[J’ai envoyé ce billet à une connaissance qui m’avait demandé d’écrire quelque chose de personnel sur la campagne présidentielle américaine. Je ne sais pas si cela va lui intéresser, ou à qui que ce soit, finalement, mais je le publie ici pour me marrer.]
La course à la Maison blanche vue par un Américain libéral, blanc, new-yorkais, homo, boomer, bobo, et tout le reste.
C’est qui, cet Amércain qu’on dit « libéral » ou, nettement moins souvent, « progressiste » puisque cet adjectif-là sonne à nos oreilles un peu, disons, communisant, cet individu qui va bientôt exprimer sa volonté politique dans de divers scrutins présidentiels et autres à travers ce pays ? Selon l’article dans le Wikipédia, nous les libéraux, nous sommes pour la plupart des blancs, nous serions les plus éduqués et les moins religieux, nous habitons les villes et on est, parmi les démocrates, les plus riches.

La jolie carte nuancée de bleu au rouge de l’élection de 2004 ne s’explique pas simplement en termes de libéral contre conservateur, puisque les noirs dans le sud (cette ligne croissant en violet dans le Sud-Est) comme les Hispaniques du Nouveau-Mexique à l’ouest votent à haute majorité démocrate, mais leurs valeurs sociales n’ont peu de commun avec les valeurs de beaucoup de démocrates libéraux de la Nouvelle-Angleterre et de la Côte Ouest (districts en Californie, Oregon et Washington le long de l’océan Pacifique). Mais en bloc, les libéraux se trouvent au Nord-Est, au Nord-Centre et sur la Côte Ouest du pays, comme on le voit dans la carte de l’élection présidentielle de 2004 par état.

Bon, moi, en tant qu’Américain libéral « classique », je suis effectivement blanc et j’habite New-York, la ville la plus grande du pays qui a déjà donné 74,1 millions de dollars aux campagnes électorales de 2008, dont 52 millions pour les candidats démocrates. J’ai fait des études supérieures, je ne vais plus à l’église (épiscopale, en l’occurrence), j’ai la bonne chance d’avoir plus d’argent que je ne mérite par la seule sueur de mon front. Et finalement je suis homosexuel, ce qui a bien sûr influencé mon choix de résidence, puisque j’ai peu d’envie d’aller habiter où l’on ne veut pas de moi ou de ma soi-disant « mode de vie » qui n’est pas, en réalité, très différente de celle menée par des tas d’amis hétéros. Bon, en tout cas, me voilà, dessiné à très gros traits afin de fournir une petite base de départ pour les commentaires politiques qui suivront. (Ceci me rappelle la première séance d’un cours d’histoire européenne que j’ai suivi à Sciences Po il y a des années quand le professeur, un grand type très distingué, superprofessoral, en veste tweed et cravate, a annoncé devant nous, assis dans les bancs de l’amphithéâtre, qu’on allait mener ce cours d’histoire selon les règles de la bourgeoisie libérale – j’étais bien étonné, car chez nous, aux États-Unis, je n’avais jamais entendu un professeur spécifier les paramètres de mode d’enseignement d’un cours – il y avait à cette époque, il faut noter, beaucoup moins de maoïstes et de révolutionnaires marxistes-léninistes vociférateurs dans les facs chez nous, donc le problème d’interruption de cours pour des raisons de philosophie était moins actuel. Mais la méthode disons préemptive de ce professeur malin m’a toujours impressionné, et j’aime l’employer quand il est question d’offrir à des inconnus des notions après tout particulières et subjectives sur des sujets aussi pleins de malentendus que la politique.
S’il y a un exercice de piété politique qu’on essaie d’apprendre aux partisans démocrates, c’est de les faire répéter à la stupéfaction la maxime de Voltaire « Le mieux est l’ennemi du bien ». L’hystérie dite patriotique chez les hommes politiques républicains et démocrates causée par les attentats du 11 septembre 2001 a permis l’adoption hâtive de projets de loi tels la célèbre Autorisation pour l’emploi de la force militaire contre terroristes en réponse aux attaques du 11 septembre (loi publique 107-40, plus connue par l’abréviation AUMF) votée le 14 septembre 2001 dans la Chambre des représentants par 420 voix pour et une voix contre, par la représentante Barbara Lee de Californie, et dans le Sénat par 98 voix pour avec deux abstentions, et l’Patriot Act voté le 26 octobre 2001 par 98 voix en faveur et une seule voix, celle du sénateur Feingold du Wisconsin, contre. Plus d’un an plus tard, en octobre 2002, on a voté l’adoption de la loi publique 107-243 qui a donné l’autorisation pour l’emploi de la force militaire contre l’Irak, mais cette fois, un élément de doute sur les vraies intentions du président Bush et surtout de son vice-président belliqueux Cheney s’était inscrit dans le débat sur les meilleurs moyens de poursuivre les auteurs d’attentats terroristes au Moyen-Orient et le vote dans la Chambre le 10 octobre a été 296 voix pour (215 républicains et 81 démocrates, dont ) et 133 contre, et au Sénat le 11 octobre 77 voix pour (48 républicains et 29 démocrates) et 23 contre (21 démocrates, un républicain et un indépendant).
