De familiis
On a finalement quitté New-York vers cinq heures et demie de l’après-midi – il n’y avait pas trop de circulation sur l’autoroute du Côté ouest et l’on a continué vers le nord, tout droit, sur l’autoroute du Fleuve de la Scierie (c’est joli comme nom, n’est-ce pas ?) – on l’appelle « la Scierie » tout court quand on en parle à la radio et c’est souvent inondé lors des orages – qui se transforme de nature, comme l’hostie pendant la messe, en autoroute Taconique, qu’on a prise jusqu’à la sortie pour le village du Ruisseau du Moulin, village connu pour l’équitation et les grandes fermes élégantes, qu’on a traversé en continuant vers le nord-est. Un brouillard assez épais sur ces routes de campagne noires et tournoyantes nous a fait procéder bien doucement, mais enfin on est arrivé à Sharon (ayant loupé le tournant correct la première fois – il fait très noir à la campagne !). Les parents nous ont accueillis avec des verres de champagne, qu’on a vite bus avant d’aller manger dans un restaurant « juste à côté » – c’est-à-dire à 18 km de chez eux (c’est ça, la campagne, il faut rouler, rouler, rouler !). Le restaurant était bondé – il y avait surtout des vieux et des jeunes, ces jeunes étant rentrés chez eux ou chez leurs grands-parents de leurs universités ailleurs pour l’Action de grâce. Une grande tablée de six homos, aussi, tous dans la fin de la trentaine ou dans la quarantaine et tous habillés en faux-laboureur un rien Prada-esque (« Mais j’ai trouvé cette faucille chez Smith & Hawken, elle est fantastique, tu ne trouves pas ? Et quand je m’en sers dans le jardin, mon lapin me dit que j’ai l’air romantique et petite frappe à la fois ») – il y a plein de couples homos ou lesbiens qui habitent dans la région et l’on sait bien comment ils font monter les prix des propriétés. On a donc regardé la faune excitée autour de nous en nous désaltérant avec du muscadet bien frais.
Le matin de l’Action de grâce il nous a fallu (on n’est pas prévoyant, c’est sûr) acheter quelques dernières denrées dans le petit supermarché charmant du village de Salisbury, qui était ouvert jusqu’à une heure de l’après-midi. De retour à Sharon, on a commencé à cuire la dinde énorme (de 20,42 livres !) – six heures et demie ayant été choisies pour l’heure du grand repas. On a ensuite cuit les ignames (ou patates douces – que je déteste) et préparé la farce, qu’on ne met plus dans le ventre de la bête mais qu’on cuit à part dans une casserole.
Le frère, la belle-sœur et la nièce du copain, qui a dix ans, et leur chien sont arrivés de Boston – la nièce était folle furieuse qu’il n’y avait pas d’accès Internet à haut débit (« I hate this place, it’s stupid, stupid, stupid, stupid, etc » en donnant des coups de pieds à une chaise de jardin métallique.) L’oncle du copain, le monsignor, est arrivé avec sa petite chienne diabolique qu’on a tout de suite enfermée dans une chambre au premier. Bon, on a dressé la table (il y aura des photos, j’ai oublié mon appareil à Manhattan mais le copain en a pris avec son mobile). Il y a eu « une certaine tension » dans la cuisine lors de l’arrivée du moment de servir la dinde entre le père, un long couteau à découper à la main, et la belle-mère, mais je les ai tous les deux chassés de la cuisine et, prenant le couteau, je me suis attaqué à la bête – je ne suis pas bon découpeur, c’est un art de troglodyte que je n’ai jamais appris, mais j’ai quand même évité un meurtre domestique. La nièce a fait une petite scène (elle déteste la sauce aux canneberges, n’en voulant pas même une seule gouttelette rougeâtre sur son assiette !) mais on s’est enfin calmé et on a pu manger tranquillement, jusqu’aux fromages (qu’on avait apportés avec nous de New-York – époisses, brie, comté français, et chèvre) quand les voix se sont de nouveau levées pour discuter sur des points de parentage tout à fait obscurs, jusqu’à un accès de fièvre causé, avec une malice assez drôle, par la belle-mère qui a posé la simple question : « N’était-elle pas la maîtresse de ton grand-père ? » Ah la la, les cris d’alarme, les dénis, les questions !!! C’était une bande de macaques ivrognes qui se disputaient la primauté de leurs souvenirs de famille par celui qui crierait le plus fort ! Pour moi, étant orphelin et donc plutôt hors de combat dans ce genre de combat, il ne me restait qu’à poser à haute voix, et par intervalles choisis, entre gorgées de pouilly-fuissé, « Dites-moi, c’était qui, la maîtresse ? », ce qui les poussait tous à exhausser encore leurs cris. Un dîner de famille comme il y en a partout, quoi.
