Inania americana
C’est un poncif du système politique américain de déclarer que les trois branches du gouvernement, l’exécutif, le législatif et le judiciaire, se contrebalancent dans l’exercice de leurs pouvoirs respectifs. Il s’agit bien sûr du célèbre système des « checks and balances » — les freins et les contrepoids — qui a été établi par les fondateurs de la République, qui, eux, ont connu la « dictature » royale. Mais les circonstances changent pour des raisons qui ne sont pas toujours claires au moment de la transformation. Par exemple, peut-on suggérer que l’ « embourgeoisement » massif de la population américaine à la suite de la Deuxième Guerre mondiale ait profondément transformé les expectations matérielles, et donc politiques, de cette nouvelle classe dominante ? L’éclatement social qu’a connu ce pays dans les années 60 — l’opposition publique massive aux politiques du gouvernement (chose jusqu’ici à peine concevable), l’arrivée sur la scène, souvent de manière choquante à la grande majorité, de nouvelles idéologies du sexe (féminisme, droits des homosexuel(le)s) grâce au nombre impressionnant de « baby-boomers » nés après la guerre et alors dans une adolescence des plus efflorescentes, et une confusion de ces mêmes idéologies à une acceptation permissive de la drogue — a déclenché ce qu’on appelle toujours la « guerre culturelle » dont la poursuite aveugle continue de nos jours avec de petites escarmouches telles l’ annulation de séances du film Brokeback Mountain dans un cinéma d’Utah par le propriétaire mormon et avec de grands débats nationaux sur la protection constitutionnelle du droit à l’avortement qui déroulent cette semaine devant le Comité judiciaire du Sénat chargé d’approuver la nomination du juge Alito à la Cour suprême. (Une phrase m’a frappé hier dans la déclaration d’ouverture de M. Alito, qui a fait ses études à l’université prestigieuse de Princeton — « It was a time of turmoil at colleges and universities. And I saw some very smart people and very privileged people behaving irresponsibly. And I couldn't help making a contrast between some of the worst of what I saw on the campus and the good sense and the decency of the people back in my own community. » Quoi ? « Very privileged people behaving irresponsibly » ? Le petit-bourgeois Alito n’approuvait pas la « bouffonnerie » politique de ceux qui cherchaient à mettre en question les privilèges de leur classe — une classe qu’Alito enviait, évidemment, et à laquelle il cherchait à monter. Le carnetier politique Digby l’a remarqué aussi et note, avec raison je trouve, que « like so many campus conservatives of that era, he [Alito] sounds like he's still carrying around a boatload of resentment toward them. » La rancune fondamentale, voilà un bien beau trait pour un juge de dernier appel.)
Il est possible, je crois, que le pays ne s’intéresse plus à une disposition gouvernementale vraiment démocratique s’il était question de perturber la prospérité facile (et combien temporaire ou illusoire, on se demande toujours) d’une certaine classe de « grands commerçants » telle les chefs (républicains) de sociétés qui fournissent l’Armée en matériel de guerre ou les vendeurs de pétrole. Tant que la Bourse monte (l’indice Dow Jones est arrivé hier à un niveau supérieur à celui qu’il a connu le 11 septembre 2001) et une baisse (pour combien de temps ?) du prix de pétrole, on voudra bien se taire peut-être sur les histoires d’écoutes illégales, de pouvoirs exécutifs illimités, d’un Congrès avachi et impuissant, d’une justice bourrée de partisans réactionnaires. De toute façon, la plupart des Américains n’aiment pas le conflit, politique ou social ou n’importe— ils préfèrent de loin la bonne entente, la convivialité, le consensus. Ceux qui se plaignent trop ou soulèvent trop de disputes sont des fauteurs de troubles. Les grands médias, dont la plupart font partie de grandes entreprises multinationales n’ont aucun intérêt à mettre en péril la valeur de leurs actions en perturbant soit un public craintif soit une administration toujours vindicative par des informations embarrassantes (les écoutes illégales, par exemple, que le New York Times a gardées en secret pendant un an, ou les mémorandums de la rue Downing, dont la presse américaine a eu trop peur d'en tirer les conclusions inévitables).
