Praesentia
Présence. Qui vient du latin « praesentia », dérivé du verbe « praesum » dont le participe est « praesens ». Le verbe est lui-même composé de la préposition « prae » — qui veut dire « devant » — et « sum » — « je suis ». C’est surtout la présence de Betty qui me manque actuellement — elle était si souvent « devant » mes yeux, à me suivre avec ses yeux bruns brillants, à essayer de prédire ce que j’allais faire. C’est un enfant qui ne dépasse jamais l’âge de deux ou trois ans, avec un « vocabulaire » d’environ 200 « mots », avec qui on vit ensemble pendant des années. Tandis que l’enfant humain se développe normalement en acquérant une compréhension intellectuelle accrue, l’enfant canin reste enfant, proie aux inquiétudes (coups de tonnerre, engueulements après avoir renversé la poubelle pleine d’ordures délicieuses) et aux bonheurs (friandises, raisins de table dans le cas de Betty) de petits enfants. Comme pour les enfants, on doit leur donner à manger à une heure plus ou moins fixe, on doit s’assurer qu’ils fassent pipi et caca correctement — c’est-à-dire, sur le journal ou dehors au bord du trottoir. Comme avec des enfants, on n’est pas libre de tout laisser tomber sur un coup de tête — il y a le devoir « de parent », d’autres êtres ont besoin de vous. Quelques fois, ah oui, c’est difficile, ou embêtant. On triche un peu — on rentre à la maison à 20 heures, et on trouve Betty allongée par terre devant son bol à pâtée vide, toute patiente. Elle ne m’a jamais demandé de m’excuser auprès d’elle pour toutes mes fautes d’inattention à son égard. Elle savait par contre comment me culpabiliser en m’approchant tout gentiment, un ballon de tennis dans la bouche qu’elle ferait rebondir expertement contre le plancher devant moi, tel un basketteur professionnel, pour indiquer son désir d'aller jouer dehors.
Pour moi, Betty était une présence quasi permanente dans ma vie depuis plus de douze ans — elle est restée avec moi, par exemple, dans ma galerie à moi, pendant sept ans — grande amatrice de jeux de ballons de tennis verts avant de se lancer plus tard dans la récupération sous-marine de pierres jetées dans la mer, Betty avait insisté, un samedi matin gris et pluvieux, à ce qu’une cliente noire, en long manteau noir, se mette par terre pour lui jeter le ballon — et vous comprendrez ma surprise de voir Whoopi Goldberg qui n'a pas osé lui dire non. La grande comédienne y est restée pendant une bonne dizaine de minutes (!) à jeter et à rejeter le ballon pour une Betty toute contente. Je pense aussi que Betty m’a un soir gardé d’être agressé (on croit souvent qu’il y a de l’argent dans une galerie, mais à tort, je vous assure) — un type qui puait l’alcool est entré à la galerie un soir d'hiver quelques minutes avant la fermeture. Le mec n’avait franchement pas l’air de trop apprécier l’art abstrait contemporain (d’accord, ce n’est pas pour tous les goûts, je sais) — Betty, calme mais curieuse, s’est approchée un peu pour le sentir — cela l’a alarmé et il lui a esquissé un rapide coup de pied, qu’elle a échappé sans difficulté, mais alors elle a commencé à grogner. C’est à ce moment-là que j’ai moi aussi décidé de prêter un peu plus d’attention au gars, qui me lorgnait d’un œil aussi rouge que délinquant. Betty a continué à grogner, à une distance sûre — le type m’a jeté un dernier coup d’œil mécontent, a de nouveau regardé Betty à quelques pas de lui, et a ensuite quitté la galerie.