Et c’est là, précisément, dans ce vote « autorisant » ce qui est devenu, à partir de 21 h 30 (heure de New-York) le 19 mars 2003, la guerre en Irak, où l’on découvre la base du mécontentement ressenti par une partie importante de partisans démocrates contre les candidats démocrates actuels à la présidence. Regardons ces noms de ceux qui ont voté pour l’autorisation d’une action militaire contre l’Irak : Biden, Clinton, Dodd, Edwards. Edwards s’en est excusé, expliquant dans un article publié par le Washington Post le 13 novembre 2005 qu’il avait eu tort de voter pour la guerre : « I was wrong. » Les candidats Biden et Dodd ont ensuite présenté leurs excuses eux aussi. Par contre, Clinton continue toujours, un peu à la façon de son mari lors de l’enquête sur ses « peccadilles » avec de jeunes stagiaires (dans les paroles archiconnues « That depends on what the meaning of ‘is’ is »), à pirouetter autour de la vérité évidente – elle a voté pour la guerre pour ne pas paraître « faible » dans les yeux du supposé Américain moyen qui trouverait les démocrates pas assez bagarreurs dans le monde.
Les affaires en Irak s’intéressent de moins en moins les grands médias américains depuis qu’il y a moins d’attentats meurtriers et moins de morts américains (mais il y en a eu de nouveaux hier, donc tout cela pourra changer bientôt), ce qui fait le bonheur (peut-être temporaire) des républicains et de la Maison blanche. Mais l’opinion publique américaine en entier reste résolument contre la guerre, d’une marge de 68 % à 31 % dans un sondage effectué entre le 6 et le 9 décembre 2007. Cela reste donc un problème pour Mme Clinton.
Le public américain se rend de plus en plus compte du fait qu’on ne va pas sortir facilement du bourbier national (par exemple, le ministère de la Justice en pleine déroute et la crise financière) et international (torture, prisons secrètes, Guantanamo, Irak, Iran, Pakistan, Afghanistan, Russie, Chine, politique pétrolière, environnement, Israël, endettement fou et chute du dollar) dans lequel le règne de George W. Bush nous a mis. Nous redoutons une perte continue de nos droits civils et de nos droits à la vie privée. Qui parmi les candidats à la présidence pourra vraisemblablement nous remettre dans le chemin de la liberté et de la justice, de la bienveillance envers le reste de la planète, du sens commun économique, de la diplomatie traditionnelle, de la recherche scientifique, de la protection des consommateurs et de l’environnement, et tout le reste ?
Pour les démocrates, voici mon opinion actuelle sur les candidats (opinion sujette, bien sûr, à des changements soudains, inattendus et substantiels) :
Hillary Clinton, ce sera une sorte de retour au passé clintonien – gouvernance par demi-mesures, sans principes de base à part gouverner plus ou moins correctement. Elle aurait dans son cercle de conseillers des gens bien, intelligents, un peu peureux de l’opinion publique. Ce serait intéressant d’élire une femme à la présidence – il est temps – mais il faut se rappeler aussi combien Mme Clinton suscite de ressentiment irrationnel, voire de la haine, chez une grande partie du pays – on s’amuse dans certains milieux à l’appeler par exemple Hitlery. C’est dire combien on la déteste. Si Mme Clinton devient président, on verra surgir tout un tas d’enragés anti-Clinton, antiféministes, qui feront n’importe quoi pour la démolir. Si l’on dit que Barack Obama n’a pas assez d’expérience pour occuper la Maison blanche, on dit aussi que Hillary en a déjà trop. On s’inquiète un peu de cette tendance à créer des dynasties, des « marques » politiques.
Barack Obama, c’est le rêve américain incarné, et c’est pour cela qu’il attire en premier lieu tant d’attention admiratrice. Les Américains sont toujours racistes, mais ils le sont beaucoup moins qu’avant et élire un noir à la présidence semble dans l’air du temps, un moyen impressionnant de reconnaître et de souligner l’intégration croissante de la population noire dans le pays – les Africains-Américains deviennent de moins en moins « à part » – les chanteurs de rap et les vedettes de cinéma et de télévision ont de grosses fortunes, ainsi qu’Oprah et l’ancien PDG de Merrill Lynch Stanley O’Neal. Au boulot, tout le monde est mélangé, on est habitué à la présence d’une personne noire (ou asiatique ou autre). Mais Obama, comme Hillary, suscitera une forte réaction d’une certaine partie de la population, celle qui reste profondément raciste. Comme on l’a déjà vu dans le cas de Kennedy, il est difficile à se protéger contre tous ceux qui auraient un grief, réel ou imaginaire, contre le président.
