Sine gravitate
Ici on regarde, avec le mélange habituel de dégoût et de désespoir, les pirouettes maladroites des démocrates devant le projet de censure de Bush proposé par le sénateur Feingold du Wisconsin pour les écoutes illégales de citoyens américains. Ils sont bien lâches, ces démocrates, confortablement établis dans leurs circonscriptions électorales façonnées à leurs grés grâce au fameux « gerrymander » dont se servent la plupart des hommes et femmes politiques des deux partis pour protéger leurs sièges. Les bushistes répètent que Feingold n’agit que pour faire valoir son ambition présidentielle, mais je trouve que, pour le moment au moins, les Américains ne sont pas vraiment prêts à élire un président juif, bien qu’ils aient voté en majorité pour la liste Gore-Lieberman en 2000. J’ai l’impression que le sénateur Feingold agit tout simplement à cause de ses principes — lui était le seul sénateur à s’opposer à la Loi dite du patriote, première version, promulguée en octobre 2001 en pleine panique antiterroriste.
J’attends avec une certaine impatience malveillante la sortie ce vendredi prochain du film V for Vendetta qui commence à faire des remous chez les politicophiles de gauche et de droite (on n’a qu’à lire quelques-uns des files dans le forum au bas de la page). Ce sera projeté en Imax, qui pourrait être amusant.
On me prévient qu’une amie artiste, une Française qui habite New-York, sera représentée à Art Paris 06 qui ouvre ses portes demain au Grand Palais. Elle s’appelle Vicky Colombet et elle expose ses tableaux élégants chez Haim Chanin Fine Arts, qui a un stand à la foire. La propriétaire de la galerie est elle aussi Française, Dominique Haim Chanin. Je ne la connais pas, mais elle représente une sélection d’artistes intéressants, donc elle a évidemment du goût (au moins, du goût semblable au mien !)
Étant indubitablement francophile, je me trouve ici assez souvent dans une position défensive où je dois expliquer une action française (le prétendu snobisme des Français envers les ploucs américains en visite à Paris en est le plus commun, bien sûr). On me demande alors quel trait chez mes amis français m’énerve le plus. Il ne faut pas donner trop d’attention à ce genre de question, mais c’est en lisant ce billet chez l’attrapeur de cœurs, aka le Dr Dave, que je me suis rendu compte que le trait que j’apprécie le moins chez les Français, c’est bien l’ironie. L’ironie déployée en défense de soi ou pour blesser. Voici une courte citation de ce billet révélateur : « L’ironie, c’est une armure, une seconde peau en cuir sur laquelle tous les coups glissent sans pénétrer. Évidemment, parfois, on étouffe un peu en dessous, mais ça protège bien. Le problème, c’est qu’à force de la porter, il devient de plus en plus dur de l’enlever, car alors le moindre rayon de soleil vous brûle la peau. Du coup, on la revêt instinctivement, quelle que soit la situation, et on blesse ceux qu’on embrasse. »
Sur un sujet tout à fait différent, j’ai été étrangement ému en lisant ce billet chez l’excellente Sophil de l’eau qui va bientôt avoir son deuxième enfant. Un extrait : « Hier, brutalement, je me suis rendue compte que dans quelques semaines notre intimité à trois serait définitivement rompue. J'ai eu la sensation d'un vol, à l'égard de ma fille et du fils à naître. L'une ne connaîtra plus jamais ça, l'autre ne le connaîtra jamais. Et puis j'ai pris peur aussi. » Ce n’est pas une peur de l’avenir, mais plutôt une peur de l’inconnu. Je la ressens aussi de temps en temps.