C’était aussi ma grande compagne d’autoroute, Betty. Le copain en général prenait le train le dimanche soir pour renter à New-York, tandis que Betty et moi, nous sommes restés jusqu’à lundi après-midi avant de quitter la campagne. Le coffre chargé, on est partis tous les deux pour livrer le combat automobile sur l’autoroute 95. Elle se mettait toujours dans le siège d’à côté, et à l’opposé du copain, à qui cela ne plaisait pas du tout, elle ne m’en voulait pas de m’entendre engueuler les chauffeurs des autres véhicules qui partageaient notre chemin, genre « You fucking stupid fat maniac, can’t you get out of the fast lane and fucking learn how to fucking drive, for Christ’s sake ? » Elle me regarderait avec ses énormes yeux bruns après un de ces accès d’humeur fréquents comme pour me dire : « Bon, je vois bien que tu es complètement cinglé, mon vieux, mais je t’aime quand même. » C’est comme ça que Betty me donnait souvent des leçons de comportement utiles.
C’est curieux, le déroulement de mon « deuil » — non, je ne vois pas pourquoi je devrais mettre des guillemets autour du mot, car c’est un vrai deuil que je ressens, pour un être que j’ai connu mieux et plus profondément que seulement une poignée d’autres. J’arrive à parler d’elle dans ces billets, mais je n’ai aucune envie encore d’en parler à d’autres, au téléphone surtout. Je n’en ai dit rien à ma sœur de Philadelphie, ni à ma mère, qu’on va voir ce week-end. Les réactions des autres sont curieuses — l’ami galeriste m’a très gentiment appelé après avoir appris la nouvelle, mais je ne suis pas arrivé à murmurer plus qu’un « merci » entre mes sanglots avant de raccrocher. L’amie marchande de tableaux a essayé de cacher sa nervosité dans un déversement bizarre de plaisanteries peu appropriées — du moins, c’est comme cela que je l’ai pris. L’amie partenaire en course a voulu me convaincre qu’on avait eu raison de choisir l’euthanasie, en me répétant qu’il faut surtout limiter la souffrance de la bête. Mais j’ai toujours envie de rester seul avec mes souvenirs encore un peu de temps. Comme ça, aussi, je ne mets personne mal à l’aise — je suis franchement insortable pour le moment. Et cela me va.
Comments
J'adore quand tu dis : "You fucking stupid fat maniac, can’t you get out of the fast lane and fucking learn how to fucking drive, for Christ’s sake ?". :-))) Tu veux pas nous poster un mp3 ??? ;-)
Posted by: Matoo | mai 4, 2005 01:29 PM
Je t'embrasse, et le copain avec.
B
Posted by: Benjamin Randow | mai 4, 2005 02:53 PM
"Animal laughs no joke says expert
Laughter may not be unique to humansMany animals may have their own forms of laughter, says a US researcher writing in the magazine Science.
Professor Jaak Panksepp says that animals other than humans exhibit play sounds that resemble human laughs.
These include the panting sounds made by chimps and dogs when they play and chirping sounds observed in rats.
This suggests that the capacity for laughter may be a very ancient emotional response that predates the evolution of humankind, says Panksepp.
Such knowledge may help to reveal how joking and horsing around emerged
Jaak Panksepp, Bowling Green State University
Research suggests the capacity for human laughter preceded the capacity for speech.
Professor Panksepp, of Bowling Green State University in Ohio, US, explains that neural circuits for laughter exist in "ancient" parts of our brain, whose general structure is shared amongst many animals.
Young chimps "play pant" as they mischievously chase and tickle each other.
And when rats play, they make chirps which some scientists associate with positive emotional feelings.
Rats emit chirps when they are at play
When rats are tickled in a playful way, they become socially bonded to humans and are rapidly conditioned to seek tickles, the US neuroscientist explains in Science.
The chirping sounds could be provoked by nerve circuitry in the brain which releases the neurotransmitter dopamine. These dopamine circuits also light up in the human brain during human amusement.
"Such knowledge may help to reveal how joking and horsing around emerged in our expansive higher brain regions," Professor Panksepp writes.
"Although no one has investigated the possibility of rat humour, it it exists, it is likely to be heavily laced with slapstick."
Other researchers prefer to view laughter and joy as uniquely human traits."
BBC news
I know what you mean
Posted by: MC | mai 4, 2005 03:27 PM
Vous écrivez toujours très bien, mais dans ce billet vous vous surpassez. Merci pour ce beau texte, particulièrement émouvant.
Posted by: E. | mai 4, 2005 04:41 PM