Casus
Je suis en train de regarder mourir ma mère. Non, ce n’est pas pour demain, ni pour le lendemain, ni le surlendemain, mais je pense que cela va arriver plus tôt qu’on ne l’avait imaginé jusqu’à présent.
Ça fait au moins cinq jours qu’elle n’ait quitté le lit que pour s’asseoir sur la chaise garde-robe à deux pas de son lit d’hôpital. Elle n’arrive plus à tenir la tête haute — la plupart du temps, sa tête se trouve posée sur l’épaule gauche et presque parallèle au plancher. Elle ne pèse qu’à peine quarante kilos, et il lui manque le tonus le plus minimal — elle n’arrive plus à allumer un briquet Bic (parce qu’elle fume toujours, ce qui énerve follement l’une de mes deux sœurs), Et elle perd sa raison ; goutte à goutte on remarque qu’une petite partie en est disparue, évanouie. Pour le moment ce n’est pas grave — elle oublie des mots pourtant communs, elle s’affole tout d’un coup d’avoir perdu un machin (le récepteur de téléphone mobile, le briquet) dans les couvertures de lit, et l’on découvre qu’elle les tient dans la main, elle ne se rappelle plus de petites réunions convenues il y a seulement quelques heures. « Il va falloir téléphoner au traiteur si le copain et toi, vous allez venir célébrer l’action de grâce ici. » « Mais je vous l’ai déjà expliqué, maman, on vient ici tous les deux et on va chercher la dinde chez le traiteur jeudi matin. » Et quelques minutes plus tard, elle me demande « Toi et le copain, vous allez à Boston pour l’action de grâce. » « Mais non, maman, on vient ici. On va faire tout ça ici, avec vous. » « Ah, c’est bien. [Pause.] Il va falloir téléphoner au traiteur. » « Ne vous inquiétez pas, on aura de la dinde rôtie. » Et puis on continue à regarder la télévision — on passe entre la Manchette CNN et la chaîne Météo — étincelante mais muette.
Demain je dois parler avec son avocat pour lui demander de rédiger un document indiquant clairement ce que les gens du SAMU peuvent et ne peuvent pas faire au cas où on leur demanderait de la transporter à l’hôpital — ma mère ne veut absolument pas qu’on la ressuscite d’une crise médicale grave dans laquelle elle deviendrait une Terri Schaivo de plus, mais la loi actuellement en vigueur oblige les gens du SAMU de faire tout pour la garder en vie — sans juger de la qualité éventuelle de cette vie. À l’hôpital, c’est autre chose et j’ai déjà la procuration médicale pour ma mère et j’ai donc le droit de superviser le traitement et de l’arrêter s’il va à l’encontre des vœux qu’elle nous a exprimés.
Mais c’est pas gai. Et je vais rester ici quelques jours. Mais le plus difficile, c'est l'inévitabilité. Il n'y aura pas de rétablissement, de retour au bon vieux temps. On vient de commencer une nouvelle étape.
Comments
J'ai du mal.
Jai du mal avec ce qu'elle souffre.
Mais j'ai aussi du mal avec le ton "froid" dont tu en parles.
J'ai sûrement raté des épisodes ou je me mêle de ce qui ne me regarde pas ou je "projette"... que sais-je !
Ou je suis indiscrète et toi, précautionneux.
Ou je suis trop impliquée et toi, heureusement distancié.
Ou je ne comprend rien.
Ça doit être ça...
Mais ce billet me fait mal.
Je ne sais quoi te souhaiter hormis ce que toi comme elle désirent.
Posted by: Fugitive | novembre 13, 2005 11:46 PM
Tu fais bien de rester, il ne vaut mieux pas fuir, tu le regretterais certainement, même si c'est tentant. Pou. :-/
Posted by: Matoo | novembre 14, 2005 05:18 AM
Ton mot me touche car je vis un peu la même chose avec mon beau-père en ce moment. Il va encore bien mais on le sent partir petit à petit. Il ne s'intéresse plus à rien, ne lit plus, ne fait plus de mots croisés, attend l'heure du déjeuner avec impatience car enfin, ça le sortira de cette monotonie qui lui pèse tant ... bon courage à toi ...
Posted by: chrysante | novembre 14, 2005 05:31 AM
Ahem! Bon je passerai un autre jour pour faire un com débile. :(
Posted by: Tschok | novembre 14, 2005 06:29 AM
Profite du temps qu'il te reste avec elle. C'est des moments important pour elle et pour toi. J'ai essayé d'en profiter un maximum avant que mon père meurt, mais c'est toujours trop court....
Posted by: JULe | novembre 14, 2005 06:40 AM
j'admire et encourage votre attitude ,toujours très digne.Nous sommes d'accord , la mort n'est pas le pire .
Qu'elle fasse ce qu'elle souhaite et bon courage à vous qui l'accompagnez
Posted by: antag | novembre 14, 2005 06:44 AM
Courage à toi et à ta mère pour ces moments difficiles.
Posted by: Martine | novembre 14, 2005 09:34 AM
Bon courage à toi.
Posted by: Lili | novembre 14, 2005 10:18 AM
C'est épuisant, non, et pour tous. Mais on dure.
Posted by: R J Keefe | novembre 14, 2005 11:33 AM
Bon courage ...
Posted by: Pierre Carion | novembre 14, 2005 11:54 AM
Bon courage a vous tous, et surtout a toi...
Posted by: Chris | novembre 14, 2005 05:00 PM
Un an apres le départ de ma mère, je ne suis pas sorti de l'horreur de son départ. Elle est partie vite, tres vite, en 5 jours.. Elle ne savait pas son départ si proche, nous non plus. Bon courage Edouard, ta maman est toujours la.. cajolez-vous.
Posted by: olivier | novembre 15, 2005 01:21 PM
Je ne sais pas comment t'exprimer toute la compassion que j'ai pour vous alors que je viens de lire ces tristes lignes.
Je te souhaite beaucoup de courage et une fin digne à ces moments douloureux.
Posted by: Furyo | novembre 15, 2005 11:01 PM