De clementia
Sous les pavés, la... euh, des tas de tuyaux et de conduits qui datent de plusieurs époques ! Cette opération chirurgicale routière se trouve à côté du magasin J&R au bas Manhattan
Pour de nombreuses raisons, dont la présidence volée deux fois (mais qu'est-ce qu'on peut être débile ici, c'est effrayant) de Bush ainsi qu’un profond respect pour la vérité telle qu’on la vit et non pas telle qu’on la désire, il est bien entendu rare que je me sente trop enclin à croire en une « vraie » bonté chez notre espèce. Cette petite nouvelle, publiée mardi dernier sous la rubrique « Metro » du Times, a pourtant un peu bousculé mes préjugés misanthropes. Victoria Ruvolo, qui a 44 ans et travaille comme chef de bureau, roulait tout doucement dans sa voiture sur une autoroute à Long-Island en novembre dernier quand un jeune homme de 19 ans a lancé, d’une voiture qui roulait à grande vitesse, une dinde surgelée à vingt livres. La dinde s’est écrasée comme un pavé contre le pare-brise de la voiture de Mme ou Mlle Ruvolo (voilà un exemple de la discrétion maritale de l’honorifique « Ms ») avec une telle violence qu’elle avait défoncé le volant avant de casser chacun des os du visage de l’automobiliste innocente, qui a dû à la suite subir un nombre d’opérations chirurgicales atroces pour refaire tout à fait son visage. L’adolescent est venu au tribunal du comté de Suffolk pour plaider coupable officiellement de son crime et la victime est venue aussi, accompagnée de quelques parents et des amis. C’était la première fois que le malfaiteur et la victime se soient vus — et en quittant le tribunal, le jeune homme s’est arrêté devant la femme pour lui demander pardon. Il a commencé à pleurer. Mme ou Mlle Ruvolo l’a embrassé très fort et lui a caressé ses cheveux pendant que le jeune homme sanglotait « incontrôlablement » selon le journal. Lui, il a chuchoté entre sanglots « I’m so sorry, I’m so sorry » tandis que la Ruvolo lui a dit, à peine audible par une assistance qui s’efforçait aussi à cacher ses larmes, « It’s OK… I just want you to make your life the best it can be. » La peine qu’il aurait pu recevoir revenait à 25 ans de prison, mais la victime avait parlé avec le juge et le procureur et avait insisté à ce qu’on prononce une sentence beaucoup moins sévère — le jeune homme a donc été puni à seulement cinq mois de prison et à cinq ans de probation. La rédaction du Times a été, comme moi, émue par cette démonstration de clémence gratuite si peu typique chez notre espèce — elle en a parlé dans un éditorial le mercredi suivant intitulé « Un moment de grâce » où on trouvera cette noble conclusion : « Given the opportunity for retribution, Ms. Ruvolo gave and got something better: the dissipation of anger and the restoration of hope, in a gesture as cleansing as the tears washing down her damaged face, and the face of the foolish, miserable boy whose life she single-handedly restored. »
Demain, retour au cynisme habituel.
Comments
Merci pour cette belle histoire. :-) En espérant que M. Ryan Cushing en retienne une leçon pour sa vie.
Posted by: Laurent | août 19, 2005 12:47 PM
Cette Ms Ruvolo a surpassé l'exemple de Monseigneur Myriel dans "Les Misérables"...
Mais, rappelle-nous : quelle est la date de fin de ce terrible concours d'amaigrissement ? L'échéance approch-t-elle ou le supplice doiot-il encore durer longtemps ? Ce régime drastique m'inquiète un peu (c'est mon côté altruiste...)
Posted by: Vrai Parisien | août 19, 2005 07:50 PM
Etait-ce intentionnel ou la volaille avait-elle dépassé la date limte de consommation ?
Posted by: Quel Fourbi ! | août 20, 2005 02:54 AM
VP, merci de ta sollicitude — la fin, c'est le 30 août, je crois bien — je crains que le régime ne soit pas aussi drastique qu'il ne me faudrait, mais mes espions me disent que mon rival a peur d'avoir même grossi en même temps. Mais rassure-toi, il n'y a (hélas) rien d'inquiétant dans mon régime à moi.
Quel Fourbi, c'était une dinde surgelée, je crois donc que cela reste mangeable pendant longtemps — et ils l'ont jetée pour se marrer.
Posted by: Édouard | août 20, 2005 11:04 AM
Passé quelques heures aujourd'hui à la découverte de ton blog découvert hier. Un bonheur absolu de remonter ton histoire jusqu'en octobre 2002. Ton français est bien meilleur que pas mal de collègue pourtant en France depuis toujours. Bravo et merci.
Posted by: Eric | août 20, 2005 02:26 PM
Long Island, c'est un endroit malsain et presque maudit.
Posted by: R J Keefe | août 20, 2005 06:12 PM
Merci, Eric — j'espère que tu ne t'es pas trop ennuyé !
M. Keefe, je me méfie aussi un peu de la Long Island, comme de la banlieue en général, mais vous êtes sûrement d'accord que c'est moins insupportable que le Nouveau-Jersey, après tout.
Posted by: Édouard | août 23, 2005 09:54 PM