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le samedi 30 novembre 2002

On n’a pas fait grand chose aujourd’hui parce qu’on est allé dîner chez des amis et on a bu pas mal de vin avant de rentrer chez nous vers minuit et demi. On a parlé politique — la femme est très démocrate et a peur, comme moi, de toutes ces nouvelles lois de surveillance. Le mari est démocrate d’aspect un peu républicain, influencé en quelque sorte par son père, grand financier qui donne, selon son fils, beaucoup d’argent au Parti républicain. Il y avait aussi à table une jeune Danoise qui s’occupe de leur fils. Elle s’appelle Maï (et je n’ai aucune idée comment ça s’écrit) et elle nous explique qu’elle a arrêté l’école pour venir à New-York, où elle cherche à se faire un enfant avec un noir, parce qu’elle est raciste et elle aime les enfants métis « qui sont trop mignons, non ? » Bon, on fait ce qu’on veut, n'est-ce pas ? Elle a peut-être 18 ans, et elle habite dans un appartement à Brooklyn avec un colocataire gay. Nous, on mangeait les restes de dindon et de chapon avec un peu de salade, mais Maï est végétalienne, donc elle a mangé une sorte de ragoût de légumes en croûte préparé par le mari qui aime faire la cuisine. C’est curieux, la Danoise n’était pourtant pas spécialement mince. Elle nous a dit qu’elle adore les petites barres de crème glacée chocolat au soja et qu’elle en mange tout le temps. Ah, je me suis dit avec satisfaction, ça doit être à cause de ça qu’elle n’est pas plus mince. Voilà, c’est confirmé, je suis vieux et malveillant.

On est allé acheter des cartouches couleur et noire pour l’imprimante chez le Staples le plus proche de nous. Dans le même centre commercial où se trouvait le magasin on est allé aussi dans un restaurant chinois à l'allure très moche pour commander quand même des rouleaux de printemps et des beignets frits — bien pire, je sais, que les petites glaces au soja de la Danoise — et on est rentré pour regarder un vraiment très mauvais film sci fi avec un Jan-Michael Vincent tout âgé et ridé en mangeant nos horreurs culinaires.

Mais la journée n’a pas été tout à fait gaspillée — on a depuis ce matin la connexion câble à haut débit qui marche ! Avec un routeur qui marche aussi, qui nous permet à nous deux d’avoir accès Internet simultanément.

le vendredi 29 novembre 2002

Ce matin il fait froid (le thermomètre indique 2º), avec un ciel couvert. Le copain est sorti avec le chien (il est bon parent), tandis que moi je me réveille lentement, à l’aide de plusieurs grandes tasses de café au lait, tout en attendant l’arrivée prévue de l’installateur de la compagnie de câble qui va régler (ben, on l’espère) la connexion câble à haut débit. Cela fait deux semaines déjà qu’on a le modem et le logiciel de connexion mais on n’a pas réussi à le faire marcher (malgré toute l’expertise du copain, qui fait un peu ça pour la banque), donc on a dû faire un rendez-vous technique.

Le repas de Thanksgiving s’est assez bien passé — cela aurait été mieux si des amis mariés n’avaient pas été obligés de décommander à cause de la santé de la mère de l'épouse. Avec seulement quatre à table, c'était un petit peu trop intime, et puis il y avait ma mère, qui entre, semble-t-il, la période d’oubli dans sa vie — elle avait, par exemple, complètement oublié la discussion qu’elle avait eue avec moi sur la purée de pommes de terre qu’elle allait apporter — elle est allé chez le traiteur acheter un peu n’importe quoi (des oignons à la crème infectes, et une boîte en plastique de purée d’igname (ou patate douce) tout orange et dégueulasse, que j’ai vite enfouie dans le frigo pour ne pas avoir à la regarder) — et finalement elle avait oublié le tout chez elle lorsque le copain était allé la chercher — il l’a déposée chez nous et a dû retourner chez elle (au moins quarante minutes de route aller-retour) pour ramener les saletés qu’elle avait achetées. En même temps on recevait l’amie écrivain qui elle avait préparé d’excellents mets — je leur ai donné à boire tout de suite — un kir royal pour l’amie écrivain et un vin blanc avec des glaçons (« je le prends toujours comme ça maintenant » m’a-t-elle dit en guise d'explication.) Moi, j’ai failli me faire une petite piqûre d’héroïne mais en fin de compte je me suis contenté d’une flûte de champagne bien remplie.

Le plus réussi dans tout le dîner, c’était le pâté de foie gras, dont les deux femmes ont raffolé. Pour le reste, c’était mangeable. Toute l’affaire s’est terminée vers 18 h 30 quand nous avons reconduit les femmes chez elles.

Je ne sais pas si j’ai assez de discipline aujourd’hui pour me forcer à aller au gym.

le mercredi 27 novembre 2002

Je suis à la campagne depuis hier soir pour la fête nationale de Thanksgiving — j’ai dû faire un tas de courses avant de pouvoir quitter New-York — aller chercher le chapon, par exemple, chez le boucher, où à 16 h il y avait déjà une queue de gens qui sortait sur le trottoir. En plus, ils n’étaient pas tous de très bonne humeur et il y en avait même qui ont gueulé fort quand une blonde à l'accent peut-être hollandais s’est dirigée sans la moindre gêne au comptoir pour demander quelque chose à un des bouchers — la fille a fait une tête dédaigneuse en réponse aux gens qui vociféraient, mais le boucher, conscient de ce qui se passait dans la boutique, lui a dit de rentrer dans la queue, aux murmures approbateurs de l’assistance. Elle a fait une moue d’exaspération en s’en allant.


La boucherie Ottomanelli et Fils de la rue Bleecker

Moi, j’ai demandé mon chapon et du pâté, j’ai payé et suis sorti en seulement quelques minutes. Ensuite, je suis allé acheter des fleurs, j’ai porté les chemises à la teinturerie chinoise, j’ai acheté quelques boîtes de pâtée pour chien, car il n’y en avait plus chez nous, et finalement j’ai téléphoné au garage pour qu’on descende la voiture à 19 h 30. Arrivée l’heure du départ, le copain et moi, nous chargeons la voiture avec plus de soins que normal — il ne faut pas, par exemple, oublier de prendre le chapon dans le frigo et de le mettre dans le coffre (il nous est déjà arrivé trop souvent, ce genre de bêtises, et cela n’augure jamais un week-end serein.) On y met aussi le portable, de chaussures correctes (moi, je n’en porte presque pas, mais on sort samedi soir et il faut que nous soyons habillés plus ou moins correctement.) Bon, ça y est, je suis prêt à partir en route — je fonce dans la 8e avenue direction nord, il y a du monde mais surtout des taxis, c’est normal. Je continue maintenant vers l’est en prenant la 22e rue, Betty dans le siège d’à-côté en copilote canin, jusqu’à la 2e avenue. Là, je rejoins la 23e rue et continue jusqu’à ce qu’elle se termine dans le FDR Drive, qui est plutôt plein de voitures — c’est la route vers le Long Island en général et ver les Hamptons, en particulier. Bon, on y va lentement, on arrive au Triborough Bridge, et on continue vers le Connecticut . Et c’est bien là où les ennuis commencent — histoire de « travaux » (très peu visibles, en effet, à cette heure) aux alentours de la sortie de Norwalk, puis un autre tronçon en construction à New-Haven. L’autoroute est bondée à cause de la fête de Thanksgiving et aussi parce qu’on nous menace depuis deux jours déjà d’une tempête de neige qui nous vient de l’ouest, donc beaucoup de monde a décidé de voyager un jour plus tôt pour éviter le mauvais temps prévu — mais cela n’a pas pourtant convaincu les autorités de suspendre leurs « travaux » sur l’axe routier le plus important entre New-York et Boston — c’est exactement à cause de signes d’intelligence de cet ordre que je crains moins l’éventuel pouvoir des nouveaux services de renseignements proposés par notre cher président. Bon, il m’a fallu une heure et demie de route en plus pour arriver ici.

Le copain me réveille par un coup de téléphone à 8 heures — il est déjà au bureau pour une réunion. Je me lève et par la fenêtre je vois que notre tout petit jardin est couvert de neige, qui continue à tomber en gros flocons lourds. Je m’habille en jeans et bottes pour aller prendre des photos et pour chercher les journaux et du lait. De retour chez moi, je sors ensuite la chienne, qui, elle, adore la neige, plus que moi. On joue pendant trois quarts d’heure, puis je m’en vais au gym, qui ce matin est plein de flics aux cheveux coupés ras. Rentré à la maison, je prends une douche et me rhabille avant d’aller chercher encore de la pâtée pour chien et de quoi manger pour nous, aussi. J’ai envie de préparer une sauce aux airelles, et j’avais besoin de pain (on fait un bon pain portugais ici), et il me faut aussi de la glace au chocolat Godiva, que l’amie écrivain adore.


