De familiis phantasiisque
Le débris d'une vie bourgeoise — les fourrures démodées sorties du placard — mes sœurs n'en ont aucune envie — on en fait don à l'Armée du Salut ?
Tout comme la bande de Gaza et la Cisjordanie, la maison maternelle se trouve effectivement sous l’occupation de la famille de ma sœur de Philadelphie et de ses alliés (un petit ami de ma nièce et une amie sans qualificatif de mon neveu), ce qui a fait de moi une sorte de partisan boudeur du Hamas, repoussé à quelques enclaves marginales et démunies de ressources vitales dont ma chambre à coucher et celle de ma mère, que j’ai transformée en bureau privé avec une table à bridge, un siège pliant et un ventilateur (le sans-fil installé par le copain est tellement fort qu’il va sûrement nous donner tous des cancers mais pour rester connecté à Internet, c’est merveilleux, bien mieux qu’à New-York). Pour ceux qui préféreraient une analogie moins courante et un peu plus littéraire, je propose le cri célèbre de Gide : « Familles, je vous hais ! » Ma sœur est péniblement passive-agressive, son mari n’ose lui dire rien (pas la peine), sa fille fait ce qu’elle veut en cachant tout à sa mère, son fils (qui a 19 ans) est furtif et ne parle qu’en chuchotant dans les oreilles de ses parents. Pas très gai, tout cela.
Et le plaisir de la vie en famille ne cesse pas. Hier soir c’est l’alarme incendie qui s’est mise à hurler à 2h45 du matin — un bruit atroce que personne dans la famille au 2e étage n’a pourtant point entendu (ou ils dorment fort ou l’alarme ne va pas protéger les résidents du 2e étage). Moi je me mets ma robe de chambre (j’aime beaucoup recevoir des pompiers et des flics en robe de chambre — c’est plus séduisant, non ?) et je cherche à trouver l’alarme qui sonne sans mes lunettes, ce qui complique la vie — c’est malin, on a deux systèmes différents d’alarmes incendie installés dans la maison, celui qui accompagne l’alarme antivol et les alarmes « indépendantes » posées au plafond dans les couloirs et les escaliers. La police est arrivée en premier, un jeune blond, grand et sympa, qui a fait le tour du rez-de-chaussée et du sous-sol (je le suivais en peignoir, mais il est resté tout à professionnel, le salaud). Quelques minutes plus tard on voit arriver les feux clignotants de la pompe à incendie — entre le pompier en chef en maillot sombre et en pyjamas moulants plaid genre Abercrombie & Fitch qui lui allait assez bien, on fait encore une fois le tour (et moi qui le suivais à regarder ses fesses adorables — hé, il vaut mieux profiter autant qu'on puisse des malchances, n'est-ce pas ?), et il nous déclare, dans son accent local laid et délicieux, qu’il a dû s’agir d’un court circuit causé ou par une bête volante ou par une surtension électronique causée peut-être par l’orage violent qu’on a eu il y a deux jours. De toute façon, je me suis remis au lit vers 3h30 pour me rendormir vers 5h30. Ouf !
Vue sur le jardin des gens chez qui j'ai dîné, avec l'amie écrivain, hier soir
L’autre sœur n’a toujours pas daigné montrer sa tête — elle dit qu’elle a trop de travail — « I thought I made it perfectly clear to you both that I wouldn’t be able to come by this week » (et je vous laisse imaginer le ton de condescendance lasse avec laquelle la phrase a été prononcée) — même pas pour inspecter pour un instant tout ce qu’on a sorti des tiroirs et des armoires. Des jeux de cartes du château de Windsor, par exemple, et de vieilles photos de la maison victorienne que mon arrière-grand-père s’est fait construire au milieu de Charlotte, en Caroline du nord — des photos d’intérieurs pleins de tapis turcs et de fougères.
Ce soir c’est les homards — ma sœur cherche toujours à prétendre que la famille a passé de plaisants étés en Nouvelle-Angleterre depuis des siècles et un dîner de homards en famille lui aide à entretenir cette fantaisie. En réalité, on a passé les vacances au bord de la mer en Caroline du Sud, à Hilton-Head et à l’île de Fripp, où il n’y avait aucuns homards, mais une surabondance magnifique de crevettes (miam !) qu’on irait acheter aux quais où des femmes noires les triaient par taille sur de grandes tables en bois gris.

Voici quelques rêves de lycéen en rut abandonné (avec sa famille ennuyeuse) sur la côte Atlantique de la Caroline du sud
C’est dans cet endroit où j’ai développé mes fantaisies à moi, celle, par exemple, où j’allais rencontrer un beau militaire au camp d’entraînement des Marines de l’île de Parris qui était tout proche — on voyait les militaires aux cheveux si courts dans les supermarchés et devant les « boîtes » assez louches sur la route auxquelles j’étais bien trop jeune pour entrer — qui m’ôterait de la vie bête et bourgeoise que je menais, lycéen ennuyé à Atlanta, pour m’installer dans une maison mobile (on en voyait beaucoup et j’aimais l’exotique défavorisé) où l’on ferait l’amour dès qu’il serait sorti de son job. Moi, alors, j'espère que c'est clair que je n'ai jamais eu besoin de fantaisies de homards !
Comments
Puisque ici on traduit tout, est-ce que dire que vous êtes très ‘cornu’ en ce moment est adapté à la situation (le printemps est pourtant déjà bien loin)? Remarquez, je n'ai absolument rien contre, et le ton des billets n'en est que plus rafraîchissant dans un monde ou l'actualité est chaque jour un peu plus déprimante.
Posted by: T. | juillet 21, 2006 09:43 AM
Ben, non, c'est plutôt que je m'ennuie ici et je m'amuse comme je peux — y a pas de mal à regarder (« a cat can look at a king »). ; )
Posted by: Édouard | juillet 21, 2006 10:30 AM
Quelle belle scène, des promenades en peignoir sur la pelouse au beau milieu de la nuit! "Minuit sur l'herbe"!
Posted by: R J Keefe | juillet 21, 2006 08:35 PM
Moi c'est ce morceau de phrase là "Et le plaisir de la vie en famille ne cesse pas..." qui m'a fait réagir - et je dois preciser beaucoup amusée - car cela aide de savoir qu'on n'est pas tout seul à avoir une famille .. euh.. dysfunctional.
(By the way, thanks for the eye candy - les super-beaux mecs en pleine forme sur le bateau ;)
Posted by: Tomate Farcie | juillet 26, 2006 09:04 PM