Quid facere ?
Que faire en Irak ? C’est une question qu’on voit posée de plus en plus ici, ouvertement par la gauche et le centre et en cachette par les néo-conservateurs et l’administration Bush. Le commentateur débilement suffisant Tom Friedman, qui est depuis longtemps membre extraordinaire de cette intelligentsia médiatique de bobos benêts que se disent de gauche, mais qui sont en fait de droite (il faut absolument lire ce billet d’Arthur Silber, qui y cite l’excellente Riverbend du carnet Baghdad Burning, qui elle en sait quelque chose sur l’histoire de la politique intérieure irakienne), dont les articles montrent un manque génialement insouciant de justesse dans les faits énoncés ainsi que dans les conséquences qu’il y avait prévues, a même déclaré aujourd’hui qu' « il nous faut parler de l’Irak », juste après avoir donné à entendre que les démocrates frôlent la trahison pour se réjouir de la débâcle irakienne… due aux politiques bâties de gros mensonges de notre grand leader irréprochable et de ses honorables laquais.
Je quitte l'appartement pour aller dîner chez les parents du copain dans l'Upper East Side
Selon certains (« So even though the memo is important, there's a sense that people don't want to revisit the lead-up to war » a dit le conseiller démocrate David Axelrod dans cet article), on ne peut plus discuter des bonnes ou mauvaises raisons pour cette guerre. Que faire ?
Tout est tranquille dans la 11e rue ouest
Certains démocrates se sentent vraiment coincés. « “I think Democrats have largely been backed into a corner on Iraq,” said Judith Hope, a DNC executive committee member from New York. “While most of us believe we should never have gone in there in the first place, many of us believe that now that we’re there, we have no choice but to finish the job. It would be both immoral and dangerous to bail out of that part of the world, given what we know today.”
She added that the day may come when “the political leadership of this country has to say, ‘Not only was it a mistake to go in there, it’s a failure, and we’ve got to get out,’ but I don’t think we’re there yet.” »
« Je ne pense pas qu’on est encore arrivé à ce point-là » — ce « point-là » qui signifierait l’aveu de l’échec de ce caprice de néo-con, on va le payer avec combien de morts en plus ?
L'avenue Greenwich sous un soleil d'après-midi
Sans aucun retour vers le passé, les responsables militaires américains sont de moins en moins optimistes sur l’aboutissement espéré de leurs opérations militaires. Pour répondre à la question : est-il encore possible aux forces armées américaines de « gagner » en Irak ?, il faut d’abord fixer le sens du mot « gagner ». Si « gagner » (ou « finish the job » pour reprendre la phrase citée ci-haut, où le « job » en question reste toujours à définir) veut dire « établir un état (plus ou moins) démocratique appuyé par une majorité des habitants des ethnies diverses du pays sans une présence importante de troupes de la « Coalition », je dirais que c’est impossible. Si, par contre, « gagner » veut dire « établir un protectorat aux confins limités à certains centres urbains et aux régions pétrolières du pays, le Kurdistan agissant toujours en région indépendante, avec la présence illimitée de centaines de milliers de troupes, pour la plupart américaines, ainsi que l’établissement de plusieurs bases partout dans le pays afin de surveiller tout le Proche-Orient », je dirais que, oui, c’est possible.
Je vais à l'entrée de métro de la 12e rue ouest
Le carnetier Steve Gilliard affirme, sans ambiguïté aucune : « We will lose Iraq, the question is how. » On va perdre l’Irak, il s’agit seulement de savoir comment.
Dans l'avenue Lexington, la nouvelle tour Bloomberg au fond
Et quand. C’est comme au Viêt-Nam, quand on savait que, en dépit de toutes les « bonnes nouvelles », au fond la longue lutte était finie et qu’on l’avait perdue. Personne n’a voulu être le premier à le dire — et c’est pour cela que des milliers de soldats ont retrouvé la mort inutile bien qu’on savait déjà, à Washington, à Moscou, à Hanoï, et à Saïgon, que la guerre avait fini. Moi, je parie qu’il va nous falloir un désastre d’ordre assez grave (beaucoup de blessés, de morts parmi des Américains) avant qu’on ne puisse contempler la fin de l’occupation. C’est alors qu’une majorité trop importante du public américain dira très fort « Ça suffit ! » et les hommes politiques se précipiteront à leur répondre. Mais jusque-là, on va subir la détérioration lente et mal comprise de la situation politique et militaire, où l’on nous annoncera à la télévision les morts hier de 2 ou de 5 ou de 3 militaires américains en Irak. C’est comme une fuite d’eau — ça gêne, oui, mais ce n’est toujours pas le déluge.