Une partie du jardin enneigé de l'amie écrivain

A 18 h 30 je dois aller à la gare pour chercher le copain qui arrive de New-York. Lui il s’installera devant le poste pour commencer à regarder tout ce que le TIVO a enregistré pour lui en deux semaines. Ah, les vacances…

le mardi 26 novembre 2002

J’ai obligé le copain de m’accompagner au nouveau film de Pedro Almodóvar « Parle avec elle », qui vient de sortir à Manhattan, pour deux raisons : une bonne et une moins bonne. La bonne, c’est tout simplement parce que j’avais grande envie de le voir. Je suis grand admirateur d'Almodóvar — le scénario du film « La Loi du désir » est un vrai chef-d'oeuvre, ainsi que le film. La raison moins bonne, c’est que ça nous fournira un sujet de conversation à la campagne, où (presque) personne ne l’aura encore vu. C’est bête mais c’est comme ça — le copain et moi, nous sommes en quelque sorte les ambassadeurs officiels de la pédale métropolitaine au village et il nous incombe de remplir nos fonctions publiques d’homosexuels branchés, bien capables de parler film, théâtre, ballet, opéra, mode, décoration et ainsi de suite — pour le sport, on nous laisse plutôt tranquilles, ce qui affirme les stéréotypes mais en fait on en est bien content puisqu’on n’y connaît rien. Et ça gêne la plupart des hétéros si on suggère par exemple qu’Eric Lindros, la grande vedette des New York Rangers (équipe professionnelle de hockey sur glace) et un très beau gars célibataire, pourrait être gay, puisque le hockey, c’est probablement le plus macho et le plus violent de tous les sports en équipe, et cela perturberait trop les préjugés confortables de contempler une tapette qui casserait la gueule à un adversaire hétéro.

Donc on est allé voir « Parle avec elle » dans une des deux salles qui le passent actuellement à Manhattan, qui se trouvait dans la rue Houston est, à la frontière nord du Lower East Side. Le cinéma Sunshine a l'air nouveau, le pop-corn était fait sur place, et la salle était en pente, ce qui évite l’ennui d’avoir des géants ou des gens aux coiffures bouffantes se mettre dans le siège directement devant le vôtre. Dans la salle j’ai dit bonjour à la photographe Tina Barney, tout récemment rentrée de Paris où elle a pris des photos d'aristocrates chez eux (les photos de riches, c'est son truc à elle.) Je la connais un peu et, comme nous, elle partage sa vie entre New-York et un village pas très loin de chez nous à la campagne. Cela l’amusait qu’on se voyait si souvent (elle est passée à la galerie il y a quelques semaines). On a parlé de nos dîners respectifs de Thanksgiving (elle part à la campagne aujourd’hui, comme moi).

A propos du film, ce n’est certainement pas aussi drôlement baroque et rigolo que les autres que j’ai vus — en effet, c’est un film qui parle tout doucement de situations et d’actions très émouvantes. C’est indirect, à un tel point que je crois que beaucoup de spectateurs auront des difficultés à s’y retrouver. Sur le trottoir après avoir quitté le cinéma, le copain et moi, tout en discutant sur le film, nous avons pris un taxi pour rentrer chez nous (il a toujours très mal au pied gauche et marche comme un boiteux) et le chauffeur s’étant trompé de route (c’est compliqué au Village), on est descendu à Sheridan Square, (qui n’est pourtant pas loin de chez nous), et c’est seulement à ce moment-là que nous nous sommes tous les deux rendus compte de la raison pour laquelle un des personnages avait agi comme il l’a fait. C’est subtil (ou bien, nous sommes, comme notre président Bush, des crétins, ce qui est fort possible aussi) et c’est tout ce qu’il y a de moins Hollywood. A recommander.

le lundi 25 novembre 2002

plus tard…

Il devient de plus en plus difficile à nier l’évidence qui s’accumule tous les jours pour indiquer que nous vivons dans une période de décadence intellectuelle — comme galeriste, je travaille dans l’industrie de l’art plastique, c’est-à-dire dans un milieu particulier où l’on pourrait supposer voir des signes d’activité intellectuelle véritable. Mais ce que je vois là surtout c’est l’envie de trouver un truc qui marchera, qui permettra à l’artiste de figurer sur la couverture de ArtForum ou une autre revue à la mode. Ça se copie — mais on ne l’admet pas, parce qu’on se souvient plus de choses qu’on a vues ou lues d’il y a même pas 20 ans, parce que le faux-nouveau, de la part des critiques, pour qui c’est un sujet facile sur lequel ils peuvent faire du bla-bla anodin ou méchant à volonté, de celles des artistes, qui n’ont qu'à refaire quelque chose d’amusant ou de mollement insolite que le public général a oublié, et de celles des grandes entreprises de distribution, des galeries internationales, des maisons de vente, d’éditions, des studios de cinéma et des chaînes de télévision. Le plus triste, à mon avis, c’est que les jeunes s’y laissent aller — on n’a qu’à remarquer les paroles d’un tube celle qui doit être une des favorites des pédophiles hétéros, Avril Lavigne (elle fait un concert à Madrid le mercredi 27 novembre pour ceux qui s’y intéresseraient). Cette Lolita-là, ( qui à propos doit faire trembler Britney Spears, en comparaison vieille mémère), chante dans Complicated : « Lay back, it’s all been done before » d’un ton de résignation tellement cool et blasée, qu’il est très clair que vouloir faire quelque chose de vraiment nouveau ne serait pas bien vu du tout. Voilà, c’est bien un exemple de l’alexandrinisme mercantile de l’âge — imitation devient création, la référence ironique d’une céramique de Jeff Koons ou d’un échantillonnage musical dans le rap est plus importante que l’originalité. On recycle. Et ce n’est pas comme ça qu’on va avancer.

J’ai vraiment du mal à me réveiller ce matin, bien que je me sois couché de très bonne heure hier soir et en dépit de quatre tasses de café au lait. J’ai le répondeur qui clignote mais je n’ai aucune envie d’écouter les messages. Il faut que j’aille au gym aussi mais … Et j’ai des lettres à écrire mais … Je dois subir en ce moment un petit désordre d’attention déficitaire passager, il me faudrait de l’amphétamine (on donne beaucoup de Ritalin aux enfants « distraits », d'après ce qu'on me dit — pourquoi pas aux vieux distraits, comme moi? ) pour le chasser, et on sait très bien que les amphétamines, ils sont « euphorisants et anorexigènes » selon un site médical que je vien de regarder — moi, je voudrais bien me sentir bien, euphorisé et sans grand faim. Hélas, je n’ai rien que mon bon café cubain pour me remonter un peu le niveau d’énergie. Il y a un petit café nouveau qui s'est tout récemment installé dans ce qui était une boutique d'antiquités — la clientèle nombreuse est jeune, sérieuse, et chacun a l'ordinateur portable ouvert sur la table devant lui — il y a beaucoup d'Ibooks et de Titanium PowerBooks, donc ils doivent sûrement avoir tous les esprits hypercréatifs, n'est-ce pas ? C'est bien pour ça que je n'ose pas y mettre les pieds.


Le nouveau Café Doma de la rue Perry

le dimanche 24 novembre 2002

On vient de rentrer de Philadelphie. Ce n'est pas mal, c'est dommage qu'il faut traverser l'état poubelle du New-Jersey pour y aller, mais une fois arrivé, c'est plutôt agréable. Le copain s'est fait enregistrer au Memorial Hall, un grand hall d'exposition style Beaux-Arts (semblable en fait au Grand Palais à Paris) situé au milieu d'un grand parc urbain appelé Fairmount Park.


Memorial Hall à Philadelphie, dans le parc Fairmount

Ensuite nous nous sommes promenés à Olde Town et à Society Hill, deux quartiers qui datent du 18e siècle, quand Philadelphie était la seconde ville anglophone du monde, après Londres. On est passé devant l'Independence Hall, où l'on a publié la Déclaration d'indépendance (évidemment).


Independence Hall

Il y a beaucoup de statues publiques à Philadelphie (comme le LOVE de Robert Indiana), à cause d'une loi qui oblige les promoteurs de mettre de l'art sur les sites.


Love de Robert Indiana, avec le Musée d'art de Philadelphie au fond

Nous sommes rentrés chez ma sœur et mon beau-frère, qui habitent la banlieue nord-ouest. Plus tard on est allé manger de la pâte (pour le copain) dans un restaurant italien à Chestnut Hill, un quartier résidentiel de Philadelphie.


Germantown Avenue à 10 h 30 du soir

Rentrés chez elle, ma sœur et moi nous avons commencé à boire encore du vin blanc (après deux bouteilles au restaurant) et de parler de notre mère, de l’autre sœur et des ses enfants à elle — l’aînée est étudiante, le garçon est interne à une école en Nouvelle-Angleterre. On a parlé jusqu’à 2 h 30 du matin, et le copain et moi nous avons dû nous réveiller à 6 h 30 pour pouvoir arriver au départ du marathon, devant le grand escalier du Musée d’art de Philadelphie (on se souviendra du film Rocky, bien sûr, que je n’ai pourtant jamais vu). Ce quartier ressemble un peu bizarrement à la place de la Concorde — la Bibliothèque gratuite de Philadelphie pourrait être l'Hôtel de Crillon. The Benjamin Franklin Parkway fait une version un peu plate de l'avenue des Champs-Elysées, avec le Musée pour l'Arc de Triomphe.


The Benjamin Franklin Parkway


Début du marathon

Il faisait très beau, très frais, temps parfait pour courir. Le copain est arrivé sain et sauf après avoir couru les 42,2 km. Après une sorte de brunch, on a remis nos petites valises et le chien dans la voiture et nous sommes repartis sur New-York.


