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(C'est grâce à l'intelligence supérieure de l'ami péruvien qu'une bonne partie des archives du mois d'avril 2003 a été récupérée.)

le mercredi 23 avril 2003

Le fils de l’amie écrivain est arrivé tard hier soir — je n’avais rien révélé à l’amie écrivain de sa visite imminente, car elle n'avait pas voulu qu’il se complique encore plus la vie à cause d’elle. Elle allait un peu mieux, c’était peut-être le changement d’antibiotique, mais en fait je n’en sais absolument rien. Elle avait regagné un peu de couleur aux joues, ce qui lui faisait du bien, au moins de mon point de vue.

Je suis retourné à l’hôpital ce matin vers 11 heures et là j’ai retrouvé son fils devant la station des infirmières. Il téléphonait à sa femme, qui se trouve à Chicago pour un colloque de travail. Une des aides-soignantes a réveillé l’amie écrivain en lui apportant son déjeuner — un sandwich de salade de thon, une crème de céleri, et du « jello » rouge aux fruits — donc nous sommes tous les deux rentrés dans la chambre. Son fils lui aidait à manger — elle a du mal à tenir un verre ou une cuillère. Il lui avait aussi apporté du jus d’orange frais pressé qu’elle buvait à la paille. Le meilleur, c’est qu’elle est très contente, voire soulagée, que son fils unique soit là, auprès d’elle. Juste avant une heure je leur ai pris congé, sachant qu’elle ne serait plus seule. Je la reverrai samedi après-midi.

En ce qui concerne les autres aspects de ma vie actuelle, c’est le bordel — je n’arrive pas à effectuer tout ce que j’ai promis de faire. Ma paresse naturelle y est pour beaucoup, sans doute, et la fainéantise exacerbée par la tentation quasiment irrésistible de ne rien faire le soir que de regarder bêtement la télé.

J’ai toutefois recommencé à lire « La Nausée » de Sartre — je l’avais lu il y a des décennies pour la première fois au collège, dans un cours de français. Ne me rappelant que quelques idées très générales du roman, je me suis décidé à le relire après avoir terminé Plateforme de Michel Houellebecq, dans lequel j’ai ressenti une proximité morale des personnages principaux, un « effet » que je me suis très possiblement imaginé à tort. J’avais oublié qu’il s’agit dans ce roman d’un journal « retrouvé » parmi les papiers d’un certain Antoine Roquentin, résident temporaire de Bouville. A la première page, dans un « feuillet » non daté, on lit « Voilà ce qu’il faut éviter, il ne faut pas mettre de l’étrange où il n’y a rien. Je pense que c’est le danger si l’on tient un journal : on s’exagère tout, on est aux aguets, on force continuellement la vérité. » Mais, y aurait-il une écriture véritablement passive — qui laisserait passer la vérité d’une réalité à une autre sans la transformer ? À suivre.

le mardi 22 avril 2003

Plus tard...

Voici un site excellent, trouvé chez Atrios, qui ferait beaucoup de plaisir à l'amie écrivain. J'espère pouvoir lui en parler. A ne pas manquer: cette chansonnette extraordinaire.

Il me reste difficile de voir mourir une personne que j’aime. J’en ai vu mourir pourtant plusieurs — Lino, atteint du sida, le corps gonflé de médicaments plus ou moins inutiles et la peau marquée de grandes taches de marron pourpré, Robert, rendu sourd et chauve par un cancer du cerveau, qui s’inclinait avec une politesse presque japonaise devant chacun des aides-soignants pour les remercier après un traitement pénible d’irradiation, Mark, rongé par un cancer du foie, qui traitait la mort comme s’il ne s’agissait que d’une réception mondaine un peu particulière, et maintenant l’amie écrivain, dont la condition s’est beaucoup aggravée depuis hier. J’ai dû parler avec son fils à Washington, qui arrivera ici ce soir ou demain matin. Elle m’a dit ce matin, dans une voix atroce et étranglée de flegme, qu’elle souffrait tant qu’elle était sûre ou de se guérir ou de s’évanouir. Moi, j’ai fait l’ami naïvement optimiste, en lui disant tout bêtement « Oh, il faut que vous vous reposiez. Et il faut un peu de temps aux médicaments, pour qu’ils marchent. » Et ainsi de suite. Mais sa tête, ce matin, c’était une tête de mort. Et elle avait tant de mal à respirer. J’espère que j’ai tort. Je passerai la voir encore en début de soirée (l’hôpital se trouve à 25 minutes de chez nous en voiture.) Je sais qu’elle a peur de mourir, on en a parlé plusieurs fois. La douleur purificatrice ne la tente pas, comme une vie après la mort ne lui intéresse point. Plutôt que de la mort, elle a peur de l’inconnu. Elle n’aime pas les surprises.