C'est dans cet immeuble résidentiel où le baron Guy de Rothschild s'est réfugié en 1982 pour échapper au régime socialiste de François Mitterand qui avait nationalisé sa banque familiale
Pour nous distraire et nous faire oublier l’échec en Irak, on propose un Amendement constitutionnel pour interdire tout acte de « désacralisation physique » de la bannière étoilée. On ne définit toutefois pas sans équivoque de quoi il s’agit — le célèbre tableau « Flag » de Jasper Johns peint en 1954-55 serait-il par exemple en violation de cet amendement ? Ou ces pantalons-ci ? Ou ces chemises dites « patriotiques » ? C’est sacrément trop top super joli, non ?
Vue du salon de l'appartement des parents du copain
Assez de ces réflexions sombres. Maintenant à de bonnes nouvelles (de vraies, je promets). On a le plaisir de constater le retour de Nothing and some more (merci, Manur).
Cela ne surprendra sûrement personne, mais ça vaut la peine de le répéter (et puis c’est gentil, n’est-ce pas, de faire des compliments ?) : nos voisins canadiens sont vachement plus civilisés que nous — on en voit les preuves tous les jours. En voici une autre, qui m’a fait sourire de jalousie.
Espérons aussi que nos voisins du nord se montrent assez forts et civilisés pour pouvoir repousser les demandes exagérées faites par les autorités américaines à propose des renseignements sur des passagers de vols domestiques canadiens. Hé oui, nous menaçons nos amis canadiens d’une interdiction éventuelle de survol de l’espace aérien américain pour les vols domestiques canadiens si les autorités canadiennes refusent de fournir aux Américains les renseignements demandés sur les passagers. La souveraineté nationale, cela veut quoi, à ces gens-là ?
Un menu d'été typiquement américain : des cuisses de poulet frites, de la salade de pommes de terres, des œufs à la diable, une salade de tomates et d'oignons, et du vin de Californie
Cela m’a rappelé cette drôle histoire d’Américains « illégaux » au Mexique racontée par E. Mais a-t-on vraiment le droit de ne pas apprécier le molé au Mexique ?
Comments
Une note exemplaire de clarté. Merci !
Le problème est aussi les Bases militaires.
L'administration doit savoir que l'Irak risque la guerre civile et que les progrès sont lents mais ils n'ont aucune intention de retirer les bases (alors que l'armée est en fait bloquée et isolée de la population).
Les Démocrates risquent de ne pas oser en parler pour 2008 de crainte d'être accusés de défaitisme.
Posted by: Phersu | juin 15, 2005 02:19 PM
Bravo pour ce billet qui alterne, avec ton habituelle et exaspérante (pour les envieux admirateurs dont je suis) les différents tons et niveaux, grave, enjoué, distant, préoccupé, ironique et lucide. Les Etats-Unis traversent une période déprimante, mais la France, et l'Europe en général, ne vont pas très fort non plus. Qu'avons-nous fait pour mériter de voir ça ?! Peut-être rien, justement, nous sommes des citoyens spectateurs, mais comment faire pour prendre les choses des mains des incapables qui les dirigent ?
Posted by: Vrai Parisien | juin 15, 2005 04:39 PM
Plausible: Les americains n'avaient pas de plan"immediat apres-guerre" car ils etaient persuades que Saddam riposterait, sous une forme ou une autre, avec une "arme de destruction massive"-(par ex.: un petit missile chimique(intercepte) en direction d'Israel)- et de ce fait, aurait excuse une riposte "alliees" d'envergure type Hiroshima....Apres tout, le gouvernement americain ne detient-il pas les recus de factures de ventes chimiques des U.S. dans les anees 80 a leur ancien copain...Saddam Hussein?....cela expliquerait pas mal ne choses...
Posted by: nitro | juin 15, 2005 04:47 PM
je préfère de loin la fin de la note : ça a quelquechose de frais, alors que le reste est terriblement pessimiste.
Posted by: wam | juin 16, 2005 04:04 AM