Une maison « triple » de Philadelphie – trois maisons individuelles qui partagent des murs intérieurs.

Il a fallu au moins 35 minutes pour passer le tunnel d’Hollande, et puis à Manhattan il y avait un embouteillage fou causé par les gens qui voulaient rentrer à l’état tout à fait maudit de New-Jersey, qui nous a retardé encore plus. Le copain avait sur le dessous du pied gauche une ampoule énorme, donc je l’ai laissé à l’appartement avant de laisser la voiture au garage. J’ai tellement sommeil que j’ai du mal à taper cette entrée — mais on est arrivé quand même à regarder Enterprise et Les Simpson.

le samedi 23 novembre 2002

Nous partons pour Philadelphie en deux heures — ce n’est pas loin, à peine deux heures de route. Nous passerons d’abord chez ma sœur et mon beau-frère où nous déposerons le chien avant de nous rendre en centre ville, où le copain se fera remettre le dossard et la puce électronique pour le marathon de demain matin. On fera en même temps une courte visite à l'exposition « Santé et Forme », remplie sûrement (elles le sont toutes, à chaque marathon) de jeunes athlètes très sérieux. C'est bien sûr le sérieux qui ajoute beaucoup à l'attraction. Ma sœur nous fera de la pâte ce soir.

le vendredi 22 novembre 2002

Bon, ça y est, j’ai commandé nos billets d’avion pour Paris — j’ai failli le faire directement sur Internet mais à la fin j’ai passé un coup de fil à notre agent de voyages qui va s’en occuper — je n’aime pas trop voyager en avion. Je le fais parce qu’on ne peut pas vraiment faire autrement, mais je n’aime pas. Dans mon expérience personnelle limitée, le trajet nord-atlantique, en général ça va — on quitte New-York le soir et on arrive en Europe le matin, le radar permet aux gentils pilotes d’éviter les grands orages, donc d'éviter la turbulence qui me gêne à 11 600 mètres d’altitude. Depuis quelques années je fais un truc qui marche assez bien — on se lève très tôt le matin du départ afin qu’on soit crevé de fatigue lorsqu’on embarque dans l’avion. On décolle (à Kinshasa je travaillais avec une Française qui avait travaillé comme hôtesse de l’air pour la Sabena en Afrique — elle m’a raconté des histoires d’avion à ne pas s’en remettre — et elle a toujours insisté que les moments les plus dangereux dans les voyages en avion, c’étaient le décollage et l’atterrissage — après cinq minutes de vol, m’a-t-elle assuré, il n’y a presque plus de raison pour s’inquiéter. C’est pour ça que je note très précisément l'heure exacte du décollage et je compte les cinq minutes avant de me permettre de me décontracter. Pour l’atterrissage, par contre, je ne ressens aucune crainte, même quand il y a des secousses violentes de l'appareil (mais pas trop, voyons), tellement je suis heureux qu’on descend enfin vers la terre — j’ai toujours un soupir de soulagement quand on fait l’annonce d’attacher les ceintures pour l’atterrissage), je vérifie l’heure exacte, j’écoute attentivement tous ces bruits de moteurs, et je suis toujours content quand l'indicateur d’attachement de ceintures s'éteint. Rassuré, je puis alors me renseigner un peu sur ce qu’on a comme stewards (les plus beaux des deux sexes sont souvent affectés en première classe ou en classe affaires, n’est-ce pas ?). Je feuillette le magazine de la compagnie aérienne en attendant le passage du chariot de boissons. Je commande deux petites bouteilles de quelque–chose, ou la vodka ou du bourgogne rouge, que je verse avec soin dans les verres en plastique. Ensuite je sors mes deux petites pilules somnifères (pas très fortes, en tout cas, mais efficaces) que j’avale avec une bouchée d’alcool, et voilà, je suis prêt à subir le voyage. Je range le petit oreiller, je mets le masque sur les yeux et je m’endors.

J’ai plutôt horreur des petits vols aux Etats-Unis — le copain m’avait dit que son vol récent de New-York à Orlando avait été affreux, les passagers ont hurlé de peur, tellement c'était violent par moments. Je me souviens d’un vol que j’ai fait de Houston à une petite ville en Louisiane, Shreveport — hé, non, ce n’est pas la peine d’y aller. Moi, j'y suis allé parce que je rentrais de vacances au Mexique avec un ex avec lequel je ne n’avais pas tout à fait accepté notre séparation, j’avais donc des motifs exceptionnels pour y aller mais à part ça, je ne peux pas recommander Shreveport — on était dans un DC-9, un appareil que je déteste, et il y avait un de ces orages violents, pleins de foudre, de vent et de pluie, qu’on a au Texas (et dans le sud des Etats-Unis en général), et comme la distance n’était pas grande, le pilote n’a pas pu nous faire passer au-dessus des nuages et finalement il a demandé à l’hôtesse qui servait (difficilement) à boire à deux rangs devant le nôtre de reprendre son siège à cause de la turbulence. C’était horrible, on était secoué par les vents comme une feuille morte, je me répétais les mots de la seule prière dont j'arrivais à me souvenir: « Notre Père, qui es aux cieux etc » pour m’aider à me faire oublier ce qui se passait autour de moi tandis que mon ex s’amusait à me montrer sur la carte l’endroit où on allait s’écraser — sympa, non ? Non, je n’aime pas les voyages en avion et je suis énormément reconnaissant aux fabricants de somnifères.

Un peu plus tard...

Bravo à Françoise Ducros, directrice des communications du premier ministre canadien Jean Chrétien, qui a dit à Prague tout clairement ce qu'elle pense du président Bush, qu'elle a appelé un crétin. (Pour lire La Presse de Montréal sur l'affaire, cliquez ici).

le jeudi 21 novembre 2002

Ça commence déjà à m’énerver, la saison des fêtes de fin d'année. La semaine prochaine, c’est le Thanksgiving et c’est moi qui prépare le grand repas commémoratif de la folie des autochtones de ne pas s'être vite débarrassés des colons installés dans leurs terres — j’ai déjà dressé le menu avec ma vieille amie écrivain lors d’un déjeuner qu’on a fait au restaurant le lundi passé. On commencera avec un pâté de foie gras, ensuite on aura le chapon (madame n’aime pas le dindon traditionnel du Thanksgiving, qu’elle trouve sec et dur — donc, ce matin je suis allé chez le meilleur boucher du quartier commandé un chapon de 4,5 à 5,5 kilos pour le mardi prochain, puisqu’on ne peut pas trouver des chapons frais à la campagne.) On aura aussi des oignons à la crème et de la farce, préparés par madame, une purée de pommes de terre, préparée par un traiteur et apportée par ma mère, (qui insistait mais qui ne fait plus la cuisine que dans le micro-ondes), et une tarte aux fruits, que j’achèterai ici à New-York. Sinon, on aura du sorbet et quelques petits gâteaux et ce sera tout pour le dessert. Oh, et beaucoup de vin, aussi.


Une vue de Times Square

J’ai peur que madame mon amie n'insiste à parler politique à table — ma mère est tout ce qu’il y a de plus républicain débile, elle trouve la famille Bush absolument comme il faut, elle ne ressent aucune responsabilité envers les gens plus défavorisés qu’elle, elle espère surtout que la bourse remontera et que les impôts baisseront, voilà somme toute sa politique. Sur les questions des droits de l’homme ou d’une éventuelle agression militaire américaine contre l’Irak ou même des arrestations anticonstitutionnelles de citoyens américains pour des raisons dites militaires et de sécurité, elle s’en fout complètement, tout comme la grande majorité de ses concitoyens. Madame mon amie, par contre, trouve le président un imbécile ahurissant mené et manipulé par des hommes politiques réactionnaires qui visiblement cherchent à refaire ce pays en une sorte de camp de concentration de droite.

Il y trois autres personnes qui ne savent toujours pas s’ils vont pouvoir nous joindre — hier soir le copain et moi nous leur avons prié incessamment de venir à notre secours, pour au moins diversifier les invités, mais on ne saura pas s’ils le pourront avant la semaine prochaine.


Un « photo-shoot » dans la rue Perry

A la station câble MSNBC, que je regarde de temps en temps au gym en faisant mes 30 minutes d'exercices aérobiques, où on le passe sur les grands postes montés au plafond devant toutes les machines à courir et à monter, les présentateurs parlent devant des grandes cartes du Koweït et de l’Irak comme si l’on y faisait déjà la guerre. Ils font référence constamment à ce qu’ils appellent sentencieusement la « Situation Room » qui fait très film de guerre, où les généraux réunis aux expressions graves indiquent les mouvements de troupes à l’aide de baguettes. Qu’est-ce que c’est énervant de voir ces petits animateurs écervelés d’émissions de jeux se prétendant importants.

Cela leur a fait aussi un grand plaisir ce matin de nous dire combien les Bulgares, par exemple, sont contents aujourd'hui de faire parties de l’OTAN. Ouais, pourquoi pas.

le mercredi 20 novembre 2002

Je n’ai pas grand-chose à raconter aujourd’hui. Hier soir j’ai regardé Buffy (il y a maintenant deux Spike, l'un qui est bien sûr très méchant et qui mord tout le monde, et un autre qui regrette énormément d'avoir mordu un tas de jeunes filles — je n'y comprends presque rien, mais je regarde quand-même) pendant que je travaillais sur l'ordinateur (n'est-ce pas que c’est beau, le multitâche ?). Le copain était sorti dîner avec sa chasseuse de tête — une femme qui l’a placé à sa première grande boîte financière il y a pas mal d'années maintenant. Depuis, c’est lui qui embauche des gens qu’elle lui envoie. Elle est vulgaire, elle hurle, elle exagère mais elle bosse dur, et je la respecte beaucoup pour tout ce qu’elle a accompli dans son travail .