En ce qui concerne la lecture, je viens, très tardivement, de terminer La possibilité d’une île. Je veux laisser mûrir un peu mes premières impressions avant de m'aventurer dans la critique littéraire française. C’est en tout cas un écrivain d’importance mondiale, Houellebecq. J’ai la mauvaise habitude de commencer un bouquin et de le laisser tomber après cent pages, faute de distraction prépondérante. C’est pourquoi je suis retourné à ma lecture interrompue du livre sur la ville de Trieste par Jan Morris, « Trieste et la signification de nulle part ». C’est un bel écrivain, Mme Morris, même un soupçon trop raffinée peut-être. Le prochain dans ma liste de lecture est State of War par James Risen, journaliste au Times. C’est à cause de ses recherches (et probablement aussi à cause de la parution de son livre en janvier) que le New York Times a révélé, après un délai d’un an, les écoutes illégales entreprises par Bush et ses laquais. Et après cela, c’est Old Men Forget, autobiographie du vicomte Norwich, Alfred Duff Cooper, mari de l’incomparable Lady Diana Duff Cooper, grande amie de l’écrivain Evelyn Waugh. Ouf, ça va prendre du temps.
Si vous voulez entendre un accent classiquement britannique, je vous recommande l’accent d’Alastair Yates, présentateur à la chaîne BBC World. Rien à voir avec ces accents « régionaux » qu’on a du mal à suivre — le vrai accent Oxbridge auquel on est habitué depuis des années et qu’on comprend sans difficulté ! (Le copain doit regarder Les femmes de footballeurs avec des sous-titres pour bien comprendre ce qu’on dit !)
Comments
Mais en quoi consiste la différence entre l'ironie français et le cool américain?
Posted by: R J Keefe | mars 15, 2006 06:05 PM
salut Sale bete.
tu vis bien loin de nous...
cela fait quelques temps que nous avons découvert ton blog et nous venons de t'ajouter dans nos liens sur notre site.
bises de Paris
seb&fred
Posted by: seb&fred | mars 16, 2006 02:29 AM
Edouard, comment tu arrives dans le même post, à déplorer l'ironie française qui vire à l'amertume, ET dire que Houellebecq est un écrivain de taille mondiale??? IL est l'incarnation de cette ironie et ce cynisme dont tu parles. Je crois que ça va m'inspirer un post...merci! ;-)
Posted by: darkbear88 | mars 16, 2006 11:05 AM
Ah, darkbear88, mais l'ironie et le cynisme ne sont pas du tout pareils, je trouve ! Je dirais même que l'un des traits les plus marquants du style d'Houellebecq serait l'absence inquiétante de l'ironie chez lui — est-ce vraiment ironique de ne décrire que la vérité, humaine, maladroite et menteuse ? ; )
Posted by: Édouard | mars 16, 2006 11:28 AM
Collage numérique simpliste VIII: PEndant les partouzes, je détruis mes organes internes.
La suite sur: http://hirsute.hautetfort.com
Posted by: Andy Verol | mars 16, 2006 05:11 PM
Et merci, Seb & Fred.
Posted by: Édouard | mars 16, 2006 10:41 PM
C'est amusant que tu identifies l'ironie comme un défaut typiquement français... Pour moi, c'est justement quelque chose qui leur fait cruellement défaut. Mais là encore, je crains qu'il n'y ait de nombreux écueils sémantiques liés aux définition glissantes d'humour, ironie, sarcasme, cynisme et autres.
En tout cas, quelque chose qui m'a toujours frappé chez les "intellectuels" français (artistes compris), c'est généralement l'absence d'un véritable sens de l'humour, particulièrement d'humour vis-à-vis de soi-même (ce que j'aurais tendance à classer dans l'ironie). Ce qui passe pour de l'humour dans les cercles parisiens n'est finalement guère que ce fameux "esprit" à la française, dont les chroniqueurs de cours se gargarisent depuis la nuit des temps. Quelque chose que je déteste bien plus que l'ironie...
Mais de manière générale, je crois que je comprends la comparaison entre Français et Américains: ces derniers ont une capacité à adopter une sorte de regard "naïf" dans des situations où le Français se départit rarement d'un cynisme de salon souvent pesant...
Quand aux coeurs dont tu fais mention, il est bon de préciser qu'à l'instar de Boris Vian à qui j'ai volé la traduction anglaise d'une de ses oeuvres, je n'ai guère de talent à les attraper... Les arracher, en revanche: pourquoi pas...
Posted by: dr Dave | mars 25, 2006 07:00 PM