Je sais bien qu’il n’est pas de bon ton dans la haute société carnetière de parler du temps qu’il fait (il est même très très mal vu) mais je me demande quand même s’il n’est pas ce temps gris, venteux, et froid — c’est-à-dire tout à fait l’opposé de ce qu’on voit chez le Californien Pierre Carion, lui qui habite un paradis, du moins climatique — qui me pousse à des pensées désagréables sur l’avenir de ce pays — mon pays — peuplé d’immenses enfants gâtés (genre « j’ai le droit absolu à l’essence bon marché pour ma Hummer dont je ne me sers que pour aller au McDo où je commande tout ce qu’il y a de moins sain et de plus grossissant avant de rentrer chez moi où je regarderai les infos sur la chaîne patriotique Fox »). Je me sens déjà très fatigué de la campagne à la présidence, que Billmon au Whiskey Bar compare à la guerre des tranchées de 1914-18. Il se demande, vers la conclusion du billet, si, comme dans la guerre de 18, « le poids froid et mort de l’argent » l’emportera sur des « forces démocratiques ». Il conclut : « I guess we’re going to find out. » Hé oui, me suis-je dit, en allumant le chauffage.
Je n’ai jamais vécu sous une dictature — même quand j’étais en Afrique, dans le Zaïre d’autrefois, cela ne nous touchait pas beaucoup, le régime du président à vie Mobutu Sese Seko — ma peau blanche me dispensait de l’obligation de hurler des slogans devant les commissaires politiques de Kinshasa qui passaient nous voir au camp d’ouvriers du bâtiment où je travaillais. Je n’avais pas non plus à payer des pots-de-vin aux soldats pour pouvoir passer des barricades de route qu’ils élèveraient un peu n’importe où. Au milieu du pays où nous étions, il n’y avait pas de télévision, pas de journaux (mais les Européens recevaient toujours leurs Le Monde et Le Soir de Bruxelles par la poste, pourtant avec des semaines de retard et nous, Américains, on avait Time, The Economist et l’International Herald Tribune qu’on nous faisait venir par nos propres avions.) Il ne fallait pas insulter le gouvernement du pays hôte en public, ce qui est d’ailleurs normal, mais à part ces recommandations de sens commun, il n’y avait là rien de très répressif pour le « Gastarbeiter » blanc que j’étais. Mais en lisant les commentaires d’un billet publié par Billmon, cela m’a donné froid au dos de lire ce commentaire de quelqu’un (Pedro 27 mars 2004 à 4.19) qui a connu la dictature au Brésil — une dictature disons « moderne » et « efficace ». Je ne citerai ici que quelques phrases du début.
« As much as it pains me to admit it, some fellow drinkers at this bar may have a point when they issue dire warnings about proto-fascism. This stuff doesn't happen like you see in the movies, with boots on the street, secret service thugs all over the place, paranoia, the works. In fact, you barely notice it at all if you are not paying close attention. The sun keeps shining every day, you go out to work, you party on weekends, while someone you don't know and don't really care about gets silently arrested, tortured or murdered.
Ce qui suit est aussi fort.
Le pouvoir d’une dictature naissante c’est le refus par une partie importante de la population de se permettre de se rendre compte de ce qui se passe, devant ses yeux et ailleurs. Ils ne veulent pas surtout qu’on les dérange — c’est le primum mobile de la politique de ma mère, par exemple, et il n’y a rien d’extraordinaire dans sa perspective personnelle limitée. Qu’on les laisse tranquilles, à regarder leurs matchs de golf à la télé, que la bourse ne baisse pas, qu’on leur dise qu’ils seront bien protégés contre tous ces dangers venus de l’étranger, c’est tout ce qu’il leur faut. C’est ce que Bush leur promet. Et c’est ce que cherche la moitié de la population, paraît-il — le calme ignorant, qui refuse toute explication qui pourrait nuire à son confort anesthésié.
M. Clarke résiste toujours tous les efforts exercés par les troupes de la Maison blanche à le confondre — il vient de demander qu’on rende publics tous les documents jusqu’ici secrets qui ont affaire à la Condoleezza et à lui. C’est un défi marrant — les bushistes oseront-ils l’accepter ? J’en doute fort.
Dans certains journaux, dont le Newark Star-Ledger via Suburban Guerilla, on lit des éditoriaux qui demandent à la Rice de se présenter devant la Commission d’enquête sous serment. Elle parle, elle parle, mais elle n’ose toujours pas répondre à des questions dont elle n’aurait pas déjà préparé les réponses. Ça pèse de plus en plus sur la Maison blanche.
Finalement, M. Rich, relégué à la rubrique « Arts » dans le Times, est toujours excellent dans son article sur « l’infoganda » — néologisme pour la propagande qu’on essaie de faire passer comme de véritables informations. Tout est faux, tout est « fake news » destiné à renforcer la politique de Bush et surtout de ses manipulateurs. Tout cela n’allège pas l’esprit.