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Fabula americana

Hier, on est allé voir Brokeback Mountain, le nouveau film du metteur en scène Ang Lee au cinéma Clearview Chelsea — on s’est dit qu’il fallait bien voir ce récit de « gay cowboys » au centre du ghetto gai dans la ville la plus gaie des Etats-Unis (hé oui, je sais qu'on va disputer cette dernière distinction avec San-Francisco ; de toute façon, on dit qu’il y a au moins 500.000 gais et lesbiennes à New-York, tandis que la population totale de la ville de San-Francisco est estimée à seulement 745.000 habitants — et ils ne sont pas, en dépit de tout, tous homos). En fait, à 11h30 d’un beau samedi, la salle était presque complète (et plusieurs des multiples séances du soir s’affichaient complètes).

(Attention : gâcheurs !)

Il m’a fallu du temps pour digérer ce film. D'abord, il est difficile, du point de vue du spectateur moyen (comme moi), parce que le metteur en scène ne facilite pas la sympathie du spectateur en offrant, par exemple, une bande sonore super romantique pendant les moments les plus émotionnels. Au contraire, M. Lee présente un silence tendu, l’écran rempli tout entier du paysage majestueux et incroyablement vide de l’Ouest — on est en plein mythe des cowboys solitaires et taciturnes, l’un des mythes de base de tout Américain de naissance, et surtout pour tout petit garçon américain, qui est entouré de cette mythologie qui décrit en fait comment il faut se porter en vrai mâle — l’homme « strong and silent » à l’opposé de l’homme « weak and chatty », habitant efféminé de la ville, habillé comme un perroquet, bavardant comme une pie. Tous les stéréotypes, quoi !

Je me demande s’il est vraiment possible pour un Européen ou un Asiatique de comprendre comment et combien ce mythe vacher fait partie, pour le bien et pour le mal, de la psyché américaine. Et donc de comprendre les éléments qui font la base culturelle du film. (Mais je sais que c’est tout de même un Taïwanais qui l’a fait — donc, j’ai très probablement tort.)

Le déroulement du film est très lent — c’est l’opposé de l’action-film, mais pas dans le genre Merchant-Ivory, tout beau, tout littéraire, tout BCBG tourmenté. Les débuts du désir interdit sont développés avec une lenteur élégiaque.

Le personnage d’Ennis Del Mar, joué par l’Australien Heath Ledger, ne parle pas — il bafouille, à la façon des vrais cowboys, comme on l’a vu à milles reprises depuis nos enfances passées devant la TV à regarder les séries de westerns tout à fait médiocres pour des heures et des heures. Le personnage a l’air presque timide, tellement il est seul dans son âme. Et c’est pour cela qu’Ennis n’a pas de recours quand il tombe amoureux de Jack — sa solitude essentielle lui est enlevée, mais il n’ose pas, infiniment coincé pour des raisons qu’on apprendra peu à peu pendant le film, faire un petit pas vers la liberté de son âme avec l'autre bien-aimé. Quand Jack lui propose d’aller vivre ensemble dans un ranch à eux, Ennis répond que c’est impossible — ils ont tous les deux leurs vies de famille — femmes, enfants, professions. « If you can’t fix it, you gotta stand it » est sa triste formule d’acceptation du statu quo. L’interprétation de ce personnage distant, malheureux, vraiment complètement foutu, par Ledger est impressionnante. Sa douleur devant une réalité qu’il n’arrive pas à nier, mais qu'il ne peut pas accepter non plus est choquant, mais elle n’est pas pourtant dramatisée d’une façon mélo — Ang Lee refuse toujours à plaire gentiment au public, comme le feraient tant d’autres. Comme peu d’artistes à grand succès, il choisit la subtilité et le détour révélateur. C’est bien là, une partie considérable de son grand talent d’artiste qui insiste à faire prévaloir sa vision esthétique sur les intérêts économiques du marché.

Car il est peu probable que ce film ait un succès économique : le sujet est trop « délicat », et même pour les gais contents de voir des semblables (ben, un peu) sur l’écran, c’est quand même une histoire triste, toute particulière à une époque spécifique, et qui termine mal. La distribution du film est toujours limitée à New-York, Los-Angeles et San-Francisco, où les cinq salles ont compté des revenus de 109.000 $ en moyen pendant cette fin de semaine. Ce qui est, en passant, sensationnel. (Pourvu que ça dure — et, oui, j'avoue que je souhaite le succès financier aux films à sujets homos, pour des raisons évidentes.)

Est-ce un film parfait ? Non, bien sûr que non. Dans la nouvelle, publiée dans le New Yorker en 1997 et qu’on peut lire en entier ici, les personnages ne sont ni beaux ni brillants, ce qui pose un problème avec le choix de deux acteurs très beau gosse et très connus. Mais M. Lee reste extraordinairement fidèle à la nouvelle. Et, avec son interprétation, M. Ledger est entré en courant dans la course à l’Oscar (mais il aura de la concurrence avec l’excellent Capote de Phillip Seymour Hoffman.)

Je ne sais pas si ce film pourra avoir l’effet en Europe qu’il aura en Amérique, où les mœurs sont si différentes, et la « geste nationale » de l’Ouest et de ses habitants célèbres qui est si particulière aux Américains. Mais pour un Américain gai comme moi, ça fait remonter à la surface un tas de souvenirs, de désirs refoulés ou oubliés, d’amours impossibles. C’est une œuvre d’art authentique. On ira le revoir bientôt.

Comments

Brokeback mountain a été diffusé pour une première publique en France, en film surprise pour la séance de cloture du festival du film gay et lesbien de Paris dans le courant du mois d'octobre. La salle était pleine. Il devrait sortir en salle en début d'année 2006. Par contre je ne sais pas si j'irai le revoir tout de suite. C.

Merci de partager votre opinion avec nous. J'ai déjà entendu parler de ce film de façon très positive dernièrement, et cela me rassure de savoir que vous avez aimé aussi.

encore quelques semaines à patienter...

Salut Sale Bete. Je viens de decouvrir ton blog par le biais de Tomate Facie (http://www.tomatefarcie.blogspot.com/). Felicitations pour ta maitrise du francais... J'ai vraiment apprecie Brokeback Mountain. J'espere que nous verrons de plus en plus de films de ce genre...

Je reviens voir votre billet après avoir vu Brokeback (film extraordinaire à ne pas rater!) et je me sens d'avantage en mesure de répondre à votre question. Vous vous demandez si les audiences en Europe apprécieront ou comprendront le film de la même façon que les audiences aux Etats Unis? A mon avis, c'est pas possible.

Je pense (j'espère!) que l'Europe appréciera et recevra bien ce film, mais à un niveau intellectuel seulement; il faudrait avoir grandi ici ou vécu au moins un certain nombre d'années aux Etats-Unis pour pouvoir le ressentir de façon aussi viscérale que vous avez dû le ressentir.

J'ai vu ce film en DVD chez ma soeur à Londres à Noël (mon beau-frère est un juge pour les BAFTAs, les Oscars britanniques). La nuit après les personnages ont envahi mes rêves, comme si je regardais des outtakes. Une séquence: un autre cowboy, plus agé que Jack et Ennis, apprend qu'ils avaient été sur Brokeback mountain ensemble. Il leur dit, "cela vous manque, tout ça?" Ils se regardent, intriqués -- sait-il? Mais il dit, "I mean the killin'." Bizarre.