Elle vient d'avoir 85 ans. Elle a fumé comme un pompier pendant plus de 60 ans. Elle est grosse, elle n'a jamais fait d’exercice. Elle a déjà eu des histoires de pneumonie graves, ainsi que des problèmes cardiaques. Elle est mortelle, quoi. On le sait, bien sûr, mais quelquefois on n’arrive pas à le comprendre tout à fait.

le lundi 21 avril 2003

On a eu, le copain et moi, un Pâques un peu plus compliqué que prévu. Tout a bien commencé le samedi soir, lorsqu’on est allé dîner chez une amie — on était sept à table, tous d'assez proches amis. Au début tout le monde a fait un effort pour ne pas parler de l’Irak — on l'a même dit exprès, en commençant par : « I know no one wants to talk about Iraq… » ou « Je sais bien que personne ne veut parler de l’Irak… », comme pour s’excuser d’une réflexion qui pourrait sembler excessivement sérieuse. C'était vers la fin de la soirée, après plusieurs bouteilles de vin, que commençaient les commentaires — le financier écossais, qui vit aux Etats-Unis depuis 30 ans, a remarqué que l’Amérique suit le même chemin tracé il y a cent ans par les Britanniques. Sa femme a dit ensuite qu’elle se sentait tout à fait impuissante devant la réussite apparente du pari républicain sur la guerre. Tous les autres invités assis autour de la table reconnaissaient aussi que la guerre n’avait pas été justifiée (notre pays ne se trouvant dans aucun danger immédiat), que la notion de guerre « préemptive » ouvrait la voie à d’autres aventures militaires moins « faciles » que celle qu’on venait de « conclure », et que les Etats-Unis agissaient en véritable « état voyou ». Mais qu’est-ce qu’on devait faire maintenant ? Là, on n'a pas trouvé une réponse adéquate. L’Américain moyen par contre semble tout content de se laisser rassurer par les médias officiels que tout va bien, qu’on a libéré les citoyens de l’Irak d’une dictature effroyable (ce qui est sans doute vrai mais ce n’est pas pour cela ou pour ces pauvres Irakiens tyrannisés qu’on a envahi le pays — un détail qu’on a laissé tomber), qu’on n’a aucune intention de s’emparer des champs de pétrole au bénéfice de quelques sociétés pétrolières américaines amies du régime Bush. Devant un tel aveuglement voulu et conscient il est difficile à savoir vraiment comment réagir — vaut-il la peine de continuer à protester l’injustice devant un public visiblement gêné par la vérité ? S'agiter futilement, ça sert à quoi, finalement ?