Madison avenue à la 58e rue

Ce soir on sort avec un couple marié pour fêter l’anniversaire de la femme. Il faut que j’achète un cadeau et il va falloir que j’aille en trouver un à l’Upper East Side, quartier que je ne visite que très rarement et en général seulement pour dîner avec le père du copain et sa belle-mère — c'est assez drôle, toute cette histoire-là: le copain a quitté la Californie pour s’éloigner le plus possible de sa famille à San-Francisco, avec laquelle il avait des rapports, disons tendus. Il s’installe à New-York, on se rencontre (présentation formelle à Fire Island, hé oui), on se met en couple (ce qui n’était pas aussi rapide ni aussi facile que cette courte phrase pourrait impliquer, mais tout cela, c’est pour plus tard, peut-être).


La 57e rue est vers la 5e avenue, avec le flocon de neige illuminé au milieu

Le père, veuf depuis la mort de sa femme d’un cancer, cherche à se remarier, et tout d’un coup il débarque chez nous (ben, heureusement pas tout à fait chez nous au Village, mais à la Park Avenue, chez une veuve, très riche et aussi complètement idiote et impossible.) Ça dure quelques mois, puis le père rentre seul à San-Francisco. Un peu plus tard nous apprenons qu’il est allé passer un week-end chez une amie à Pebble-Beach où il a rencontré une veuve très sympa … de New-York. L’affaire se développe sur les deux côtes et finalement tous les deux décident de se marier, à New-York. Le père du copain s’installe donc encore une fois ici. On aime bien son épouse, qui est décoratrice et donc tout à fait à son aise avec deux petits pédés banals comme nous. Mais San-Francisco manque au père et après un an ils décident de vendre le joli appartement à New-York et d'en acheter un autre là-bas, où ils s’installent. On leur rend visite, et c’est très bien (moi, je ne connais pas très bien San-Francisco mais c’est beau, j’aime le climat et les gens — pourtant on se rend compte très vite que c’est assez petit, comme ville.) En effet, c’est l’épouse du père du copain qui, après deux années de résidence, ne peut plus supporter San-Francisco, qu’elle trouve trop étroit et insulaire (c’est à noter qu’elle avait habité à Londres pendant des années avec son mari décédé et qu’elle avait vécu à New-York pendant plus de trente-cinq ans.) Donc, on déménage encore une fois de San-Francisco pour s’emménager de nouveau à Manhattan. (Ce va-et-vient de fou nous semblait compliqué et fatigant aussi ! En plus, ils sont plutôt vieux !) Aujourd'hui le père du copain gueule et se plaint de sa nouvelle ville mais madame est tout à fait contente d’être rentrée à la civilisation.

C’est curieux de constater que nos parents nous suivent — j’ai ma mère qui s’installe en permanence à vingt minutes de voiture de chez nous à la campagne. Hmm.

le mardi 19 novembre 2002

Ce n’est pas très flatteur de l’écrire mais je sais que j’ai un côté très méfiant — il n’y a que quelques amis très proches, dont le copain, auxquels je sens pouvoir me fier sans doute aucun — et même là, il y a de ces cas où j’y réfléchirais sérieusement avant de m’en servir ! C’est pourquoi j’étais tellement touché (et aussi un peu effrayé) par ce qui s’est passé hier matin entre moi et la chienne Betty. Je l’avais sortie vers 7 h 45 et j’étais pressé et il faisait froid — on est allé au petit parc qui a une pelouse en pente qui donne sur la mer. On joue à la balle en plastique — je la jette et Betty la ramème, toujours en la mâchant, à quelques mètres de mes pieds. Bon, ce n’est pas super compliqué, comme truc, mais elle aime ça. Mais ce qu’elle préfère de loin, c’est de ramasser les gros cailloux dans l’eau au bord de la mer. Dans ce parc il y a un mur en pierres et béton qu’on a érigé contre les effets des vagues et des gens comme moi, avec des chiens et des enfants, y ont bâti une sorte d’escalier de pierres qui va du gazon jusqu’à la petite plage caillouteuse. C’est par cet escalier improvisé que Betty descend pour faire ses recherches de cailloux. Ce matin-là, elle n’avait pas l’air de trop vouloir jouer à la balle mais elle avait grande envie de se mettre le museau dans l’eau froide. On descend au bord de la mer, jusqu’au mur, où je remarque qu’on a renversé les pierres qui se servaient d’escalier — hop, je saute en bas et je tourne pour regarder Betty, qui, tout heureuse de pouvoir poursuivre ses fouilles maritimes, reste s’agitant la queue sur le haut du mur. Au moment où, faute d’escalier, je commence à étendre les bras pour l’attraper et la déposer sur la plage, elle saute vers moi — je l’attrape et la dépose comme prévu, et c’est vrai qu’on a fait ce tour plusieurs fois auparavant — mais en fait je suis profondément frappé par le manque total d’hésitation de Betty pour se jeter dans l’inconnu, c’est-à-dire dans les bras à moi — elle a, paraîtrait-il, une assurance absolue que je vais l’attraper, ce qui m'inquiète presque. Une fois sur terre, elle me quitte tout de suite en faveur de ses pierres précieuses à elle, mais je me demande si elle montrerait autant d’assurance dans mes qualités d’attrapeur fiable de chien si elle connaissait vraiment toutes mes faiblesses et défaillances. Et je me demande aussi s’il me serait si facile de me fier, comme Betty venait de le faire, aux bras de quiconque.

le lundi 18 novembre 2002

J’assiste en ce moment (18 h 30 heure locale) à une réunion spéciale du comité du port du village où nous passons nos week-ends. Le copain en est membre. Le comité est en train de discuter sur la division d’amarrages disponibles dans le port entre les amarrages « commerciaux » et les amarrages offerts au public. Il n’y a en général très peu de gens qui viennent à ces réunions, qui sont le plus souvent plutôt longues et ennuyeuses. Ce soir (je tape cette entrée sur le portable posé sur une chaise) il y en a un tas qui sont venus — des pêcheurs professionnels et des ouvriers des marinas. Oh là là, que ça peut traîner, la démocratie !

le dimanche 17 novembre 2002

Après-midi entier de TIVO — Sci fi pour la plupart (Andromeda, Firefly, Stargate), quelques dessins animés comme South Park, on a même déjeuné au lit. Et puis ce soir, il y a un nouvel épisode des Simpsons et une heure de Malcolm in the Middle. Pas très intello, je l’admets, mais pas vraiment désagréable du tout.

le samedi 16 novembre 2002

Il pleut, il fait froid, donc on va au cinéma (les billets sont moins chers qu’à New-York, ce qui est bien) avec un couple et leur garçon pour voir « Harry Potter and the Chamber of Secrets » (je crois) sorti hier. Il y a un multiplex pas trop loin du village où on le passait à chaque demi-heure — on est allé à la séance de 2h30, c’était plein de gosses et de parents, j'ai dégusté un grand pop-corn et un « Icee », qui est la même chose qu’une « Slurpee » sauf pour la marque déposée — c’est-à-dire, un litre de plaisir glacé au sirop fièrement artificiel (et un peu gazeux, aussi) de myrtille ou de cerise. La salle était presque complète et on a dû s’asseoir au premier rang, ce qui m’a fait un peu mal aux yeux et au cou. Mais le film, qui dure pourtant 2 heures 45 minutes, est amusant, bien filmé, aux truquages qui font sourire. Beaucoup d’araignées, aussi. Le casting est réussi : Kenneth Branagh se fout drôlement de sa célébrité et l’acteur anglais qui joue Malfoy Père peut se faire vraiment méchant avec un simple mouvement de la lèvre supérieure.

Dîner de grands ce soir. La HSP — je veux dire la « Haute Société Pédé » — nous invite chez eux. Le plus âgé du couple est rédacteur en chef d’une revue littéraire et librettiste d’opéra et l’autre est romancier et designer renommé de jaquettes de livres. Comme nous, ils habitent New-York pendant la semaine. Ils n’ont que faire de l’informatique, donc le copain, qui n’a jamais lu Proust et ne connaît mais rien du tout de l’opéra contemporain (par exemple), se taira. Ils nous raconteront des anecdotes de soirées de gala, de premières de théâtre, de réceptions mondaines. Nous n’avons en effet que très peu en commun, à part nos prédispositions sexuelles. Est-ce vraiment assez ?

le vendredi 15 novembre 2002

La météo prévoit un sale temps et j’ai donc voulu profiter du beau temps qui nous restait pour faire une petite promenade d’exercice dans le quartier avec Betty, parce qu’elle resterait en toute probabilité enfermée à la maison ce week-end. J’ai aussi voulu inspecter de près le nouveau parc qu’on est en train d’aménager sur les bords du Hudson – il y a une paire d’immeubles de l’architecte Richard Meier qui s’élève de chaque côté de la rue Perry en face du West Side Highway, du fleuve et du rivage opposé de l’(exécrable) état de New-Jersey.


