
En route vers la galerie, je traverse la 8e avenue vers la petite place Abingdon
Ne possédant aucune compréhension spéciale de l’économie, de la politique économique, ou de la démographie, pour ne citer que quelques-unes des sciences dont s’est servi, avec une facilité parfois déconcertante, Emmanuel Todd dans son livre Après l’empire, je n’ai aucun moyen de déterminer si l’auteur aurait raison ou tort (ou un mélange des deux) dans ses thèses et dans ses conclusions. Mais une chose est certaine : ce qu’il a écrit a de l’intérêt.
Pour l’Américain qui habite, comme moi, un pays saisi d’une peur presque irrationnelle contre un « Islam » de fantaisie qui semble à la plupart de ses concitoyens voué à notre destruction, il peut être étonnant de lire que : « Très souvent, peut-être même dans une majorité des cas, le décollage culturel et mental s’accompagne d’une crise de transition. Les populations déstabilisées ont des comportements sociaux et politiques violents. L’accession à la modernité mentale s’accompagne fréquemment d’une explosion de violence idéologique. […] Le Djihad au nom d’Allah des années récentes n’est pas, dans toutes ses dimensions, d’une nature différente [NDLR : de la guerre de religions en Angleterre dans le 17e siècle]. S’il est loin d’être toujours libéral, il ne représente cependant pas, fondamentalement, une régression mais une crise de transition. La violence, la frénésie religieuse ne sont que temporaires. » Donc, le terrorisme islamiste ne serait que l’expression externe violente d’un changement de mentalité interne, et non pas la « croisade de valeurs dites occidentales » prônée par tant d’Américains, et aussi par certains Européens.
Todd répète souvent les deux raisons qui expliqueraient selon lui la marche continue, toutefois avec quelques heurts, vers le progrès : « la généralisation de l’alphabétisation de masse et la diffusion du contrôle des naissances. » Pour la première, Todd remarque que « les conséquences de l’éducation sont innombrables. L’une d’elles est de déraciner mentalement les populations. » Pour lui, ce déracinement est bon et nécessaire à la modernisation, à la « détribalisation » mentale. « L’apprentissage de la lecture et de l’écriture fait effectivement accéder chacun à un niveau supérieur de conscience. » En ce qui concerne la natalité, Todd démontre tout simplement que les pays de vieille démocratie libérale ont des taux de fécondité nettement inférieurs aux pays en voie de développement, mais aussi que les taux de derniers tendent à baisser, finalement se ressemblant à ceux des démocraties libérales.
Mais il faut se rappeler que le « dessein limité de ce livre […] est d’examiner le réaménagement du rapport de l’Amérique au monde. » Et là encore, on arrive à des conclusions et à des déclarations qui sont pour le moins frappantes pour un lecteur américain, qui n’a sûrement que très, très rarement eu l’occasion de voir sa patrie, qu’il croit unique et en quelque sorte bénie, rangée avec méthode et chiffres aux côtés de ces empires disparus dont il a peut-être il y a longtemps entendu parler en classe. L’Américain a du mal à imaginer un monde sans l’Amérique. L’Américain a du mal à envisager un monde où l’Amérique serait considérée comme un parasite. L’Américain a du mal à croire qu’il ne vaut pas plus qu’un Chinois, qu’un Congolais, qu’un Russe ou qu’un Brésilien — et ce n’est pas du racisme ! C’est une prétention renforcée par tous les médias, par tous nos hommes politiques, par les événements eux-mêmes — je me souviens des publicités de condoléances qu’on voyait dans le Times des jours qui suivaient le 11 septembre — les pays et les villes étrangers sont venus à nous nous faire signe de leur choc et de leur sympathie, mais je me rappelle aussi combien toutes ces pages payées aux propriétaires du Times m’ont semblé une sorte de tribut médiatique obligatoire venant de pays vassaux. (Il y avait aussi de la solidarité, je le sais, et j’en ai été personnellement très ému, mais bon…)