Le copain s’est levé tôt pour courir avec une amie — moi, qui avais mal dormi, je m’étais assis mis devant l’ordinateur avec une grande tasse de café au lait quand le téléphone a sonné : c’était l’amie écrivain qui avait elle aussi passé une mauvaise nuit plus ou moins blanche et qui avait toujours du mal à respirer. Elle m’a demandé de venir chez elle et donc je me suis vite habillé. J’ai pris la voiture pour me rendre plus vite chez elle et au cas où il faudrait la transporter à l’hôpital tout de suite. Me saluant du haut de l'escalier, elle n’avait pas l’air trop bien et on s’est vite décidé d’appeler le SAMU pour l'emener à l’hôpital, surtout parce qu’ils ont de l’oxygène dans l’ambulance. Elle a pu descendre à la cuisine, où, dix minutes après, les secouristes sont venus pour lui donner de l’oxygène et pour lui faire monter dans le brancard et de la transférer à l’ambulance. On est allé ensuite à l’hôpital, où j’ai traîné dans la petite salle d’attente à regarder le CNN pendant une bonne heure (c'est quand même intéressant de voir ceux qui arrivent aux urgences un beau matin de Pâques). Finalement j'ai demandé à la réception ce qui se passait avec l'amie écrivain et on m’a ensuite fait entrer dans les urgences, où je l’ai retrouvée dans une petite chambre, les bras plantés de dispositifs variés de perfusion. Avec l’oxygène elle allait pourtant mieux. Je suis resté avec elle plusieurs heures, jusqu'à l’arrivée un peu tardive de son médecin, qui partait le soir même à La Havane, d’où il irait gagner un village où il passerait une semaine à soigner les Cubains. L’amie écrivain a noté qu’elle approuvait sa politique mais qu’elle aurait préféré qu’il en fasse preuve une autre semaine. N’importe, le jeune radiologue est entré pour lui dire qu’il « n’aimait pas » ce qu’il avait vu sur sa radio — quelques taches qui indiqueraient une pneumonie (plutôt typique, je crois) — mais que ce n’était pas trop grave et que surtout ça n’avait rien à voir avec le cœur. Donc, un peu de soulagement. Je l’ai quittée vers midi et demi pour rentrer chez moi, d’où j’ai fait quelques coups de téléphone nécessaires, dont un à son fils qui habite la banlieue de Washington.

Le copain avait déjà mis l’agneau dans le four — ça sentait très bon quand je suis entré dans la maison. J’ai tout de suite commencé les flageolets. Le copain avait déjà averti l’autre amie qui allait manger avec nous qu’il y avait un problème — elle est passée nous dire bonjour et « Happy Easter », tout en nous apportant une belle bouteille de Veuve Cliquot, avant de renter à New-York. Le copain et moi, on avait tellement faim qu'on a commencé à manger le pâté de foie gras accompagné d'un grand verre du pauillac qu’on avait ouvert, puis on a découpé le rôti d’agneau, excellent aussi, mais les flageolets n’étaient mais pas du tout prêts à manger — ça prend du temps, même beaucoup de temps, je l'ai compris maintenant. Il y avait aussi Betty la grosse qui aboyait, pour insister à ce qu’on ne l’oublie pas vis-à-vis des petits morceaux et de pâté et de viande. Somme toute, un repas de Pâques (ou de n’importe quelle fête) des plus désorganisés.


La gare à la campagne à 6 h 15 du matin

Hier soir pour m’assurer un minimum de sommeil malgré ma grande fatigue, j’ai pris un somnifère pour m’endormir — on a dû se lever à 5 heures pour que le copain puisse prendre le train de banlieue de 6 h 28 pour New-York. Pour me déculpabiliser un peu avec le chien, on a passé une heure entière à jouer à la balle sur l’herbe et dans la mer (pourtant toujours d’un froid arctique). Ensuite, en voiture à l’hôpital pour une courte visite chez la malade.


Notre petit Etretat (et Cabourg) à nous (hélas, pas aussi joli !)

le samedi 19 avril 2003

Bon, je les ai trouvés, ces sacrés flageolets Sabarot, à $5.75 les 500 g, chez Dean & Deluca à SoHo.


De la pub injustifiée

Ensuite j’ai trouvé un gigot d’agneau de 2 kilos désossé chez le boucher au Gourmet Garage de la 7e avenue. Il s’appelle David et il m’a expliqué comment il faut faire pour le cuire demain — il faut je le mette à mariner ce soir avant de sortir — de l’ail, du romarin et du jus de citron. Je suis allé chez le marchand de vin où j’ai eu la chance de trouver le vin recommandé par Quelvin.com, c’est-à-dire un pauillac, Château Tour Pibran, à $17.95 la bouteilles (c’est un peu cher pour nous, mais c’est la fête, donc il vaut mieux ne pas être excessivement économe. En plus, il faut neutraliser le boycott !)