Les nouveaux immeubles de luxe de Greenwich Village

La célèbre et richissime Martha Stewart, maintenant poursuivie par les autorités anti-fraude de la Bourse, avait acheté le grand appartement au sommet d’une des deux petites tours de verre pour la somme de $6 millions mais il paraît qu’elle s’est ensuite changée d’avis et n’a plus envie de s’y installer, même avec l’ascenseur privé pour sa voiture (elle n’aurait pas eu, on dit, envie d’avoir à faire avec les autres résidents de l’immeuble, dont Nicole Kidman et Calvin Klein qui sont eux aussi propriétaires, même au garage.)


Charles Lane

Juste à côté se trouve le Charles Lane, une de ces petites allées perdues en plein New-York. J’ai pris une photo et j’en ai découvert une autre, bien plus belle, de Berenice Abbott, qui habitait longtemps dans le quartier après son retour de Paris, où elle travaillait avec Man Ray. J’aime les pavés, de plus en plus rares.

On descend jusqu’à Charles Street où il y a un feu qui nous permet de traverser le West Side Highway pour atteindre le parc. On nous a chassés (assez gentiment) de l’entrée d’un des quais mais j’ai réussi à prendre cette photo de Newport-City (New-Jersey, état maudit), situé sur l’autre rive du Hudson où s’installent maintenant beaucoup de départements considérés comme « non-essentiels » des grandes boîtes financières, tels services informatique, services d’appui, comptabilité et cetera, pour lequel les PDGs ne veulent pas payer des loyers de Manhattan.


Un mini-Manhattan en face du vrai?

On remonte ensuite Christopher Street, tout calme à cette heure-ci. Nous passons devant la façade tristement fonctionnelle de ce qui avait été une boîte gay très renommée aux années 70 au nom pas très BCBG de « The Cockring ». C’est bien là où l’on m’a offert des poppers pour la première fois lorsque je dansais avec l’ami d’un ami en visite à New-York de Londres.


Ah, autrefois, c'était bien plus gai...

(Petit aparté: l'immeuble a une drôle d'histoire: il y avait la boîte au rez-de-chaussée et un hôtel de passe au-dessus. Un propriétaire de boîtes de nuit gays l'a acheté pour en faire un hôtel de luxe, avec un restaurant élégant tout en haut — ce type, tout à fait gay, s'est marié avec la fille d'un don de la mafia new-yorkaise. Il avait aussi un ami particulier très beau, joueur de baseball, qui travaillait chez UPS (je sais tout ça parce que je les voyais très souvent à Fire Island — le type, très bien bâti, avait des yeux d'un bleu vraiment incroyable — tandis que l'autre était tout petit, aux cheveux très bouclés et teints (blonds, presque blancs). L'affaire a duré des années mais à un certain moment, le joueur de baseball s'est décidé à rompre avec le propriétaire de boîtes de nuit, mais le propriétaire s'est tellement enragé qu'il est allé chez l'autre et l'a tué d'un coup de couteau. Si je m'en souviens correctement, le meurtrier était arrêté mais, avec l'aide de son beau-père mafia, il s'est enfui au Brésil, d'où on n'a pas réussi à le faire revenir aux USA. Les autorités américaines ont donc saisi ses biens immobiliers (qui appartenaient aussi à la Mafia) et de l'hôtel de luxe on en a fait un centre d'hébergement pour les personnes atteintes par le VIH. Je pense qu'on m'a dit que le propriétaire était rentré du Brésil mais je ne pense pas qu'il soit en prison. Je ne sais pas ce qui s'est passé avec sa femme.)

Plus loin, continuant vers l’est, on passe devant l’énorme façade en brique de l’immeuble Archives. C’était les archives fédérales réaménagées en appartements en 1988— il y a des années le copain et moi, nous avons visité un appartement dans l’immeuble — la qualité de la construction nous paraissait mauvaise, et c’était pourtant assez cher. Mais c’est dans cet immeuble que Monica Lewinsky est venue s’installer après son stage infâme à Washington. Moi je ne l’ai jamais vue.


Mais non, voyons, c'est trop tôt!

le jeudi 14 novembre 2002

Après la pluie, le beau temps — il fait 12º, quelques nuages tout blancs à l’horizon au-dessus du New-Jersey (état maudit). Je ai sorti le chien vers 12h30 ; on avait comme destination finale une sorte de terrain de jeu asphalté — quelques filets de basket montés sur le grillage, des bancs — juste devant les bureaux de Boss Models — tiens, ça doit être à cause de ça qu’on voit autant de beaux gars à vélo par là —et le copain, qui avait couru ce matin à côté de ce « parc » très new-yorkais, c’est-à-dire, sans aucune trace de verdure à part quelques touffes de pissenlits, m’avait dit en rentrant qu’il y avait vu une vraie foule de gens avec leurs chiens . Bon, je voulais aller jouer avec Betty et profiter du beau temps, mais il me fallait d’abord chercher de l’argent au distributeur dans la 12e rue ouest, parce que je voulais acheter une balle chez l’animalier de la rue Hudson. Donc, Betty et moi, nous sommes sortis de chez nous pour nous rendre au parc (Betty, c’est vrai, ne savait pas où on allait mais elle avait l’air content tout de même). Parce qu’il faisait beau, j’ai pris mon appareil photo et au coin de la 4e rue et de la 11e rue (intersection illogique très connue) je l’ai sorti pour prendre une photo du café-restaurant français du coin, Tartine , où toutes les tables extérieures étaient occupées. J’ouvre l’appareil et tout d’un coup je remarque, assis à une table, un homme habillé en noir dont le visage me dit quelque chose. Il est seul, et il me regarde avec mon appareil d’une façon un tout petit peu gênée et méfiante — je vois qu’il parle au téléphone et ne me quitte pas des yeux. A l'instant je reconnais ce visage ridé et hagard — c’est Lou Reed. Je prends la photo et me remets en route.


Le chanteur se trouve sous le store de gauche

Je retire un peu d’argent, puis on passe chez l’animalier, où je trouve une balle parfaite en plastique rouge, et on repart pour le parc. Hélas, arrivé au bon endroit, je vois un écriteau qui dit très clairement, en lettres majuscules, « No Dogs Allowed ». Il n’y a effectivement aucun chien dans le parc — il n’y a personne en fait, et je me demande si je devrais feindre de ne pas avoir vu l’interdiction, qu’on doit fouler de toute façon le matin, mais finalement je me suis résigné à continuer notre balade, qui nous a mené ensuite devant le restaurant branché Pastis, une de ces fantaisies hyper-francophiles réalisées par le restaurateur Keith McNally.


Pastis, un parc à thème français?

Nous avons continué dans la rue Gansevoort, où il y a un nouveau bar à vin Rouge à côté du restaurant Florent, puis on a pris la rue Washington pour rentrer chez nous — ce quartier change énormément en ce moment, on est train de construire un hôtel et un immeuble . C’est dans la rue Washington qu’habitait le peintre Pop Roy Lichtenstein.

C’était derrière le premier appartement dans lequel le copain et moi nous avons vécu ensemble. C’est aussi à cet appartement qu’on a ramené la petite Betty, qui n’avait que 7 semaines, du grand refuge de l’ASPCA dans la 92e rue est. On a remonté la rue Bank mais Betty ne semblait pas reconnaître les pavés sur lesquels elle avait appris à faire pipi correctement — on passait trois acteurs qui répétaient un texte de théâtre sur le trottoir — ils le faisaient devant l’école de théâtre HB Studio.


La rue Bank, avec sur la droite ses maisons d'ouvriers du début du 19e siècle

On a un vernissage à la galerie ce soir. Donc, soirée gâchée.

le mercredi 13 novembre 2002

A l'époque où j’habitais Kinshasa, il y avait une loi en vigueur dans la capitale du Congo, alors appelé le Zaïre, qui punissait d’une amende importante les chauffeurs qui, par insouciance ou malveillance, en conduisant leurs véhicules au milieu des grandes flaques d’eau aux bords des rues de la ville, éclabousseraient les piétons. Je trouvais cela très bien, et on aurait peut-être intérêt à introduire une loi comparable à New-York, où les chauffeurs de taxi et les banlieusards du New-Jersey en BMW s’amusent à tremper les gens dans la rue Bleecker. (Est-il évident qu’il a beaucoup plu ces derniers jours ?)


De la petite provocation dans le marché de l'art new-yorkais (et qui est ce M. Mimran?)

le mardi 12 novembre 2002

Plus tard…

La chienne sort pas de sa cage dans le salon — je crois qu’elle souffre de la déprime de retour en ville, aggravée par une pluie chaude et constante dans laquelle elle n’aime pas sortir — ce qui est très compréhensible, d’ailleurs. Moi, je suis parti en retard pour la galerie (on y a monté une nouvelle exposition collective la semaine dernière de peintres réalistes — le meilleur des tableaux, à mon avis du moment, c’est de John Button, mort en 1982 — c’est assez grand, 150 cm de haut par 226 cm de large, peint en 1963, et il s’appelle Garage Space ; c’est une vue très plate de la façade couleur brique d’un garage urbain, avec des grandes portes fermées et un panneau qui dit : Garage Space en grosses lettres et Day & Night en plus petites. Il y a une jeune femme habillée en jupe simple, dépeinte en silhouette, qui passe devant ces portes fermées et coupées par un léger ombre horizontal ; elle tient un sac (de livres ? d’achats ? ) devant elle. C’est tout, un moment passager, pas important, sans drame particulier, un peu à la Edward Hopper.

