Veneris dies

Le temps qu'il fait
Le vent hurle comme une âme vengeresse – c’est le mauvais temps qu’il annonce, un temps de pluie, de crachin à venir. N’importe. J’aime bien regarder les vagues grises et nerveuses, un vaste tapis qui bouge. Je suis arrivé hier soir, un peu en retard à cause d’un accident de route dans lequel un énorme poids lourd s’était renversé au-delà de la barrière, la cabine tout à fait écrasée, des policiers et des pompiers partout.
Avant d’aller à l’appartement, je suis passé m’approvisionner en vivres au supermarché – à cette heure-là on nous fait acheter ce qu’il faut dans une obscurité assez sinistre, ils expliquent ça en disant que c’est pour faire vert et économiser de l’électricité, on a tout de même un peu l’impression de se trouver dans un film fin du monde où tout le monde a disparu et où les services automatiques commencent à faillir.

Mais c'est comme une mise en scène sortie d'un film de Stephen King – l'assassin à la hache sanglante apparaîtra tout à l'heure
Le caissier unique est, depuis quelques semaines, un jeune type d’origine, il me semble, indo-arabe, très aimable, très souriant et infiniment plus intelligent que les caissiers qu’on y avait avant dont la plupart semblaient sortie d’un asile d’aliénés bienveillants, mais cinglés, aux perruques éclatantes et mal fixées. Mais le pauvre, sa caisse ne marchait pas et il y avait une longue queue de paumés comme moi qui n’achetaient qu’une seule chose – une barre de chocolaté, par exemple, ou un sandwich à emporter – mais la machine ne voulait pas lire le code ni afficher l’article sur l’écran – le jeune homme prend le micro, baisse la musique d’ascenseur qu’on y joue, et demande, dans un accent assez fort : « Assistance, number 12. Assistance, number 12. » Il raccroche et attend, tout comme ceux qui font la queue. On regarde un peu autour, personne n’arrive de nulle part. Le caissier s’excuse en haussant ses épaules. Enfin un gnome en jeans et casquette à l’allure hispanique approche et lui donne une petite clé qu’on tourne dans la machine et voilà, on repart. Deux jeunes losers se font payer en espèce l’argent en monnaie qu’ils ont versé dans la machine à compter les pièces de monnaie. Moi je paie ce que j’ai dans le chariot, le jeune caissier s’excuse toujours. Je prends mes sacs et retourne au parking presque vide.

Ce que j'avais dans mon chariot: des clementines espagnoles, du jus d'orange, des yaourts, des chips (c'est malsain, je sais), des roses, du lait écrémé, etc
Les plaques du Vermont me font peur – le propriétaire et sa femme habitent le Vermont et depuis que la vieille dame qui était ma voisine est partie pour une maison de retraite au Massachusetts – qu’elle a appelée son « garage » où elle allait faire réparer les pièces cassées de son corps – le couple, le mari et sa femme, s’est installé dans l’appartement. En théorie, ils l’ont aménagé pour le fils, un jeune homme qui n’est venu qu’une seule fois derrière le volant d’une Mercedes décapotable aux plaques du Connecticut. Mais les parents aiment être ici plus que le fils, il me semble.

Je suis allé voir le film documentaire « Doc » au Film Forum avec une amie
De toute manière on n’est pas à Tahiti ici, ni même à Miami – tous ceux qui peuvent se sont échappés vers des climats plus doux, plus accueillants et les petites rues de Pierreville sont désertes – on entend, au-dessus du sifflement du vent constant et le claquement frénétique des petits panneaux métalliques des noms de rue, le passage d’une voiture toutes les quinze minutes, c’est dire combien Pierreville se trouve en hivernage profond. Tout est gris, solitaire, renfermé.

