Ces week-ends un peu compliqués
Vendredi matin je parlais au téléphone avec l’amie partenaire de course. « Tout s’est bien passé chez vous ? » m’a-t-elle demandé poliment vendredi matin.
Betty serait plutôt contente d'avoir quitté l'acrimonie de la campagne — et voici un coup pour le carnetage canin !
« Oh, oui, très bien — surtout si on aime les pièces d’Eugene O’Neill (où il s’agit de longues histoires familiales trempées dans l’alcoolisme, les rancunes révélées, le désespoir, la toxicomanie et tout et tout) que moi personnellement je n’ai jamais trop appréciées. »
« Ah, je vois » m’a-t-elle répondu.
En effet, ça pose un problème considérable : comment réussir un repas de circonstance dans lequel un bon nombre des invités se détestent ou se méfient l’un de l’autre ? Pour une fois ce qu’on a mangé a été plutôt facile à préparer, mais la tablée n’était pas la plus réussie. Pourquoi ? « Les amis on les choisit — pour la famille, c’est le hasard qui vous la donne. »
Par exemple : le père du copain est un con des plus cons du monde. Arrogant, égoïste, raciste, ignorant, mal élevé, hautain, paresseux, bête, snob, il est le centre de son monde à lui — tout est censé tourner autour de lui et de ses désirs, comme un petit enfant gâté, quoi ! Tout cela, on le savait très bien depuis longtemps, mais ces données étaient en quelque sorte exacerbées par la nécessité de passer quatre jours dans notre petite maison avec lui et aussi par l’inévitabilité malheureuse d’être obligé à inviter des gens chez nous qui ne s’aiment mais point ! Ma mère trouve le père du copain d’une débilité agaçante (et elle était assise à sa gauche !) et le père du copain la trouve laide et avare — et ils ont tous les deux raison ! L’amie écrivain les trouve tout à fait stupides et conventionnels, tandis qu’ils la trouvent un bas-bleu embêtant et intellectuellement snob — et ils ont tous raison ! Le frère du copain est un type qui ressemble un peu trop souvent au père mais lui il a heureusement une femme très intelligente qui ne lui permet pas de dire ou de commettre les grosses bêtises si fréquentes chez le père. « Martin, tais-toi » suffit de le faire taire. Pour le père, par contre, un tel avertissement ne ferait que l’encourager à gueuler, à ouvrir une troisième bouteille, à dire n’importe quoi sur des sujets dont il ignore le moindre fait.
En route vers la galerie, j'ai pris ce matin la rue Greenwich
Il y avait aussi l’amie marchande de tableaux qui avait essayé à calmer les esprits.
Moi j’ai très peu bu — c’est le plus sage quand les émotions font — mais le copain, vaincu par le stress de la compagnie bruyante de son frère et de son père (ainsi que tout le bagage familial, comme on le dit, et il y en a beaucoup, et très lourd), s’est couché complètement bourré vers 20h.
Au cœur du quartier des bouchers en gros, avec le restaurant Pastis à gauche et l'hôtel Gansevoort à droite, la 9e avenue tout droit devant soi
Vendredi on est allé déjeuner dans une petite ville dans l’état voisin du Rhode Island. Le copain avait une gueule de bois considérable et donc on a été plutôt sage vendredi soir. Samedi on est allé déjeuner avec le maire du village à notre restaurant préféré et c’est là, après une heure de bavardage général, qu’on a eu la confirmation de la rupture plus ou moins définitive du maire et de son partenaire, après sept ans de vie conjugale. C’est quand même dommage, le maire est amoureux (on le croit) d’un pompier hétéro marié, donc ça ira nulle part. Cette nouvelle nous a tous laissés assez tristes — on aime bien le partenaire, on connaît très bien les difficultés spécifiques aux couples, mais on se rend compte aussi que c’est bien eux qui ont la responsabilité de leurs vies.
Samedi matin je me suis engueulé avec le père du copain — ils sont partis comme prévu vers 11 heures, pour rentrer à New-York. Le soir on a invité nos voisins de nous rejoindre pour le potage de dinde que j’avais préparé la veille. Dimanche c’était le tour de l’amie partenaire en course du copain et son mari de venir chez nous pour manger un petit brunch improvisé (cela donne une idée de combien de fois pendant le week-end on a rempli le lave-vaisselle). Là on a discuté de toutes les complications amoureuses dans les vies de nos amies (le fils marié d’une amie à eux avait dragué l’amie partenaire en course en compagnie de son mari et de sa mère à elle), les horreurs familiales (la mère de l’amie marchande de tableaux vient à New-York ce vendredi prochain pour surveiller son traitement médical pour le cancer pendant une longue fin de semaine — mais elle déteste la ville et l’amie s’inquiète finalement de ce qu’elle va pouvoir faire avec elle), et tout le reste.
Le copain et l’amie marchande de tableaux sont rentrés à New-York dimanche soir — moi je suis resté à la campagne pour pouvoir essayer de vendre quelques livres publiés par la petite société historique du coin dont je fais partie du comité de publications. Et, à ma grande surprise, j’ai réussi à vendre pas mal d’exemplaires de livres pas du tout faciles, genre « Les records de l’église baptiste à ----- de 1759 à 1824 », bouquin qui n’a jusqu’à présent jamais allumé le monde des lettres.