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Maintenant nous sommes tous des tortionnaires

Il y a une nouvelle tension dans l’air : l’audience de confirmation d’Alberto Gonzalez pour le poste de Ministre de la Justice (Attorney General) révèle l’étendue réelle de la politique officielle de torture mise en place par la Maison blanche. La droite, représentée par le toxicomane Rush Limbaugh, estime que « The same people who are beheading civilians in Iraq, who are kidnapping and capturing American prisoners and butchering them, the same people, are going to be defended against the United States by Democrats in the Senate ... ». Voilà le refrain prévisible: les démocrates, ce sont des traîtres. C’est le début de l’excuse dont la droite va se servir lorsqu’on sera chassé de l’Irak, réemploi du fameux « coup de couteau dans le dos » utilisé par les Allemands après la Première Guerre mondiale et les Américains après notre défaite au Viêt-Nam contre les « hippies » et d’autres « agitateurs » anti-américains qui ont réussi à démoraliser le public américain et le détourner de l’accomplissement de sa mission militaire.

Un commentaire publié aujourd’hui sur la page Op-Ed du Times m’a donné froid dans le dos. L’auteur, un certain Mark Donner, prend la phrase iconique de l’éditorial du Monde du 12 septembre 2001 — Nous sommes tous Américains — pour en refaire, avec une provocation intentionnelle, We Are All Torturers Now. L’auteur déplore bien sûr la candidature de M. Gonzales au poste de ministre de la Justice mais il réfléchit aussi un peu tristement sur le vide moral qui semble avoir élu domicile dans le cœur américain ces derniers jours :

« On the other hand, perhaps it is fitting that Mr. Gonzales be confirmed. The system of torture has, after all, survived its disclosure. We have entered a new era; the traditional story line in which scandal leads to investigation and investigation leads to punishment has been supplanted by something else. Wrongdoing is still exposed; we gaze at the photographs and read the documents, and then we listen to the president's spokesman "reiterate," as he did last week, "the president's determination that the United States never engage in torture." And there the story ends.

At present, our government, controlled largely by one party only intermittently harried by a timorous opposition, is unable to mete out punishment or change policy, let alone adequately investigate its own war crimes. And, as administration officials clearly expect, and senators of both parties well understand, most Americans - the Americans who will not read the reports, who will soon forget the photographs and who will be loath to dwell on a repellent subject - are generally content to take the president at his word.

« La plupart des Américains — les Américains qui ne vont pas lire les rapports, qui vont bientôt oublier les photographies et qui n’auront aucune envie de s’attarder sur un sujet aussi répugnant — sont en général contents de croire à ce que le président leur aurait dit. »

M. Danner conclut son essai : « But for America, torture is self-defeating; for a strong country it is in the end a strategy of weakness. » Pour un pays fort, c’est finalement une stratégie de faiblesse.

L’essai par la commentatrice politique Maureen Dowd vaut le détour aujourd’hui aussi.

De toute façon, c’est fascinant de suivre l’interrogatoire par les sénateurs — tout à fait politisé, d’ailleurs. Et pour plus d’infos il y a ce site extraordinaire qui commente en live ici (un grand merci à Tom Tomorrow pour le lien).

Autre nouvelle un peu déconcertante (mais bienvenue): le sénateur (la sénatrice ? la sénateuse ?) Boxer de Californie a déposé une plainte officielle au Congrès sur les résultats de l’élection présidentielle — ce qui n’est pas arrivé depuis 1877 ! Qu’est-ce qu’ils vont gueuler, les Républicains ! On va donc devoir tenir des réunions séparées des deux chambres pour compter officiellement les voix des Grands Électeurs. Cela ne changera rien aux résultats, hélas, mais ce geste souligne le mécontentement de beaucoup d'Américains sur ce qui s'est passé en Ohio et en Floride lors des élections.

Comments

Ceci dit, sur le coup des "traites" de la guerre du Vietnam, j'ai ete oblige, par soucis d'egalite, de regarder "Stolen Honor" (c'etait la seule solution pour que Jessie James accepte de regarde "Fareinhet 9/11" et "Control Room")... et bin quand meme... meme si c'est un "documentaire" anti-Kerry a 100%, faut bien reconnaitre que les POW americians au vietnam en ont pris plein la gueule a cause de Miss Fonda & Co...
Je ne dis pas qu'ils ont raison, hein, je dis juste que je peux les comprendre...