La porte de l’immeuble dans lequel se trouve la galerie était fermée parce qu’on versait du béton pour en faire les planchers des trois nouvelles galeries qui s’installent au rez-de-chaussée. J’ai demandé au beau Brésilien Roberto comment il fallait faire pour monter au 1er étage et il m’a dit, avec son beau sourire, qu’il fallait prendre l’ascenseur de service opéré par l'arabe sournois qui nous demande de l’argent pour ne pas fermer la porte d’entrée pendant les vernissages. Il ne me reconnaît pas, heureusement, parce que je crois qu’on ne lui a rien donné le mois passé. Avec la pluie et la porte fermée, il n’y aura personne aujourd’hui.

Correction : L’Affordable Art Show, malgré son début peu prometteur, a fait de l’argent. Les collectionneurs sont venus à flots au quai le samedi et le dimanche et ils ont acheté — la plupart des galeries sont très contentes et elles veulent faire parties de la prochaine foire.

Je me sens groggy et épuisé même après 7 heures de sommeil et deux grandes tasses de café. Ça doit être le comprimé de mélatonine 2,5 grammes que j’ai avalé hier soir. Le copain a dû se lever tôt pour faire une conférence téléphone avec le Royaume-Uni et Singapour — cela dure en général 1h30 et je n’ai pas le droit de mettre la radio pendant ce temps-là. Il me faut la NPR pour me renseigner sur ce qui s’est passé dans le monde pendant que je dormais — on a aussi le New York Times qu’on dépose devant l’entrée de l’appartement, mais moi je le lis plus tard, après avoir fait un petit tour parmi mes sites favoris. Les histoires bizarres de viol et d’étouffement d’affaire qui sortent du palais de Buckingham m’amusent assez, tout comme la remarque faite par la femme de l’ancien valet de chambre de la princesse Diana, « I went into this marriage with my eyes wide open ». Ma vieille amie à la campagne et moi, nous en avons beaucoup ri ce lundi passé — elle ne se sentait pas bien et est restée au lit mais on se parlait au téléphone. Elle a insisté que je lise Les Mémoires d’Outre Tombe de Chateaubriand — elle-même, elle est train de lire De la démocratie en Amérique par de Tocqueville. On a parlé aussi du grand amour de Mme Récamier (belle et bête, selon Benjamin Constant) et de l’écrivain Chateaubriand (laid et intelligent, selon tout le monde). Elle se sent complètement désespérée par les récentes victoires républicaines, qui l’ont jetée dans une humeur des plus noires, puisqu’elle dit qu’elle est trop vieille pour voir un retour au bon sens. Essayant de lui remonter le moral un peu, je lui ai signalé les manifestations de 400.000 personnes contre la politique de Bush à Florence. A cela elle me répond « Ouais, ouais, mais à Washington ils se foutent tout à fait de ce qui se passe en Europe. » Malheureusement, je pense qu’elle a raison. Mieux vaut nous concentrer sur les pécadilles délicieuses de la famille Windsor et les liaisons d’amour du 19e siècle.

le dimanche 11 novembre 2002

Le copain et moi, nous étions très contents hier parce qu’on nous avait promis la connexion Internet par câble — on avait fait la commande depuis New-York et on est allé se faire connecter officiellement au bureau local de la compagnie de câble Comcast. Ce bureau-là se trouve au milieu de ce qu’il y a de plus laid dans le paysage américain actuel — un ramassis de supermarchés géants (tels Wal-Mart et Stop-n-Shop), de stations-service, de petits centres commerciaux moches (salons de coiffure, magasins de vidéo, réparations d’électroménager, restaurants dits « de famille »), d’énormes terrasses asphaltées pleines de VTT et de pick-up neufs — le bureau de Comcast se trouve dans ce qui avait été un simple bungalow des années 40 transformé sans grâce en bureau et minable studio de télévision pour enregistrer les programmes d’accès public que la société est obligée de diffuser. C'est situé sur une petite hauteur à une centaine de mètres de la route et presqu’impossible à repérer parmi tous ces bâtiments style « entrepôts efficaces » qui l’entourent. Mais on y arrive finalement et une jeune asiatique un peu bouboule, aux cheveux rayés de rouge, nous accueille gentiment au comptoir et après quelques frappes au clavier, elle nous rend le modem câble. Chic alors ! On rentre tout de suite à la maison et le copain commence l’installation — problème ! Il téléphone à l’appui technologique de Comcast — ah ! il y a un truc qui ne marche pas dans la centrale locale de commutation. On est en train de le faire réparer. Bon. Je sors pour acheter le dîner — on a trois amies qui viennent dîner chez nous et je propose des carottes râpées, un poulet rôti au citron et au romarin, des pommes de terre nouvelles frites au poêle et des asperges (venues du Pérou, c’est la première fois que je vois ça) — enfin, des mets difficiles à rater pour le non-cuisinier que je suis. Je rentre — toujours pas de connexion par câble — je prépare le dîner, les gens arrivent à 8 heures moins le quart — l’amie de la banlieue de Boston porte une sorte de chapeau cloche au crochet parce qu’elle a perdu la plupart des cheveux à cause de traitements chimiques récents pour une recrudescence d’un lymphome — mais à part les cheveux elle est toute en forme et accepte volontiers un verre de champagne pour célébrer sa santé améliorée. Avec elle est une amie anglaise en visite aux USA, qui habite un village aux environs de Redding, à l’ouest de Londres (je suis presque nul en géographie anglaise). Une autre amie du coin nous rejoint une demi-heure plus tard. On parle de l’Afrique (l’Anglais a vécu 1 an et demi en Afrique du Sud et moi j’ai passé presque 2 ans au Zaîre d’alors), de l’Irak, de la vie villageoise. On a bu un Saint-Emilion vraiment pas mal (on ne voulait pas du Pouilly-Fuissé) et tout le monde est parti vers 21 h 30.

Je prépare un pot-au-feu « à la Nouvelle-Angleterre » ce soir — c’est-à–dire que comme il est impossible de trouver ici les ingrédients exacts pour faire un pot-au-feu français classique, je me permets de substituer librement dans la recette tirée du Larousse de la cuisine. Hier au supermarché j’ai demandé à un des garçons bouchers de quelle partie de la vache venait un certain morceau de viande et il s’est haussé les épaules en me répondant avec un petit sourire « Chais pas. » Voilà un peu le problème.

Demain c’est Veterans Day. C’est un jour férié pour les banques et les administrations fédérales, donc pas de poste, mais à part ça, tout devrait être ouvert. J’ai une réunion ici demain après-midi, après laquelle on rentre à New-York.

le 8 novembre 2002

Nuit pas reposante — je me suis couché vers 11h pendant que le copain jouait à l’Age de Mythologie (je ne vois pas pourquoi ce jeu doit se nommer « Age of Mythology » ou même, plus gauchement, « Age of Mythologie ») qui l’obsède en ce moment. Il a éteint l’écran vers minuit (et on a dû se lever à 6h30) et tout d’un coup le chien saute sur le lit (et sur moi) ce qui me réveille tout à fait. Le copain s’endort immédiatement (il a le talent pour ça) mais moi je reste là, éveillé dans l’obscurité de la chambre, à écouter les bruits du dehors — des voix distantes, des aboiements de chiens, des sirènes. De temps en temps je me lève la tête pour lire l’horloge digitale, qui indique 1 heure, puis 2h11, et ainsi de suite. Je ne sais pas pourquoi je n’ai pas pu me rendormir — je n’ai pas à présent de soucis qui me tourmenteraient de façon particulièrement aiguë. Ce qui se passe ici dans la vie politique me déprime, oui, mais on a pourtant été capable, il faut l’avouer, d’aller dîner avec un ami dans un resto italien plus ou moins homo (c'est-à-dire, avec de beaux serveurs (probablement mais pas nécessairement) gays et plusieurs couples masculins) dans la 8e avenue — toujours plein, toujours avec des gens qui attendent sur le trottoir pour entrer, donc aucune évidence de crise financière. Nous parlons de combien on a été déçu par les élections, et ensuite on se demande où on pourrait aller pour quelques jours à la plage. Notre ami passe les vacances de Thanksgiving avec son petit ami berlinois à St-Barth (tarif spécial très intéressant proposé — et acheté — en juillet passé), il connaît très bien les îles caraïbes ainsi que la Floride (il ne peut plus sentir Key West, où il est allé souvent il y a vingt ans — aujourd'hui, selon lui, ce n’est qu’une boutique à t-shirt infecte — le copain et moi, nous sommes beaucoup moins cosmopolites, on n’y est jamais allé et on est presque vierge pour les Caraïbes et la Floride — je suis allé une fois à Nassau, aux Bahamas, et le copain vient de rentrer de Disneyworld, à Orlando.). L'ami connaisseur aime bien South Beach, du moins pour un week-end, et il nous explique qu’on n’y a vraiment pas besoin de voiture. (Pour St-Barth, nous dit-il, il faut au moins cinq jours, puisqu’il est 8 heures de voyage pour y arriver de New-York, avec une escale à St-Martin — voilà, il nous apprend tout !) On a bu un vin chilien pas trop mauvais, un peu trop velouté à la façon californienne. C’est peut-être cela qui m’a empêché de dormir, ce vin de chez Pinochet ?

le 7 novembre 2002

Sur ma liste perpétuelle de choses à faire figure trouver un tissu d’ameublement pour le sofa à la campagne. Puisqu’il fait beau aujourd’hui j’ai décidé d’aller faire un tour dans le Lower East Side où il y a un tas de magasins de tissus. En descendant la 4e rue vers le Soho j’ai rencontré une amie qui a proposé de m’accompagner, ce que j’ai accepté avec plaisir.


