Vita continuat
Mais qu’y a-t-il franchement de plus bobo, de plus gauche caviar, que de fêter la crise constitutionnelle à venir en dînant avec des amis dans un restaurant coûteux et branché ? Rien, sûrement, mais je m’en fous – bobo ou pas, il fallait fêter le début du printemps et le commencement (on l’espère) de la chute du régime Bush. C’est ce que nous avons fait mercredi il y a une semaine, le copain et moi, en invitant des amis à venir chez nous prendre un verre avant de nous installer sur les banquettes et les chaises de Sant Ambrœus, sous l’œil attentif d’Enzo, qui nous a salués dans un mélange hypercosmopolite et spirituel d’italien, de français et d’anglais – cet argot mâtiné et particulier pratiqué dans les meilleurs restaurants new-yorkais.
Le dimanche suivant, l’oncle du copain a prononcé dans son sermon la phrase suggestive et poétique de « l’opprobre d’Égypte » qu’on trouve au chapitre 5, vers 9 du livre de Josué (« opprobrium Ægypti » de la Vulgate, « the reproach of Egypt » dans l’anglais de la bible du Roi Jacques de 1611 – le mot « reproach » étant assez rare, élevé, et d’un ton un peu vieilli). Assis sur un banc peu confortable de l’Église avec des gens qui, à genoux, priaient et respiraient assez fort juste derrière moi, je me suis tout de suite demandé « Mais, qu’est-ce l’opprobre d’Égypte ? ». J’ai fait des recherches. Cela se comprend que les significations proposées pour la phrase sont pour le moins diverses. L’opprobre d’Égypte semble consister pour certains en « idolâtrie et immoralité » égyptiennes. Pour d’autres, c’est le fait que les Israélites avaient oublié de faire circoncire (merci, KOKY) leurs enfants mâles pendant les quarante ans qu’ils erraient dans le désert – une faute qu’ils ont vite rectifiée, avec des « couteaux de pierre » (ouch !), dans les « plaines de Jéricho ». Mais la phrase, et sa construction, me plaisent – je m’amuse à imaginer un énorme tableau allégorique intitulé « L’opprobre de Paris » ou « L’opprobre de New-York » dans lesquels on verrait exposées, démasqués, tous les vices si célèbres pratiqués par tant d’habitants de chaque ville. Une sorte de « Shortbus » sur toile, quoi !
On a assisté à un dîner un peu particulier samedi dernier chez l’amie écrivain – tout s’est passé exactement comme dans d’autres dîners chez elle – sauf qu’elle était absente ! Elle avait dû se faire admettre à l’hôpital local jeudi soir à cause d’une infection pulmonaire implacable mais elle avait refusé d’annuler pour une deuxième fois son dîner. Donc nous les invités nous nous sommes assis à sa belle table et nous avons trinqué à sa santé tandis que la bonne, qui est charmante et que nous connaissons tous depuis des années, nous a servi les assiettes de bœuf bourguignon, ayant refusé de s’asseoir à table avec nous (« Madame n’approuverait pas ») – c’était tout sorti de « Les Bonnes » de Genet !
Le copain, qui était crevé et qui aurait préféré rester à New-York, a trop bu et on s’est querellé à propos de rien d’important en rentrant à l’appartement. Il s’en est excusé le lendemain mais il n’est toujours pas facile de vivre en ménage domestique ! On est rentré à New-York dimanche après-midi.
J’étais allé chercher l’amie marchande de tableaux à l’hôpital Columbia Presbyterian dans la 168e rue jeudi dernier où elle avait subi certains tests pour déterminer l’état de sa vésicule biliaire, qui ne fonctionne pas correctement et dans laquelle on a mis un truc artificiel assez pénible pour drainer l’organe. C’est vraiment la maladie à la mode à présent – le porte-parole de Bush, Tony Snow, en souffre lui aussi. Les pronostics, dans les deux cas, ne sont pas favorables.
On aurait dû le deviner – l’ordinateur, c’est la machine diabolique à pédé, créée par Alan Turing ( « homo’s devil machine » sonne bien en anglais).
Ce soir on dîne avec un couple dont l’un est galeriste et il cherche à me faire travailler pour lui dans une nouvelle foire d’art qui s’organise à Miami en décembre. Rien que pour l’argent je devrais accepter, mais je le connais depuis des années – il est souvent impossible, ne comprend pas toujours bien les règles du snobisme des milieux du monde de l’art. En plus, je n’aime pas la Floride (c’est vrai, je ne la connais presque pas). On verra ce que ça donne.
Plus marrante pour moi (mais sûrement moins payante) sera la « mise en voix » d’une petite bouffonnerie que je viens de remanier pour un ami acteur. L’ami galeriste cherche à devenir producteur de pièces de théâtre pour les pires (ou les meilleures) raisons – pour pouvoir se servir, maintenant en célibataire, du fameux « canapé à distribution » cher aux producteurs. [Je viens de déouvrir, merci à Fredo, l'expression « promotion canapé » qui est la traduction correcte de « casting couch ». On apprend plein de choses dans les carnets. ] On fera la première lecture chez lui. Il faut trouver, à part la « vedette », cinq comédiens et deux comédiennes.









