Todd écrit que « le redéveloppement des forces armées [américaines] découle d’une prise de conscience de la vulnérabilité économique croissante des États-Unis. » Vraie ou fausse, voilà une idée dont je n’ai jamais entendu parler une seule fois dans la presse ou à la télévision. D’abord, parce que, pour l’Américain moyen, il ne peut être question que la politique étrangère américaine agisse en malfaiteur conscient de soi. Oui, d’accord, on admet avoir fait des erreurs, d’actions et de jugements, mais le « cœur américain » reste en principe bon — une raison pour laquelle on accepte facilement les discours comme celui qu’a fait Bush lors de son inauguration où il y avait tant de « freedom » et de « liberty ». Nous habitons « the land of the free, and the home of the brave ». On est libre et courageux, on se le répète à maintes occasions. On n’est pas des salauds, on ne peut pas l’être. C’est pourquoi il est tellement facile au public américain de croire les assurances des chefs militaires à propos de ce qui s’est passé à la prison d’Abou Graïb — la torture prouvée par les photographies n’impliquait que quelques « pommes pourries », non pas les officiers, non pas les autres soldats, qui doivent rester « bons » et « braves », sinon…

Avec la neige qui fond, les poubelles qui débordent de déchets, c'est le bordel aux carrefours d'avenues et de rues — ici j'attends pour traverser la 9e avenue à l'angle de la 23e rue
Todd prétend que le président Johnson a été forcé à faire adopter la loi sur les droits civils de 1964 aux États-Unis pour concurrencer l’attrait du communisme : « À l’intérieur de la société américaine, la concurrence de l’universalisme communiste a rendu la lutte contre la ségrégation des Noirs nécessaire. Le monde, sommé de choisir entre deux modèles, ne pouvait pas opter pour une Amérique traitant certains de ses ressortissants comme des sous-hommes. » Je ne sais pas si c’est vrai, mais je l’ai trouvé fort intéressant.
Todd postule une contradiction fondamentale dans la politique internationale américaine, qui est la suivante : « les États-Unis doivent stabiliser durablement un équilibre économique impérial sans en avoir réellement les moyens militaires et idéologiques. » Ce qui m’a rappelé la nouvelle requête d’argent pour l’Irak, dans la somme de 80 $ milliards, qu’on vient d’annoncer ce matin.
Todd parle aussi beaucoup de l’avenir plutôt beau pour la Russie, pleine de ressources naturelles et humaines. (Curieusement, il parle beaucoup moins de la Chine, qui ne semble pas lui intéresser trop, je ne sais pas pourquoi — ici, par contre, c’est la Chine qu’on redoute.) Selon Todd, « la globalisation dans ses effets les plus profonds déplace vers l’Eurasie le centre de gravité économique du monde, et tend à isoler l’Amérique. » Ce qui aurait tendance à bénéficier les deux pôles les plus économiquement puissants de cette masse, à savoir l’Europe et le Japon. La Russie en tirera avantage aussi, puisqu’elle possède les ressources naturelles dont les deux bouts auraient besoin. On trouve beaucoup d’autres thèses proposées dans ce livre, dont quelques-unes me semblent douteuses : dans un chapitre intitulé « Féminisme anglo-saxon et mépris du monde arabe » il écrit que « L’Amérique, de plus en plus intolérante à la diversité du monde, identifie spontanément le monde arabe comme antagoniste. L’opposition est ici de type viscéral, primitif, anthropologique. » Moi je trouve que c’est un peu fort et que la diversité aux États-Unis et dans sa vision du monde n’est pas une cause perdue. En plus, les gens du Moyen-Orient sont de moins en moins étrangers chez nous — notre population se globalise aussi, ce qui va avoir une influence plus ou moins grande sur la politique.
En fin de compte, Todd note que « la guerre américaine contre le terrorisme, brutale et inefficace dans ces méthodes, obscure dans ses buts réels, a fini par être révélateur d’un véritable antagonisme entre l’Europe et l’Amérique. » Les inconnus restent dans l’équation, j’en conviens, mais si j’avais des sous à investir quelque part, je pense que j’aimerais les placer en Europe ou au Japon — on ne sait jamais et on me dit qu’il est toujours recommandé de diversifier.