De matribus
Ce week-end il a été question de la santé de ma mère, qui depuis deux semaines souffre d’une fracture des os du dos (notons franchement que je n’ai aucune idée s’il s’agit d’une vertèbre ou d’un autre os – mais ça lui fait mal). On s’est rassemblé, mes sœurs et moi, y compris le copain et l’un de mes beaux-frères, en conclave familial pour essayer de déterminer quel niveau d’intervention conviendrait le mieux à ma mère. La première séance a eu lieu hier après-midi vers 17 heures dans l’ancien porche converti en « salle de télévision (et donc de séjour) », où ma mère est restée allongée sur un long canapé, enfouie d’une véritable débauche d’oreillers, de coussins, de traversins et de châles. Nous, nous étions assis sur des chaises en bambou pliantes ou sur le petit comptoir en lino jaune pâle sur lequel reste le grand poste de télévision ainsi qu’un assortiment de plantes en pots — une petite azalée rose, une orchidée violette, et cetera — le long d’un rang de fenêtres. Elle va déjà mieux, ma mère, et ce rassemblement un peu extraordinaire de sa progéniture devant elle l’embête assez, mais elle n’ose rien dire. J’ouvre la séance avec quelques plaisanteries, vu les conviés — mais ma sœur cadette n’est pas contente, elle veut qu’on soit sérieux comme elle et plutôt vengeur envers notre mère qui refuse de suivre ses bons conseils à elle (elle se plaint des ordonnances du médecin pour l’ostéoporose — « Mais on me dit qu’il y a quatre nouveaux médicaments dont il n’a même pas parlé », par exemple, de la petite quantité de nourriture que mange ma mère « en dépit de toutes les recommandations », c’est-à-dire les siennes, et ainsi de suite.) Elle est autoritaire et n’apprécie pas du tout qu’on la contrarie, mais je feins de ne pas remarquer ses moues et ses grimaces de désapprobation lorsqu’on demande à ma mère si elle croit avoir besoin d’une personne chez elle 24 heures sur 24. « Mais absolument pas ! » elle s’écrie. La moue de ma sœur cadette s’intensifie. L’autre sœur ne dit pas grand-chose — elle habite la banlieue de Philadelphie et il n’est donc pas question qu’elle laisse tomber tout pour passer chez ma mère (à cinq heures d’autoroute au moins de chez elle), mais elle ne veut pas non plus que la cadette acquière un statut de martyre privilégié en y passant une fois par jour (il lui faut une heure de voiture aller-retour). Bon, je dis en me tournant vers ma mère, c’est à vous maintenant de nous assurer que vous allez vraiment faire un effort de manger assez et de vous soigner correctement (en dépit des clopes et du whisky) pour que votre fille ne se sente pas obligée de vous contrôler tous les jours, ce qui gâche visiblement sa vie à elle. C’est oui ou non ? Ma mère nous l’assure avec une irritation un peu hautaine, puis elle demande qu’on lève la séance tout de suite. « Mais, » je contre, « le sujet d’une séance n’a pas le droit de demander la levée de cette même séance » — on est méchamment parlementaire chez nous — mais après une brève discussion technique, on s’est convenu d’aller chercher de quoi faire le dîner. Il fallait préparer un dîner bien gras, naturellement — on a eu des côtelettes d’agneau bien épaisses grillées au four (il pleut sans cesse depuis vendredi soir), un gratin de pommes de terre au gruyère, des carottes à la Vichy, et une sorte de gâteau « tiramisu » comme dessert. Elle a tout mangé, la mère, donc on est un peu rassuré qu’elle ne crèvera pas tout de suite de faim.
On y repasse aujourd’hui — froid, gris et venteux — pour un brunch simple — des œufs brouillés, du bacon, quelques tranches de pain grillé. On n’avait jamais fêté la « fête des Mères » chez nous à Atlanta, on la considérait une fête inventée par une société de cartes de vœux à un but très lucratif (en l’occurrence Hallmark — ce qui n’est pas tout à fait vrai, mais la commercialisation a toujours rendu cette fête assez suspecte chez nous), mais il y a eu, je l’avoue, glissement depuis un certain temps. On se moque de cette fête commerciale, mais on ne l’ignore plus.
Mon deuil personnel pour Betty prend fin — j’ai de moins en moins des larmes aux yeux en pensant à elle. Ici à la campagne j’ai aussi remis ses bols et son lit dans le placard. Il y a toujours ce vide, ce silence. Une semaine de deuil n’est pas bien longue pour une créature qui a enrichi notre vie de son caractère particulier pendant douze ans et dix mois, mais j’espère surtout me souvenir des moments de bonheur qu’elle nous a si gracieusement donnés toute sa vie.
Comments
L'image de "la débauche d'oreillers, de coussins, de traversins, de châles" est magnifique, dans l'expression même et le rythme de la phrase. C'est digne de Saint-Simon. Bravo, et prompt rétablissement à ta mère, dont j'ai aussi goûté le vouvoiement (en français, du moins).
Ben
Posted by: Benjamin Randow | mai 8, 2005 07:30 PM
comme vous , je crois que la fête des mères , inventée par le gouvernement de vichy est une sombre fumisterie commerciale et hypocrite .Mais ,comme tout le monde , je fondais quand mes petits loups ,me chantaient un poème, appris à l'école maternelle.
Très émue par la perte de Betty , de tout coeur avec vous,merci pour vos mots malgré vos maux
Posted by: antag | mai 9, 2005 03:53 PM
Pour l'appétit tu as raison, c'est un bon baromètre.
Je garde le souvenir de ma Grand Mère se trouvant en petite forme mais qui , une fois attablée à la Lorraine, celle d'il y a 25 ans, s'est gallairdement enfilé une douzaine d'huîtres, de la tête de veau et un soufflé au chocolat (commandé avec gourmandise, entre les huîtres et la tête de veau, sauce gribiche cela va sans dire !).....
Elle est sortie en grande forme, et nous avons un peu marché.....
Posted by: Qujel Fourbi ! | mai 10, 2005 01:38 PM
Bonjour,
Toujours le hasard,
il me fait tomber sur votre site
et je vois votre mère souffrir d'ostéoporose
et les médicaments pas terrible en effet, perso
depuis longtemps je n'ai supporté aucun vendu en
pharma (didronel...) mais, et c'est l'objet de
mon intervention ici, j'ai supporté il y a deux
mois une injection d'un nouveau produit qu'on
se faire mettre qu'à l'hopital (sce Rhumato)
C'est super, aucune réaction négative, il était
temps, j'allais à la casse sinon..
Je passe le méssage et bravo pour votre blog..
art-psy.com
Posted by: art-psy | mai 15, 2005 01:33 AM