John Edwards est peut-être trop joli garçon. Cette histoire débile de la coiffure à 400 $ lui a coûté (ici on n’aime pas les hommes qui s’occupent trop visiblement de leur apparence – ça fait pédé – et on n’approuve pas non plus les coupes hommes à un chiffre exorbitant qui ressemble à ce que paieraient les femmes). En plus, il est avocat, boulot que le public américain n’aime pas, en principe, sauf quand un avocat les défend contre l’injustice – comme l’enfer, l’injustice c’est les autres. Mais les avocats sont des bêtes de proie qui font peur aux gens – en dépit du fait qu’il y a au moins 132 avocats admis à la barre dans la Chambre des représentants le 20 juillet 2006 et en septembre 2007 il y avait 60 avocats parmi les 100 sénateurs. De toute manière, avec son accent du sud que certains aiment et que d’autres trouvent insupportable, il continue à déplorer la différence des « deux Amériques », l’une riche et contente, protégée par les initiés à Washington, l’autre qui, tout en bossant dur, n’arrive pas à rester debout. Ceux qui n’aiment pas Edwards l’accusent de soutenir « la lutte des classes », conduite inconvenante ici, où l’on aime à soutenir qu’il n’y a qu’une seule vraie classe aux USA : la moyenne. La lutte des classes devient vite la fratricide.
On se moque de Joe Biden, qu’on appelle le « sénateur de Mastercard » (son petit état de Delaware offrant les conditions légales les moins difficiles et les moins chères pour établir des sociétés et permettant des taux « variables » d’intérêt sur les cartes de crédit), parce qu’il parle trop (« Joe Biden talks too much and too long and his words get ahead of his brain and he spends weeks apologizing for his gaffes instead of sharing his more worthy ideas. » remarque Don Rose dans le Chicago Daily Obverser.) Il n’est pas bête, mais il ennuie les gens.
Le sénateur Christopher Dodd du Connecticut, état qui a réélu Joe Lieberman au Sénat sur l’étiquette du parti très ad hoc Connecticut for Lieberman, n’est ni très connu en dehors de son petit coin ni très télégénique, facteur qu’on ne peut pas minimiser dans des campagnes qui se passent souvent uniquement par la télévision pour tant d’électeurs. Dodd est devenu depuis quelques mois le chouchou de quelques blogues libéraux influents tels DailyKos, Atrios, Firedoglake et Downwithtyranny pour sa position contre la préservation des grandes sociétés de télécommunication de poursuites légales dans le contexte de l’acte FISA, où l'on préconise qu’on n’a pas le droit d’espionner les gens sans avoir obtenu des mandats approuvés par un tribunal secret (on peut aussi demander un mandat d’autorisation après avoir espionné quelqu’un – donc, les conditions ne sont pas trop dures à remplir, en tout cas !) Je dois signaler que j’ai envoyé moi-même 25 $ à M. Dodd pour le remercier de ses efforts.
Richardson a dit des bêtises sur les homos – il n’est pas probablement trop méchant, mais je suis susceptible, je l'avoue, à ce genre de propos. Il faut surtout faire plus d’attention quand on veut être président.
Kucinich – ah, le pauvre Dennis, qui a vu les OVNIS (personnellement, je m’en fous), et qui partage beaucoup de mes points de vue personnels, sur un tas de sujets, dont l’amorçage de la procédure de destitution de Cheney, son vote contre la guerre en Irak, une sorte de sécurité sociale pour tout le monde en ce qui concerne surtout le traitement médical, des modifications au traité Nafta, le droit au mariage pour les homosexuel(le)s garanti par la Constitution et ainsi de suite. Mais il ne se comporte pas en président – c’est peut-être sa taille, on aime les grands, c’est sûr. C’est peut-être son visage d’elfe, ou sa voix. Il y a aussi les problèmes de l’époque quand il était maire de Cleveland – mes amis d’Ohio n’ont pas du tout oublié la confusion de cette période et ils sont plutôt contents que Kucinich reste à la Chambre, où il peut continuer à contrarier les pouvoirs en place.
Gravel, lui, n’est pas connu du tout – il vient d’Alaska, mais a quitté le Sénat en 1981, donc on n’a entendu parler de lui que très peu. Les organisateurs des débats l’ont en grande partie ignoré (dans le débat organisé par le journal Des Moines Register le 13 décembre 2007 on n’a vu ni Gravel ni Kucinich pour ces raisons – et le journal a ensuite publié un éditorial en faveur de Mme Clinton.)
Bon, voilà une vue d’ensemble de comment je vois à présent les candidats démocrates à la présidence américaine. Les candidats républicains sont moins conventionnels – et beaucoup plus bizarres. À plus tard.