Je suis allé au gym ce matin, ce qui m’a fait du bien. Ce soir on dîne chez une amie. Le copain a fait venir les candidats démocrates chez nous cet après-midi pour une autre réunion de stratégie électorale. Les candidats vont faire du porte-à–porte dans les semaines à venir. Les républicains ont offert ce matin des petits gants de cuisine sur lesquels ils ont fait imprimer sur un côté le drapeau américain et sur l’autre le slogan un peu suspect « No Issue Too Hot To Handle » ou « Aucun sujet n’est trop chaud à traiter », ce qui, dans le cas de ce village, ne veut rien dire du tout, mais bon. Les démocrates cherchent maintenant à faire faire des aimants publicitaires pour réfrigérateurs pour concurrencer les « cadeaux » du camp ennemi. C’est le vrai combat à mort, n’est-ce pas?, mais avec des armes à cuisine.

Il y a aussi des petits combats dans notre quartier au Village, dans la rue Charles, où les gens de la MTV se sont installés dans une grande maison double (on a mis ensemble deux maisons séparées).


La double maison de la MTV

Le copain et moi, on n'a rien entendu d'agaçant des « MTVsiens » du quartier, mais cela m'a fait sourire de lire ces feuilles râleuses collées sur presque toutes les fenêtres de la maison voisine.


Quelqu'un n'est pas content !

le vendredi 18 avril 2003

Après une pause d’environ deux semaines je suis rentré hier au gym (non, c'est certain, il n’y a plus un moment à gaspiller, comme l’a noté tout récemment Garoo) — et aujourd’hui mes jambes me font mal, comme on pouvait le prévoir. Quant aux squats, je sais que c’est le meilleur exercice général qu’on puisse faire mais on conviendra qu'ils ne sont pas toujours un plaisir.


Le « Century Club » dans la 43e rue

Hier après-midi je suis allé au service mémorial d’un éditeur que je connaissais un peu. On l’avait organisé dans un club « littéraire » de Manhattan, The Century Association, qui se trouve dans la 43e rue proche de la 5e avenue. Il y avait au moins 200 personnes réunies dans la grande salle à écouter des anecdotes racontées plus ou moins au hasard et souvent sans cohérence particulière par des amis du défunt. (Mémento : à mes obsèques ne pas permettre aux amis gagas de bredouiller ennuyeusement leurs idées erronées sur qui j’étais). Après une longue heure, tout le monde est descendu dans une salle de réception au sous-sol où l’on nous a servi un vin rouge très médiocre (il y avait aussi un bar pour les cocktails) et où il y avait en plus une sorte de grand buffet d’amuse-gueule. J’ai offert mes condoléances à la veuve, après quoi je me suis sauvé.


Les poiriers Bradford en fleur dans la 11e rue (avec l'hôpital St Vincent au fond)

Le copain ayant donné sa pâtée à Betty, on avait alors rendez-vous avec l’ami galeriste dans un restaurant dans la 13e rue qui s’appelle Gonzo. Connu pour ses petites pizzas individuelles de forme irrégulière, le restaurant était plein de monde. L’ami galeriste, de retour d'Allemagne, nous disait combien il restait toujours facile de trouver un grand appartement pas cher à Berlin (il y a de l'espoir, Monsieur Désinvolte.)


Un escalier d'entrée dans le Village

Aujourd’hui je cherche des flageolets verts (de vrais, pas toujours faciles à trouver, je crois, même ici) pour le repas de Pâques que je prépare dimanche — on va faire un rôti d’agneau au romarin et à l’ail (plus ou moins comme ça). Quelvin.com suggère un pauillac pour l’accompagner. Miam (pourtant il faut souligner que c’est la première fois que j’essaie de préparer de l’agneau — donc il n’y a rien de garanti !)

le mercredi 16 avril 2003

Hier c’était le début non-officiel de l’été, avec une température qui est montée jusqu’à 27º. C’est une banalité de se plaindre de l'absence d'un printemps à New-York, mais cette année c’est comme si le climat se moquait de nous, en passant d’une tempête de neige à des chaleurs estivales en moins d’une semaine. Aujourd’hui il fait encore plus chaud (31º) et les poiriers Bradford, ces arbres urbains hardis, les premiers signes, avec les crocus, du printemps en ville, commencent seulement à fleurir depuis hier.


