De quæstione Philadelphiæ
On enlève les barricades dans la rue Christopher le lundi après la marche des Fiertés gaies
Mariapia en a parlé avant moi. En fait, qui dit « je pense déménager à Philadelphie » dit « je ne peux plus supporter la montée insensée des prix de l’immobilier à New-York ». Pour ceux qui n’ont pas les portefeuilles bourrés de fric gagné en investissant chez un « hedge fund » fermé au public, la vie à New-York est plutôt chère. Le prix moyen d’un appartement à Manhattan est « tombé » du mois d’avril au mois de mai, à 1.149.211 $, soit 916,036 € au taux d’aujourd’hui. Il y a bien sûr les quatre autres arrondissements, ceux qui se trouvent au-delà des ponts et des tunnels qui les relient à Manhattan, mais New-York est plus Paris que Londres, où l’on peut toujours habiter une banlieue assez éloignée de la City ou de Westminster (à Wandsworth, Richmond ou Bromley, par exemple) — comme à Paris, habiter au Westchester ou dans l’Île Longue, c’est comme habiter à Versailles ou à Saint-Germain (ou dans la Seine-Saint-Denis), cela n’a rien à voir avec la vie qu’on aura en habitant tout près du boulevard St-Germain ou dans le 20e arrondissement. C’est pareil ici à New-York, où Manhattan, c’est le 75.
La ville de Philadelphie est un peu un endroit oublié — ça va faire gueuler les Philadelphiens, sûrement, et ils sont 1.5 millions à habiter dans la ville même, et le Grand Philadelphie compte 5.743.000 d’habitants — mais Philadelphie n’a toujours pas développé une spécialisation urbaine cohérente — Boston, c’est les universités, à New-York, c’est les médias, les arts et la finance, Los-Angeles, c’est le cinéma, Miami, c’est les Latinos aux tropiques, San-Francisco, c’est la qualité de vie dans un environnement exceptionnel, Seattle, c’est Microsoft (et la pluie), Washington, c’est le gouvernement, et ainsi de suite. Mais pour Philadelphie, il n’y a rien de très marquant, à part un rôle prestigieux dans les débuts de la république américaine. Mais tout ça, c’est le passé. En ce qui concerne le présent, il manque à Philadelphie une idée, disons-le, directrice. Ça propose quoi, en fait, Philadelphie ? On n’en sait absolument rien.
Sans attrait particulier, trop proche, à seulement 1h20 par train, de New-York, qui semble vampiriser la métropole pennsylvanienne, Philadelphie n’a pas subi les pressions immobilières de la mode branchée — les lofts de Soho, les quartiers bohèmes de Brooklyn — car il n’y a rien de très branché à Philadelphie. On n’y aime pas tellement la mode — c’est la vieille fille anglaise qui méprise les frivolités stériles des Parisiennes. À Philadelphie, comme à Boston avec ces Brahmins, il reste encore une aristocratie anglo-américaine discrète qui, d’une façon plus ou moins évidente, gère les affaires municipales — à New-York, par contre, cette aristocratie de souche a été depuis longtemps balayée par une nouvelle promotion d’arrivistes, financiers et autres, venus de partout dans le monde qui s’y est établie en classe dominante. L’un des aspects les plus attirants de New-York pour les autres c’est la méritocratie qui y fonctionne plus ou moins bien (avec certaines exceptions, bien sûr !) Mais c’est cette même méritocratie qui mène souvent à des excès de vulgarité et de consommation bouffonne qu’on voit moins souvent ailleurs, sauf bien sûr au Texas, à Los-Angeles et à Las-Vegas. À Philadelphie, il n’y a rien de tout ça — il y a plein de riches, pourtant, mais les Philadelphiens riches n’aiment pas qu’on le sache. Ils sont conservateurs — le nouveau, c’est suspect. Ils ne cherchent pas l’approbation publique de leurs goûts esthétiques ou de l’étalage de leurs possessions. Mais il faut absolument un peu de « m'as-tu-vuisme », aussi débile qu'il soit, dans la société si l’on espère encourager les artistes à trouver du nouveau. Il faut un marché, même restreint, pour ce qui n’est pas « comme il faut ». Et c’est cela qui manque à Philadelphie. C’est pourquoi il n’y a pas de galeries qui exposent des œuvres innovatrices, ou de théâtres qui montent des pièces immanquables, ou de salles de concert où l’on entendra une musique originale ou de maisons d’édition où l’on publie des livres remarquables. Et c’est pourquoi il est moins cher d’habiter Philadelphie.
Ce n’est pas dire que l’idée ne m’ait jamais tenté d’aller déménager à Philadelphie — on peut louer un joli deux-pièces en centre ville dans le quartier gai (dont les frontières sont assez floues) aux environs de 1000 $ par mois. C'est pareil pour les maisons de banlieue, qui coûtent souvent moins que la moitié de celles qu'on trouve aux alentours de New-York. Le coût de la vie à Philadelphie est bien inférieur à ceux qu’on trouve à San-Francisco, à Boston et à New-York. En plus, la plupart des habitants ne souffrent pas de toutes ces névroses d’ambitions frustrées ou tout simplement ratées à jamais qu’on rencontre si souvent à Manhattan. A Philadelphie, cela ne vaut pas la peine de s’imaginer quelqu’un d’important.
Il y a du bon dans tout cela, c’est vrai. Si l’on avait beaucoup de confiance en soi, comme artiste ou écrivain ou financier, si l’on n’avait aucun besoin de rassurement de la part d’autrui, on pouvait mener une vie excellente à Philadelphie (avec 7 vols Air France Paris-Philadelphie par semaine). À vous de choisir !
Comments
Bein.. Y a le fromage non?
Posted by: fofie | juin 27, 2006 11:02 PM
C'est vrai, fofie, je n'y ai pas pensé.
Posted by: Édouard | juin 27, 2006 11:10 PM
Curieux. J'ai toujours entendu dire du bien de la "cité de l'amour fraternel". Et les Philadelphiens ont l'air très fiers de leur ville.
Posted by: François LEYRAT | juin 28, 2006 11:54 AM
Non, mais, je ne le nie point et il y a beaucoup de choses très bien à Philadelphie — chacun doit déterminer pour lui-même si le train de vie là-bas lui va, c'est tout. Cela ne plaît pas à tout le monde, même quand c'est (beaucoup) moins cher qu'à New-York (par exemple).
Posted by: Édouard | juin 28, 2006 01:38 PM