mme Sontag me manque
Je n’ai pas connu personnellement Susan Sontag mais pour moi, comme pour beaucoup d’autres habitants de New-York, elle occupait une place singulière dans la vie de cette ville. D'abord, elle habitait Chelsea, et était l'amie de la photographe Anne Leibovitz. Je n’ai pas lu tout ce qu’elle avait écrit, loin de là, mais j’avais rencontré des textes, des commentaires, des critiques un peu partout, dans The New Yorker, dans le New York Times, et ailleurs. Je me rappelle combien son article dans la rubrique The Talk of The Town du 24 septembre 2001 de The New Yorker m’avait frappé par sa justesse courageuse (et l'on n’a qu’à lire les autres commentaires qui montrent le début du virage à droite de la rédaction de la revue). C’est le même commentaire qui lui avait valu des tonnes de messages de haine dans lesquels on l’a traitée de « America-hater » et de « moral idiot » pour avoir écrit : « In the matter of courage (a morally neutral virtue): whatever may be said of the perpetrators of Tuesday's slaughter, they were not cowards. » Mme Sontag représentait un des derniers exemples de cette intelligentsia new-yorkaise, largement juive, qui avait fondé et nourri le milieu intellectuel de New-York (et du pays tout entier) dans les arts et dans les lettres. La perdre c’est un peu se trouver coupé de notre passé plus glorieux, plus honnête.
Dans les hommages publics à Mme Stontag publié par la BBC, j'ai surtout apprécié celui de l'écrivain chilien Ariel Dorfman.
« The last time I talked with Susan - some months ago - she lamented the way in which her country was becoming increasingly alien, almost unrecognisable. "I live on a ship called Manhattan, parked just off the continental US", she said, and wasn't sure, she added, how much longer she could stand inhabiting even New York. And now she has left us - as if we could afford the loss of her fierce intelligence and wry sense of humour and cool gaze into the maelstrom of pain and war, precisely at a time when her fellow countrymen sink ever more into denial of what happens in the wider world that she so brilliantly explored. »
Ariel Dorfman, Chilean living in the USA
« I live on a ship called Manhattan... » — c'est évocateur.
Hier en marchant vers la galerie avec Betty (et elle m'a accompagné encore aujourd'hui) je me suis rendu compte du peu de cas qu’on donne ici à la soi-disant guerre contre le terrorisme et à l’intervention militaire en Irak. À part quelques autocollants en rubans jaunes sur les voitures immatriculées au Nouveau-Jersey qui nous prient d’appuyer nos troupes, il n’y a rien pour indiquer qu’on serait en guerre contre qui que ce soit. Il y a de la pub sur les côtés des autobus qui nous conseillent de notifier un « responsable » si l’on remarque quelque chose d’étrange — un paquet oublié, un comportement bizarre ? — ce qui me rappelle les avis qu’on voyait à Londres dans le métro lors des attentats par l’Armée républicaine irlandaise. Ce matin je découvre que le commentateur Frank Rich dans le Times en pense pareil (et en plus, il écrit merveilleusement bien.) Il note que « The truth is that for all the lip service paid to supporting the troops, out of sight is often out of mind. » On va s’amuser à Washington la semaine du 21 janvier — une fête qui va coûter 40 $ millions — de fonds privés, on nous l’assure.
Je remarque dans le journal d’aujourd’hui que d'autres que moi ont remarqué combien New-York serait vide en ce moment — de New-Yorkais. Mais c’est plein, plein de touristes, on aurait du mal à entrer dans un musée (en plus, il fait beau), et puis, pour les Européens, c’est bon marché !
Comments
A l'instant, je viens d'écouter une interview en français de S.Sontag rediffusée sur France Culture. Malheureusement, le lien audio de l'émission est cassé.
Voir aussi le petit texte de Peggy sur
a moveable beast plus une interview recopiée.
Posted by: tehu | décembre 30, 2004 04:11 PM