Hora fugit
Etant vieux et insouciant de détail, je ne me souviens plus du moment précis quand j’ai découvert les carnets Web en français mais je sais que je suis devenu très vite un fidèle lecteur de Karl Dubost (lagrange), de Dolores Tam (la Grande Rousse) et de Garoo. Comme il arrive à presque tout le monde, j’ai bientôt trouvé, souvent par les liens proposés par ces premiers, un tas d’autres carnets qui m’ont plu pour de raisons très diverses — les aperçus intéressants sur la vie quotidienne vécue ailleurs et les exégèses extraordinaires de scénarios de Buffy contre les vampires chez Garoo, par exemple. Pour m’amuser, pour me permettre de pratiquer le peu de français qui me reste, pour offrir un point de vue un peu différent de ceux de l’axe francophone Paris-Province-Montréal (avec quelques Belges et Suisses en plus), et de faire preuve, même dans cette manière sans importance, d’une présence internationale de la langue française, que j’aime depuis longtemps, j’ai commencé ce carnet. Cela est vite devenu un devoir quotidien agréable.
Avec les premiers bruits agressifs sur l’invasion préemptive de l’Irak, ce carnet a pris une tournure un peu plus politique. J’avais envie de montrer au monde que tous les Américains n’approuvaient pas la politique de notre leader. Dans la politisation des médias, je l’ai trouvé intéressant et valable de pouvoir montrer ce que je voyais dans la rue, pendant les grandes manifestations à New-York avant et après le début de l’intervention en Irak. (Cette démocratisation de l’information va changer le monde, je crois.)
Avec le retour de Bush à la Maison blanche en novembre je me suis senti assez dégoûté par mes concitoyens mais j’ai refusé finalement de quitter le pays — pour le moment. Non, je ne veux pas faire le dramatique — on n’est pas opprimé à New-York, il n’y a toujours pas de camps de concentration aux États-Unis (mais ailleurs, c’est différent) où l’on enferme les dissidents, je n’ai vraiment pas peur qu’on arrive bientôt à notre porte pour nous arrêter, le copain et moi, pour « crimes contre nature » ou n’importe quoi. Mais il faut dire que je suis de plus en plus conscient d’une sorte de fatigue, chez moi et chez les amis, causée par les agressions constantes des républicains contre les droits civils, la culture, la tolérance.
En principe il est maintenant défendu de prendre des photos dans le métro new-yorkais — mesures anti-terroristes, bien sûr — mais voici l'intérieur de la station Christopher Street, évidemment pas à une heure de pointe
Je suis de nature pessimiste. Je le suis encore plus ayant vu de près la tricherie officielle autour de l’intervention en Irak et la facilité apparente avec laquelle le public américain a réussi à oublier ou à nier la vérité — c’est un signe, je crois, d’un peuple en déclin. On ne le dit pas ici, mais c’est évident que la ville de New-York n’est pas ce qu’elle avait été avant les attentats du 11 septembre — en dépit de tout ce que dit le maire Bloomberg, New-York a perdu un peu de sa confiance en l’avenir. La médiocrité de l’architecture approuvée pour la reconstruction du World Trade Center le confirme. Les banques, les institutions financières s’en vont. Les bourses sont électroniques. New-York entre, je crois, dans une période de déclin par rapport aux autres grandes villes mondiales.
Vue de la 7e avenue au nord de la 23e rue
Ceci n’est pas automatiquement une mauvaise chose — que les Starbucks ferment, faute de clients prêts à se payer les caffè latte à 5 $ la tasse, que les putes reviennent à Times Square, que le Lower East Side et l’East Village redeviennent des quartiers un peu louches, ce ne serait pas le pire des résultats. La ville dans les années 70 était au bord de la faillite financière, rien ne marchait, la bourgeoisie avait peur, mais les durs ont survécu, et on a connu alors à New-York une explosion de boîtes (souvent illégales), de musique, de théâtre, de politique gaie où l’on rassemblait des « losers » venus de partout des États-Unis et du monde dans une ville sale, désorganisée, mais ouverte au possible (et même à l’impossible).