C’est donc en toute probabilité la paresse, la bonne volonté mal placée, l’incompréhension d’un système de parrainage et de collusion politique, commerciale et opportuniste (manifestation mise à jour du célèbre complexe militaro-industriel décrié en 1961 par le président Eisenhower) devenus trop complexe pour être saisi par les non-initiés, une aversion au conflit, qui vont terrasser la démocratie américaine. Je viens de lire un extrait, lié par Andy Tobias, (chez qui l’on trouve des tas de choses intéressantes), d’une conversation avec le commentateur politique Lance deHaven-Smith de Floride, intitulé La Floride : champ de bataille. Il note que : « Unfortunately, the history of democracy is that leadership philosophy is eroded as the competition between elites becomes more intense. That’s what happened with Athenian democracy; that’s what happened in the Roman Republic. So you look at our system today; you see our elites doing it, and you know we’re in big trouble. It’s in my lifetime that this has happened, that elites have begun to put winning ahead everything else, ahead of truth and country. » Gagner, c’est tout, c’est la seule chose qui compte, il faut écraser l’autre. Voici l’utilité des « signing statements », ou déclarations à la signature (comme celle-ci, ajoutée en fin décembre à l’amendement dit McCain sur la torture de détenus par les forces américaines), où l’exécutif n’a plus besoin de suivre la loi, puisqu’il s’est attribué le droit de « l’interpréter » comme il le veut. On l’a d'abord appelé le « Boy King » par plaisanterie. On avait tort. Il l’est, effectivement. C’est Nixon qui l’a le premier é articulé, quand il a dit en 1974 à l’interviewer David Frost « Well, when the president does it that means that it is not illegal. » Et voilà — plus de freins, plus de contrepoids.
Mais les réalités « extérieures » ne tarderont pas, je le crois, à se faire sentir, même chez une administration aussi isolée de la réalité « réelle » (à l’opposé de la réalité « nominale » qui lui avait convaincu, par exemple, qu’on allait nous saluer avec des fleurs dans les rues de Bagdad). Une Chine montante, une Arabie saoudite en rébellion, un Israël préemptif. Un nouvel attentat terroriste (islamiste seulement, les terroristes locaux ne comptent pour rien) aux États-Unis (on sait très bien à qui cela serait le plus utile, pour de nombreuses raisons).
Ce n’est qu’avec le recul bien sûr qu’on va pouvoir déterminer l’heure précise de la disparition de la démocratie américaine, ou de sa survie éventuelle. C’est avec une fascination presque morbide qu’on suit les évènements politiques actuels, en se demandant toujours où cela va nous mener finalement. Je suis en train de suivre à la radio l’audience de nomination du juge Alito au Sénat — comme beaucoup, je ne l’aime pas, mais j’ai peu de doute sur sa confirmation, les votes sont là, et les démocrates, pour des raisons que je ne comprends pas, refusent d’empêcher, par moyen d’un « filibuster », cette candidature. (Alito est en train de nier son appartenance à un groupe de droite contre l’entrée de femmes et de gens de couleur et de cultures différentes (« minorities ») à l’université de Princeton. Le sénateur Leahy n’est pas content.)
Je m'excuse de cette longue rumination sur ce qui se passe dans la politique ici (et je n'ai même pas parlé de l'affaire Abramoff !). Ça doit être très ennuyeux pour ceux qui n'habitent pas aux États-Unis — mais ça pèse sur tout.
Mise à jour: Est-ce qu'il s'agit ici du sort de la démocratie américaine ?
Comments
Contrairement à vos doutes, c'est toujours un plaisir de vous lire.
Quand le sujet est plus pointu ou qu'il concerne la politique américaine, c'est alors une véritable leçon.
Merci Edouard.
N.B: Je garde pour vous une place en France si vous ressentiez le besoin de vous exiler.
Posted by: Louis. | janvier 10, 2006 02:51 PM
Détrompez-vous! J'ai lu votre texte avec avidité et le ferais sûrement lire à des amis. Aucun journaliste inféodé aux entreprises dites informatiques, n'oseraient "informer" les gens comme vous le faites. Et vous êtes un spectateur privilégié d'une politique dont on n'a connaissance que par bribes
En passant, je vous lis régulièrment et toujours avec plaisir. Merci
Jean Aelbrecht, Province de Québec
Posted by: Jean | janvier 10, 2006 04:50 PM
C'est tout bon Edouard!
Posted by: Julien | janvier 10, 2006 09:45 PM
The problem with this "culture war" is that there seems to be a lot of double agents around. I don't know which is worse: the Alitos of this world, or those that seem to have forgotten their own values in pursuit of materialism and realtive safety. One of the heaps of reasons I was very happy to leave America is this feeling I got that people believe that free thinking and free living was a luxury to be left behind after one's youth. For many both then and now, their values were self-absorbed values of convenience. But I'm not bitter...
Posted by: Mizez Slocombe | janvier 11, 2006 05:23 AM
ho ! édouard, c'est toujours plein d'enseignements. n'arrête surtout pas ...
Posted by: wam | janvier 11, 2006 10:06 AM