Publicité pour le parfum CK dans Houston Street

Marchant en direction de Broadway on a parlé des élections, qui l’ont déçue aussi. On est arrivé finalement dans le peu qui reste du quartier dit Little Italy — quelques cafés touristiques, une boutique à souvenirs, une pâtisserie italienne — maintenant tout à fait envahi par les Chinois.


Une vue de l'Empire State Building de Little Italy

On continuait vers l’est où nous nous sommes retrouvés, après avoir traversé la rue Allen, dans le Lower East Side, l’ancien quartier des immigrés juifs, dont la rue principale, Orchard Street, est toujours une rue marchande de petits magasins de vêtements et de tissus au rabais, tenus pour la plupart par des Chinois ou des Portoricains, mais il y a toujours quelques marchands juifs venus de la Syrie et du Maroc.


Magasin chinois de fruits de mer

Arrivés au magasin voulu, Joe’s Fabric Warehouse, nous sommes montés au premier étage, où j’ai dit bonjour à Joe, qui je connais depuis des années, et puis je me suis enfoncé dans les rangées de rouleaux de tissus — il n’y a que quelques centimètres de place au milieu de chacune pour marcher — et les tissus sont rangés plus ou moins selon le type — toiles de Jouy, velours, couleur unie, et cetera. Moi, je n’ai pas vraiment trouvé quelque chose de convenable pour le canapé — il faudrait que le tissu soit assez dur pour résister aux griffes de Betty, qui aime creuser dans les meubles, et aussi avoir assez de motifs pour cacher les petits accidents (vin rouge, pattes sales) que l’on lui fera subir. J’ai pris trois petits échantillons, deux de taffetas polyester, dont l’un bleu néon et l’autre bleu turquoise à seulement $15 le yard, et un ottoman jaune à croisements brique à $35 le yard. Je sais déjà qu’ils n’iront pas mais il faut que je fasse l’effort de chercher dans les magasins au rabais avant de me permettre d’acheter le tissu que je voudrais à un prix nettement plus élevé. Bon, je suis radin — c’est encore ce petit ( ?) côté puritain.


Rouleaux de tissus chez Joe's Fabric Warehouse

Mon amie et moi, nous avons alors pris un taxi dans la East Houston Street pour rentrer au Village, où elle habite comme moi. Le chauffeur de taxi écoutait la radio infos et il y avait une conférence de presse (la première depuis juillet, je crois) de Bush. Le chauffeur noir tourne vers nous, derrière, et dit, dans un fort accent africain et avec un soupir d’exaspération, « Mais comment, vous, les électeurs américains, vous avez pu faire ça, donner tout à ce Bush. » Je me suis excusé en disant qu’on avait voté pour les démocrates, nous. On s’arrête à un feu. On entend la voix de Bush. Le chauffeur fait un hochement de tête résigné, puis en démarrant, il dit « C’est comme voter dans un pays du tiers-monde. » Il n’a pas tort.

le 6 novembre 2002

Les élections d’hier m’ont montré comment « le peuple » peut « se tromper ». Il ne me semble pas hors de propos de signaler que 44 % des électeurs allemands ont voté en faveur d’Hitler lors des élections du 5 mars 1933. Quelques recherches effectuées sur cette triste période m’ont donné à réfléchir sur la portée éventuelle des événements d’hier. Le voici:

« La dictature nazie s'est mise en place extrêmement rapidement et a instauré la terreur dans le pays : après l'incendie du Reichstag, le 27 février, plus de 4 000 sociaux-démocrates, communistes et libéraux ont été arrêtés. Le 28 février, Hindenburg s'est appuyé sur l'article 48 de la Constitution, conférant au Président de la République les pleins pouvoirs en cas de crise, pour promulguer une "ordonnance pour la protection du peuple et de l'État". (On se souviendra du récent USA Patriot Act voté par le Congrès américain le 25 octobre 2001 à la suite des attentats contre les tours du World Trade Center à New-York et le Pentagon à Washington) Les droits fondamentaux, notamment les libertés d'expression, de réunion, d'association, le droit de propriété, le secret postal, l'inviolabilité du domicile, furent suspendus. Le gouvernement du Reich s'est octroyé le droit d'intervenir dans les Länder, et des peines de mort ou de travaux forcés étaient prévues pour les opposants qui "menaceraient l'ordre public". »

« Le 23 mars 1933 le Reichstag vote les pleins pouvoirs à Hitler pour quatre ans avec 441 voix contre 94 voix socialistes (SPD). Tous les députés communistes et une partie des sociaux-démocrates étaient emprisonnés. Pour obtenir une majorité des 2/3, Hitler avait promis aux conservateurs de ne prendre aucune mesure contraire à la Constitution. Le parti conservateur et nationaliste Deutsche Nationale Volkspartei était déjà l'allié de Hitler, et celui-ci, pour gagner les voix du Zentrum, avait promis d'établir un Concordat avec le Saint-Siège pour tout le Reich (jusqu'alors il n'y avait que des concordats signés avec les Länder), ce qui mettait l'Église catholique à l'abri. (On se souviendra de l’alliance politique des Républicains avec les églises évangéliques sur les questions de l’avortement et de la recherche sur l’embryon, pour ne citer que ces deux exemples prééminents.) C'est à la suite de cette promesse que les centristes se sont rangés aux côtés de Hitler. Hitler obtient le droit de légiférer sans contrôle du Reichstag pendant quatre ans : la démocratie parlementaire est abolie. Hitler devient légalement dictateur ; c’est la fin de l’État de droit et la Gleichschaltung (mise au pas) commence officiellement. En un peu plus d’un an, de mars 1933 à juin 1934, se met en place la dictature : c’est la Révolution nationale-socialiste. » (J'ai trouvé ces texte sur le site resistanceallemande.online.fr. Pour lire des extraits (en anglais) des textes des décrets allemands de 1933, vous pouver vous rendre ici.)

le 5 novembre 2002

Il fait frais. Les gens pressés descendent toujours dans le métro, les tasses de café en carton et les journaux à la main. Tout a l’air très normal et cela donne pourtant un peu l’impression du calme avant l’orage. Ici on vote aujourd’hui. A New-York il n’y aura certainement pas de grandes surprises — M. Pataki restera à Albany. Ailleurs, on ne sait pas vraiment — aura-t-on encore des histoires en Floride ?

Demain on a prévu une réunion de la banque de la Réserve fédérale à Washington et on se demande si les gouverneurs, sous le règne actuellement un peu moins heureux de M. Greenspan, se décideront à baisser encore une fois le taux d’intérêts — c’est déjà tout bas. D’un point de vue politique, baisser le taux demain n’a plus beaucoup d’intérêt, puisque les gens auront déjà voté, donc cela ne peut pas influencer les voix. Mais la Bourse, toujours anxieuse, s’attend à quelque chose — et si la Réserve fédérale ne fait rien (ce qui est probable), la Bourse pourrait alors chuter, en expliquant que la Réserve ne lui a rien donné pour la soutenir. Les valeurs restent nettement survaluées (tout le monde le sait mais peu en parle ouvertement) et l’on ne sait pas ce que l’on va faire si on commence une guerre en Irak (c’était comme une claque retentissant au visage de M. Bush quand le ministre des affaires étrangères d’Arabie saoudite a dit sur CNN que son gouvernement ne permettrait pas aux forces aériennes américaines de se servir de bases en Arabie saoudite pour mener des opérations de guerre contre l’Irak — sans parler des élections récentes en Turquie, où tous les partis politiques se sont mis d’accord contre une guerre en Irak) et si le pétrole du Moyen-Orient est coupé et s’il y a un autre attentat meurtrier aux USA ou en Europe revendiqué par Al-Qaïda ou un autre groupe du même genre, alors là — on pourrait voir le véritable krach dont on parle tant.

Oui, j’ai voté ce matin, mais je me garde de retenir le souffle encore quelques instants. On verra plus clair demain.