Nous sommes en transition et l’on ne sait pas à présent où l’on va finir. C’est pareil pour le copain et pour moi — non, non, pas de problèmes sentimentaux, mais on vient de décider de vendre notre petite maison à la campagne. Il est temps. Les prix de l’immobilier ont monté à des niveaux vraiment fous (c’est de l’inflation cachée, on nous dit) et en dépit des résultats impressionnants pour la nouvelle entreprise informatique du copain, son avenir lui serait plus confortable avec un peu plus de capital en réserve. Cela va nous changer beaucoup notre vie de tous les jours et les bons amis de là-bas vont nous manquer, mais c’est la bonne décision.
Quand j’ai commencé à écrire Sale bête (titre pris de À la recherche du temps perdu, c’est ce qu’écrie Françoise la femme de ménage à Combray quand elle tue un poulet pour le repas de dimanche), je me croyais le seul à New-York à rédiger un carnet Web en français. Tout ça a bien changé dans les années qui ont suivi ce début. New-York maintenant pullule de carnets Web écrits par des Français ou d’autres francophones dans la belle langue de Molière. Et tant mieux. Comme dans tous les États-Unis, où les carnets francophones continuent à naître dans les endroits les plus insolites, tel l’Indiana de Lulu’s Life in Cornland ou la ville de Cleveland pour Magabe, qui s’y installe bientôt pour une période, il paraît. (Le carnet Inside the USA est toujours très au courant de ces nouveaux carnets francophones aux États-Unis.)
Malgré son air de rien, ce carnet me prend un peu de temps — n’ayant pas l’avantage d’être francophone de naissance, j’ai souvent — trop souvent —besoin de recourir à toutes sortes de dictionnaires pour vérifier un mot, une tournure, une phrase, avant de publier le plus court des billets (merci, Antidote) — orgueil oblige — et même après cet effort, je commets quantité de fautes, comme la plus récente quand j’ai par accident insulté le carnetier maître Eolas sans même le savoir. Il vaut mieux, je crois, que je dépense le peu de temps que j’ai à ma disposition sur de nouveaux projets, comme une traduction anglaise (à usage strictement personnel, donc pas d’histoire d’empiéter aucun droit de copie) de Querelle de Brest, dont ce petit passage m’a tant ému (et m’émeut toujours) :
« Querelle sourit d’être si près de la honte d’où on ne peut plus remonter et en quoi il faut bien découvrir la paix. Il se sentit si faible, si bien vaincu qu’en son esprit se formula cette pensée désolante à cause de qu’elle évoquait pour lui d’automnal, de souillures, de blessures délicates et mortelles :
— Le v’la qui m’marche sur mes brisées.
Le lendemain, nous l’avons dit, le commissaire de Police arrêtait l’officier. »
C'est bien beau, non ?
Il faut aussi que je me mette au latin, qui me fait plaisir aussi.
Je tiens à remercier l’informaticien carnetier excellent Laurent pour toute son assistance pendant ma transition d’un gabarit GoLive sans commentaire à movabletype avec commentaires (et c’est plus difficile qu’on ne le croit, je vous assure). Il est malin, provocateur, inestimable. Un grand atout dans la carnetosphère francophone.
J’ai eu le plaisir de rencontrer d'autres carnetiers — la première fois à Paris, où j’ai pris un café au lait avec l’élégant et Mahlérien Gvgvsse et le regretté Mennuie. Plus tard il y a eu la visite très agréable de la grande puissance carnetière de l’Ouest — vous l'aurez deviné,
Hora fugit. Heureusement, puisque c’est la saison sale à New-York. Tout est laid, humide, couvert de pollution — espérons l’arrivée prompte du printemps.
Les garçons de café essayent de faire fondre la neige sale ramassée au bord du trottoir dans la 10e avenue
Les cœurs de la Saint-Valentin collés sur les fenêtres de l'Empire Diner à Chelsea
Au revoir, les amis. Je vous souhaite une excellente Saint-Valentin. À tous vos amours.