Vendredi le copain, son père et moi, nous sommes allé très tôt chercher un modem chez Comcast dans le village ouvrier de Canaan, on a trouvé un routeur sans-fil chez Radio Shack et voilà, une heure plus tard on a eu Internet à haut débit à la maison, au bonheur de la nièce, qui s’est mise à jouer Webkinz, son jeu Internet favori.
Dans l’après-midi on est allé faire un peu d’exercice dans un petit gymnase qui se trouve dans le village prolétaro-chic de Millerton, juste au-delà de la frontière new-yorkaise. On a dû acheter des vêtements de sport au magasin de vêtements Sapersteins – d’un chic « réel » avec des vêtements qu’on n’a plus vus depuis des décennies, comme, par exemple, ce qu’on appelle un « union suit » – costume de syndicat – une sorte de sous-vêtement ancien créé en 1868 !
Le vendredi soir on a fait une sorte de ragoût de dinde qu’on a mangé avec du pain « toscan ». Samedi le copain et moi, nous sommes partis pour Pierreville, un assez long trajet qui nous a amenés à travers le comté de Litchfield jusqu’à la ville de Middleton, où l’on a déjeuné dans un « diner » tout à fait bizarre, avant de repartir pour notre petit bout de Connecticut. Là, on a confirmé nos plans pour le dîner avec l’amie écrivain, l’ex-maire de Pierreville, et l’amie partenaire en course et son mari – une soirée agréable entre amis.
On rentre cet après-midi pour New-York, où nous allons voir nos amis parisiens de passage aux USA pour la fête. Et puis, la semaine prochaine, ce sera une semaine de jeûne !
Comments
Bonjour :)
Je suis surprise en vous lisant de voir que vous associez ignames et patates douces qui pour moi sont des tubercules différents.
Sur Wikipédia, on me dit que c'est une association courante en Amérique du Nord.
Je cherchais comment agrémenter des ignames. Pour l'instant, je n'ai eu de résultats convainquant qu'en hachis parmentier. Je vais essayer en gratin :)
Posted by: Titi | novembre 25, 2007 01:04 PM
Votre poste est inénarrable; vous-même êtes méchantissime; et moi je trouve l'ensemble haut de gamme.
Posted by: R J Keefe | novembre 25, 2007 03:48 PM
En France Igname et Patate douce sont deux tubercules vraiment différents, l'igname est un peu gluant,la patate douce est orangée et légèrement sucrée (j'adore la patate douce )
Je trouve ce billet particulièrement truculent!
Posted by: Valérie de haute Savoie | novembre 25, 2007 05:34 PM
Ben, ici, on a peut-être tort de parler souvent de « yams » et de « sweet potatoes » indifféremment – chez les parents du copain, on appelait le légume long et orange des « yams » mais chez moi autrefois, dans le sud, on aurait dit des « sweet potatoes » – comme de toute façon je ne les aime pas, je n'ai jamais poursuivi la différence exacte ou réelle. Merci pour le lien wikipedia.
Je n'ai pas essayé d'être (trop) méchant – je ne raconte que ce que j'ai vu et éprouvé ; )
Posted by: Édouard | novembre 25, 2007 08:09 PM
J'ai tout lu et je ne vois pas le côté méchant! Nous avons passé notre Thanksgiving dans le Maine où il faisait super froid mais où la dinde et la purée de sweet potatoes étaient délicieuses
Posted by: Anne | novembre 26, 2007 03:50 PM
Le découpage, un "art de troglodyte", j'adore.
Et le dîner de famille... Avec Edouard souhaitant vraiment, mais vraiment, savoir "qui était la maîtresse"... :-)
Quant à l'union suit, qui à l'origine était en flanelle rouge, (si j'ai bien compris), un must ! Quelle belle Action de grâce !
Posted by: ag. | novembre 28, 2007 06:28 AM
ce post est un must !
Posted by: wam | décembre 5, 2007 03:03 AM