Merci, le piou, pour le commentaire. Mais franchement je ne vois pas très bien le rapport que vous suggérez entre la torture de prisonniers américains au Viêt-Nam et les activités contre cette guerre par Mme Fonda et d’autres. Personne, je crois, n’a jamais approuvé (n’approuve toujours) le maltraitement de militaires américains par leurs geôliers viêtnamiens, même pas Mme Fonda, qui a pourtant cherché à sa manière une guerre qu’elle trouvait injuste. C’était son droit (et pour le moment au moins ce l’est encore), en dépit de tout le bruit que cela a causé chez des gens pour qui le droit c’est seulement le droit d’être du même avis qu’eux. Les Viêtnamiens ont bien sûr caractérisé ses actions comme bon leur semblaient — comme toutes les guerres, cela ne se passait pas seulement sur les champs de bataille, mais aussi dans les médias — la politique américaine a finalement perdu presque toute sa crédibilité et Nixon a donc dû faire la paix avec l’ennemi. Dans le cas des anciens combattants qui ont critiqué Kerry, ce qu’ils ne supportaient surtout pas c’était qu’un des leurs, Kerry, se rende compte publiquement que cette guerre dans laquelle ils se mettaient tous dans le plus grand danger ne valait pas la peine d’être menée. Il leur est toujours impossible à reconnaître que leurs amis qui y sont morts sont morts inutilement — oui, je le dis, inutilement. Le Viêt-nam réuni est toujours communiste. Le Laos est plus ou moins communiste. La Chine, notre nouveau grand ami, reste communiste. (Je ne nie pas que le « communisme » change lui aussi.) Le Cambodge, dont nous avons cyniquement violé la neutralité, a été par conséquent plongé dans la plus grande instabilité d’où sont sorties les horreurs des Khmers rouges. Le pays se remet un peu maintenant, j’espère. Et malgré notre défaite au Viêt-Nam, le monde occidental démocratique ne s’est pas effondré comme prévu par les spécialistes du Pentagone. La Thaïlande se porte bien (même en dépit du tsunami), ainsi que la Malaisie et le Singapour. Alors, pour cette guerre, c’était crucial ou pas ? Certes, je simplifie beaucoup, mais en dépit de toutes les revendications proférées par des idéologues, surtout de droite, les faits restent des faits — jusqu’à ce que le nouveau ministre de la Justice ne les déclare inadmissibles.

Je suis, je l’avoue, de plus en plus disposé à renoncer à discuter avec les gens, peut-être comme vote ami Jesse James, pour qui la vérité n’est qu’une arme à « libéraux », puisque c’est la droite qui « crée la réalité » qu’elle cherche. La réalité se moquera de ces tricheries niaises : que cela soit une chute brutale du dollar, une explosion nucléaire au Moyen-Orient, un assassinat d’homme politique, le monde réagira, mais pas nécessairement de la façon attendue par beaucoup de gens ici aux États-Unis. Tant pis pour eux, je dis.

Edouard: deja tu peux me tutoyer, enfin si tu veux bien, bien sur. maintenant, "Mais franchement je ne vois pas très bien le rapport que vous suggérez entre la torture de prisonniers américains au Viêt-Nam et les activités contre cette guerre par Mme Fonda et d’autres." Il faut que tu regardes absolument "Stolen honor" pour comprendre... Je vais resume: les POW sont tortures nuit et jours car leurs geoliers veulent qu'ils reconnaissent qu'ils sont des meurtriers qui ont tue des innocents. Bien sur, ces gars qui n'ont fait que tenter de sauver leur peaux dans la jungle Vietnamienne ne peuvent pas signer un truc comme ca et refusent... il se font donc tabasser encore plus. Et a ces mecs a bouts de nerf, un jour, on leur montre des enregistrement de Kerry ou de Fonda qui justement disent que l'armee US s'est rendue coupable de crimes de guerre... Pour ces mecs-la, c'est dur a encaisser surtout pour ceux qui sont restes 6 ans dans c'est enfer...
Pour en revenir sur ton post, qu'on soit bien d'accord: je suis a 100% avec toi. Je pense que tu as raison. Sauf sur un point: "La réalité se moquera de ces tricheries niaises". Comme le disait l'editeur d'Al Jazeera dans Control Room: le vainqueur a toujours raison... Ce que tu appelles la realite (ou verite) depend en fait de celui qui est a la Maison blanche... Peut-etre pas pour toi ou pour moi, mais pour le gars "standard".
Bien sur ce, I have to introduce the "galette des rois" to my lab. Bon week-end!