La flèche à gauche indique où on va pour voter

En passant, je trouve ça marrant de pouvoir dire à mes amis non-New-Yorkais que je remplis mon bulletin de vote (en réalité je tire sur une petite manche au-dessus d’un nom pour indiquer mon choix) dans une salle de réunion du Centre de la communauté lesbienne, gay, bisexuelle et transsexuelle entourée de murales de Keith Haring et d’autres. (Quand j’habitais Bank Street, on votait dans le local de la synagogue gay Beth Simchat Torah — c’est bien ça le quartier !) Plus surprenant encore, j’ai tout de suite reconnu une des personnes responsables pour le scrutin à la table de notre petit district — c’est une artiste qui me dit bonjour tout gentiment et elle retrouve mon nom sur la liste des inscrits très rapidement. La femme qui attend derrière moi, en casquette de vélo bleu, dit à haute voix qu’elle a envie de s’installer en Floride pour se faire observateur de vote, tout comme les Russes et les Albanais qui y sont déjà.

le lundi 4 novembre 2002

Ce matin, lorsque je jouais avec le chien sur la pelouse d’un ancien phare, je me suis posé la question de savoir si les climats posséderaient une valeur morale ? Plus précisément, est-ce que les gens qui choisissent d’habiter dans les pays aux hivers longs et durs sont moralement supérieurs à ceux qui vivent dans les pays ignorants de l’hiver ? Plus précisément encore, est-ce que les gens qui acceptent de vivre dans un pays où l’hiver est une saison pleine de menace sont moralement supérieurs aux gens qui quittent leur pays pour s’installer pour plusieurs mois dans un autre où l’hiver n’est qu’une agréable décoration de Noël, où le tennis et le golf se jouent toujours, où les intempéries hivernales ne sont que des infos distantes entendues à la radio ou télévisées en direct par la Weather Channel ?

Y aurait-t-il une échelle de valeur morale gradée selon la température moyenne en janvier ? Peut-on croire que les gens qui habitent, par exemple, à Québec en hiver seraient « moralement » supérieurs à ceux qui préfèrent passer l’hiver à Sarasota ? Dans le village où nous avons notre petite maison de campagne une bonne partie des habitants s’en vont chaque hiver pour des maisons et des « condos » en Floride. Nous qui restons dans le village à subir les contrariétés de notre latitude, nous nous sentons et soulagés par le départ de ces visiteurs de passage et abandonnés par des gens qui doivent évidemment nous considérer comme des débiles pour vouloir (ou devoir) rester là où il fait si mauvais si longtemps.


Vue de la mer en automne, assez tôt le matin

Tout cela, c’est sûrement très puritain — le plaisir, le bien-être physique n’est pas en soi désirable (l’anti-épicurisme), ou bien la souffrance causée par les difficultés physiques de l’hiver hausse celui qui l’éprouve à un niveau sensuel plus élevé (un masochisme purifiant ?). Est-ce mieux et bien plus sain peut-être de demander tout simplement des renseignements sur des locations à St-Barth ?

le dimanche 3 novembre 2002

J'ai oublié de noter qu'on est allé mangé vendredi soir dans un nouveau restaurant italien à deux pas de chez nous, événement assez rare pour nous puisque nous sommes en général en train de nous rendre à la campagne les vendredis soirs. J'ai pris une salade d'artichauts (pas mauvais) pour commencer, et je croyais avoir commandé une sorte de rôti de porc mais le garçon m'a apporté un morceau de boeuf pas très bon — il m'a assuré que c'était bien cela que j'avais commandé. On a bu une bouteille de Montepulciano — les prix des entrées étaient plutôt raisonnables mais pour les vins, ils étaient tous chers. On n'y retournera pas probablement. Samedi soir, on est allé au supermarché D'Agostino's dans la rue Jane, pour acheter du fruit, des cacahuètes, des salades de légumes, qu'on a mangés en regardant nos vidéos.


On a envie de quoi ce soir?

Le copain n'a commencé à faire sa valise qu'à 22h et puis il s'est installé devant l'ordinateur pour jouer le nouveau jeu qu'il avait acheté — l'Age de Mythologie. Il l'a joué jusqu'à minuit, ce qui est idiot quand on doit se réveiller à 5h30 pour prendre la voiture pour l'aéroport à 6h. Les réunions commencent, m'a-t-il dit, à 11h en Floride et vont jusqu'à 18 h. Il sera mort.

C'est le Marathon de New-York ce matin, mais tout ça se passe au East Side; moi, je prendrai la voiture à 11h45 et j'espère échapper au chaos de la circulation en prenant le Merritt Parkway pour m'enfoncer dans le Connecticut. Il fait assez beau aujourd'hui. Le Merritt, c'est lent (construit dans les années 30, je crois) mais c'est beau, surtout si on aime les arbres. Il y en a plein.

le samedi 2 novembre 2002

Journée plus ou moins gaspillée, mais quand même agréable. Le copain a dû aller très tôt au bureau et je suis resté au lit avec le chien. J'ai traîné plus tard au gym et pendant que je faisais le stairmaster, il y avait une classe de step très énergique dans la salle d'à côté conduite par un noir athlétique — c'était plein de monde, en majorité filles (femmes) mais aussi avec quelques garçons (hommes), et ça tournait, dansait, montait les gradins en plastique à un rythme effréné. Il y avait aussi (c'est normal, c'est samedi) tout un monde qui attendait son tour aux vélos stationnaires et tapis roulants — j'ai fait mes trente minutes et suis parti, pour faire les mots-croisés du Times (samedi, c'est la grille la plus difficile de la semaine). J'ai sorti le chien, on est allé se promener un peu plus loin que d'habitude, je faisais du lèche-vitrine, Betty flairait chaque base de réverbère, des femmes et des hommes et même un beau jeune homme accompagné de son père, sa mère et une soeur nous ont souris, on était content. Rentré chez nous, on y a retrouvé le copain revenu du travail. Nous sommes sortis encore pour prendre un café dans la 6e avenue et pour aller acheter le nouveau cd de Sigur Ros à Tower Records. Rentrant de Broadway, on s'est arrêté dans un magasin de vidéos dans la 8e rue où j'ai acheté 2 DVDs de Pedro Almodóvar, « Tout sur ma mère » et « Femmes au bord de la crise de nerfs ». On a continué ensuite a un autre club de vidéos dans la Greenwich Avenue où le copain est membre et on a loué « Shallow Hal » et les premiers épisodes de « Sex in the City » qu'on n'a pas vus parce qu'on n'est pas abonné à HBO. C'est drôle parce qu'en me promenant avec Betty hier après-midi, j'ai remarqué un groupe de paparazzi et de flics, ainsi que des touristes français et nous-mêmes, devant la maison de Mlle Parker. Par hasard j'avais toujours mon appareil photo dans la poche de mon manteau et voilà!

Bon, je sais bien que ce n'est pas du Lartigue ou du Modell. On nous a expliqué qu'on attendait la nouvelle mère qui rentrait de l'hôpital avec son enfant nouveau-né — en effet, on a vu une grande photo de la famille à la une du New York Post d'aujourd'hui.

« Shallow Hal » n'a pas pu nous divertir, on a vite mis la cassette de « Sex ». C'est frivole, c'est prévisible, c'est un peu trop Woody Allen lite, mis à jour et fait pour la télé, mais, bon, ça a aussi des moments amusants. Demain à 6h le copain doit partir pour Orlando — oui, à Disneyworld, pour une conférence organisée par la banque. J'aurais pu l'accompagner mais je déteste la Floride, je ne voulais pas mettre Betty au chenil, et finalement je n'ai pas envie de soutenir l'empire Disney en aucune façon. Donc, je reste à New-York pour quelques heures avant de partir pour un soir à la campagne avec Betty. Je dois rentrer lundi soir pour pouvoir voter mardi aux élections.

le vendredi 1er novembre 2002

On a survécu à la fête — à 18h, quand j'ai sorti le chien, j'ai croisé deux petits diables et une grande fée blanche en tutu, avec des ailes de dentelle. Le copain est rentré chez nous de Wall Street sans incident — on s'est enfermé dans l'appartement pour regarder la télévision — il y avait une émission spéciale des Simpsons pour Halloween (pas extra, à mon avis), puis un nouvel épisode de Will and Grace, qui nous a fait sourire (par moments). On a commandé de quoi manger d'un bon restaurant japonais du coin et cela a pris temps pour venir. Pourtant on a donné un pourboire plus que conséquent au livreur, un vieil Asiatique au visage tout ridé, en lui remerciant d'être sorti par une telle nuit. On mange en regardant le début d'ER, mais l'épisode devient vite trop déprimant. Dans une des histoires concurrentes qu'on suit il s'agit d'un couple homo qui a fait une fête d'Halloween chez eux. L'immeuble a pris feu et il y a trente blessés qui viennent d'arriver dans la Salle d'Urgence. L'un des deux, toujours en costume brûlé et déchiré, entre dans la chambre de son ami (ben, on apprend plus tard que c'est son ami — à cet instant-là, c'est un jeune quelconque qui demande à savoir comment va l'autre, allongé sur un lit d'hôpital). Il dit au médecin « Je peux lui parler? » et le médecin lui répond, tout en haussant ses épaules, « Allez-y. Il ne vous entendra pas. On lui a donné un sédatif fort. » Puis on voit le visage de l'ami, horrifié, qui regarde l'autre, les yeux fermés, dont le visage est tout à fait brûlé, dévasté! Oui, oui, je sais, ça fait très mélo (et ils le font très très bien sur ER, qui dure depuis des années) mais je n'en pouvais plus. J'éteins le poste et je sors le chien une dernière fois dans la soirée. Dehors nous entendons les bruits des hélicoptères qui planent dans l'obscurité au-dessus de nos têtes. On voit deux jeunes gens qui nous passent en cachant leurs bouteilles de bière. Déjà, le chien en a marre et veut rentrer. Il doit entendre des tas de sons que nous, humains, ne pouvons pas capter.