Chez Florent, dont on ne sait toujours pas l'avenir – Florent était là, avec son copain l'écrivain Peter Cameron, mais je n'ai pas voulu lui demander devant tout le monde
J’ai renoncé à téléphoner à l’amie écrivain – elle me demanderait à venir chez elle pour lire cet après-midi, mais j’ai envie de rester seul. J’irai à la salle de sport – c’est la seule discipline que j’arrive à maintenir, je ne sais pas trop pourquoi, puisque je sais très bien que je me trouve sur la pente descendante de mon physique – les muscles s’affaiblissent, les articulations me font mal, la vue se brouille. On fait semblant de ne pas l’apercevoir, mais c’est ça, le stratagème. On évite les photos prises il y a des années où la chose qu’on remarque le plus n’est pas le sourire qu’on a, ni les amis qui vous entourent, mais la couleur foncée des cheveux – ah ! j’ai changé tant que ça ! Merde. Qu’y-t-il à faire que de replonger dans l’ignorantisme le plus complaisant, et d’aller à la salle de sport, même par un temps de tempête (oh, il doit neiger beaucoup au Québec – et au Vermont, c’est pourquoi peut-être le couple vermontois d’à côté vient de monter dans leur petit break Subaru (saviez-vous que c’est la voiture préférée des lesbiennes aux États-Unis ?) pour rentrer peut-être chez eux, dans les montagnes Vertes, avant qu’il ne tombe trop de neige.

Toujours chez Florent, au comptoir – on y voit aussi la belle Darinka, maîtresse d'hôtel exceptionnelle
Ensuite il faudra faire le ménage – on a invité des gens chez nous demain soir, des vieux. Le copain arrivera ce soir par le train – s’il n’a pas d’urgence chez un de ses grands clients, une firme de recherche marketing dont l’un des serveurs a éclaté hier.

Moi, quand je fais folle, je le fais à donf, et je vais chez le fleuriste dans la 10e rue ouest acheter des bouquets que j'apporte avec moi, sur la banquette arrière de la voiture, pour mettre sur les tables demain soir, puisque, franchement, y a pas de fleuriste correct à la campagne ; )
Bon, il fait tellement froid dans l’appart que je viens de succomber à la luxure d’allumer le radiateur électrique (oui, je suis radin pour certaines choses, dont faire monter la facture de l’électricité). Il y a maintenant des bouffées d’air chaud qui me caressent les jambes, c’est chouette – je suis en short athlétique, puisque je compte me rendre à la salle de sport bientôt.

Voilà, par demande populaire, ma photo en short – si, si, je vous assure, c'est bien moi ; ) – par une lumière flatteuse
Le copain m’appelle, il me menace de ne pas pouvoir me joindre à la campagne ce soir – histoire du serveur – et je lui dis « Bon, j’accepte cela, mais il faut tu sois ici demain après-midi » – c’est-à-dire, au moins deux heures avant l’arrivée prévue de nos invités. Grand silence révélateur. Finalement, il dit « Tu ne comprends pas. » « Je comprends qu’on a fixé cette date depuis un mois déjà et je comprends que la boîte préfère que tu travailles chez eux quand ils sont fermés, mais je ne comprends pas pourquoi tu ne peux pas leur dire que ce samedi soir, ce n’est pas possible, et qu’on ne peut pas tout faire toujours hors des heures de service, surtout quand ça peut prendre plus de douze heures. » Silence. (C’est pour des choses pareilles – inutiles et idiotes – qu’on divorce, les amis !)

Une bannière étoilée — et ensanglantée ! Il s'agit du dernier tableau d'une artiste dont on m'a demandé d'écrire un mot pour le catalogue – elle a honte de Bush et de ce qu'on a fait depuis les dernières années au nom des États-Unis, mais elle suppose cyniquement qu'un vieux ricard chauvin va l'acheter sans en soupçonner rien
Et dans le grand monde, hors de Pierreville, que se passe-t-il ? Microsoft veut acheter Yahoo. (Gros bâillement.) On recommence les attentats à Bagdad. (Soupir). M. McCain, qu’on appelle ici le « doddering and clearly senile and delusional crackpot » (non, je ne traduis pas), semble être sorti victorieux du débat républicain mercredi soir avec M. Romney, tandis que chez les démocrates, Mme Clinton et M. Obama se sont comportés comme des écoliers intelligents et très bien élevés. Tant mieux pour eux. Allez, je m’en vais faire bomber les biceps et la poitrine. Ça fait jeune.
Comments
(Tiens je viens de finir un bouquin de Cameron, je dois en faire un post !! ;))
Posted by: Matoo | février 1, 2008 04:38 PM