« Canis atque amica | Main | Praesentia »

Malum pessimum

On a cohabité, Betty, le copain et moi, pendant plus de douze ans et il y a effectivement une myriade d’habitudes qu’on n’oubliera qu’avec le lent passage du temps — le coup d’œil jeté instinctivement à côté de la cuisinière pour vérifier s’il y a toujours de l’eau dans son bol, le rituel de la dernière sortie de la soirée (« T’as enlevé tes chaussures, toi ? » « Ben oui, et c’est ton tour, de toute façon »), pareil le matin, et ainsi de suite. On a nettoyé son bol à pâtée en métal et son bol à eau en terre cuite avant de les remettre au fond de l’étagère de cuisine où l’on garde des morceaux de chandeliers en argent cassés, les deux vieux flacons en cristal pour le vinaigre et l’huile de ma grand-mère qui sont trop grands et où il manque un bouchon, des vases inusités. J’ai mis sa laisse rouge et son collier derrière un amas de foulards et de gants d’hiver dans mon placard — je ne veux plus les voir, mais je ne peux pas les jeter non plus.

Deux ou trois fois pendant la nuit j’ai cru l’entendre soupirer en bas de notre lit — mais ce n’était en fait qu’un doux ronflement du copain qui dormait sur son dos à mes côtés. J’ai eu un cauchemar, ce qui m'arrive rarement, qui nous a réveillés tous les deux d’un sommeil peu reposant quand j’ai secoué le lit avec une violence surprenante, surtout pour quelqu’un qui dort. Dans ce rêve j’étais en train d’être poursuivi de trois petits serpents très agiles, genre serpent corail, qu’une femme avait lâchés devant moi pour une sorte de test de vérification : « S’ils ne font que siffler, ça va. Mais s’ils essayent de te mordre, alors… » elle m’avait expliqué avant de soulever le morceau de tissu sombre qui les couvrait. Ils ont tout de suite sauté vers moi, leurs petites bouches ouvertes, et c’est alors que je me suis rendu compte que je n'avais plus envie de subir cet examen pour le moins obscur — c’est mon effort pour me sauver de mes inquisiteurs reptiliens qui nous a réveillés.

C’est dire que je me culpabilise toujours de la décision d'avoir fait donner une piqûre à Betty, en me demandant si nous avons fait assez pour elle, si nous avons souffert nous-mêmes assez pour elle. Mais je sais aussi ce que je voyais — elle ne vivait plus dans ce monde, elle vivait seulement dans sa maladie, qui prenait toutes ses forces amoindrissantes. L'obliger à rester parmi nous un ou deux jours de plus dans l’état où elle était et qui allait de plus en plus mal aurait été égoïste — il ne fallait surtout pas qu’elle souffrît inutilement.

Mais il y a ce vide, ce silence, ce calme opprimant dans l’appartement. Je ne l’entends plus changer de position sur les tuiles du plancher de la cuisine — ses griffes y faisaient un clic-clac familier. Je ne l’entends plus laper de l’eau avec bruit. On ne la voyait pas tellement, mais on savait qu’elle était là. On laissait allumée la radio quand on la quittait — « elle nous dira ce qu’on raconte sur WNYC », on se disait en fermant la porte à clef. Il faut dire que je suis heureux de ne plus avoir à m’inquiéter, avec cette angoisse si particulière qui m'avait tant serré le cœur, quand je verrai les pompiers devant chez nous. Car le pire est déjà arrivé.