Les poiriers Bradford dans un parc à Chelsea
(le type au téléphone commence à me faire signe)


C'est le photographe François Dischinger
(ça m'amuse de prendre une photo d'un photographe professionnel)

Et puis la météo prévoit un retour bientôt aux températures d’hiver en fin de semaine — voilà terminé le fameux printemps new-yorkais, qui ne dure, comme la rose de Ronsard, « que du matin jusques au soir. » En réalité le printemps reste chez nous pour au moins quelques semaines, un bref moment de douceur, avant de fondre dans la brutalité assommante et sans merci d’un été new-yorkais typique.

Hier soir on est allé au théâtre avec les parents du copain pour voir une pièce par l’auteur dramatique anglais Alan Bennett. La pièce s’appelle « Talking Heads » et il s’agit de six monologues présentés en deux parties. On donne la partie A un soir et la partie B le soir suivant. La belle-mère du copain, très anglophile, avait acheté des billets pour la partie B, dans laquelle l’actrice anglaise Lynn Redgrave joue le rôle de Miss Fozzard, vieille fille anglaise qui s’étonne de se retrouver dans un rapport intime mais peu conventionnel avec son pédicure âgé. Le tout est très anglais — gentiment moqueur, sentimental et mélancolique à la fois. Le copain était entouré de gens, y compris ses parents, qui souffraient, dirait-on, de la pneumonie atypique, sauf que c’était plutôt des rhumes tout à fait typiques, on reniflait, on se mouchait bruyamment, et les vieillards se demandaient, le mari chauve à sa femme (les deux assis devant nous) et la femme à son mari (assis derrière), de répéter ce qu’on venait de dire sur scène. Ce qui faisait une sorte d’écho incertain, aux tonalités très new-yorkaises, aux accents anglais de province des comédiens.

Pendant le premier entracte le copain a remarqué que l’acteur Liam Neeson était assis tout près de nous — pas difficile à le remarquer dans la salle, tellement il est grand, et au nez proéminant. Il avait l’air d’avoir maigri aussi. A la fin du troisième monologue de Mme Redgrave il s’est levé pour l’applaudir avec un zèle collégial. On est ensuite allé dîner au restaurant Da Silvano à deux pas du théâtre — c’était plein de monde, on avait mis des tables à l’extérieur, et M. Neeson et compagnie sont venus dîner là aussi. L’empire du restaurateur Silvano Marchetto ne cesse d’accroître. Il a maintenant trois restaurants qui se trouvent côte à côte dans la 6e avenue — l’ancien débit d’alcool du côté sud s’est transformé en un nouveau restaurant dont j'oublie le nom (La Cantinetta), complément au Bar Pitti de l’autre côté du resto original. Le Bar Pitti est toujours bourré d’un beau monde branché (la clientèle y est nettement plus jeune qu’au restaurant original, mais comme on n’accepte pas les cartes de crédit, on n’y va presque jamais.) Ce n’est pas bon marché, Da Silvano, mais on y mange bien. Le côté « people » peut amuser aussi — hier soir, c’était plein de mannequins et il y avait une table de cinq jeunes femmes élégantes qui parlaient en français avec Silvano lui-même. Lui, en jeans blanc et une chemise rayée assez Saint-Tropez, circulait attentivement entre les tables, tout en saluant ses amis dans un cocktail génial d’anglais, de français, d’italien et d’espagnol.

Ce matin j’ai lu avec intérêt cette correspondance, citée chez Mohsan, d’un scientifique à l’Université de Rome au rédacteur en chef d’une revue de physique américaine. Vu que je vis actuellement dans « le ventre de la bête », il m’est peut-être impossible d’avoir le recul nécessaire pour déterminer la justesse du refus de traiter avec « la culture américaine », mais cela donne à réfléchir.

Finalement, Mouche a bien raison de me faire de doux reproches sur le manque de commentaires ici — Mennuie en a fait de même il y a quelques mois, mais je suis si paresseux et si peu doué pour ce genre de technologie — j'ai du mal à faire marcher GoLive et essayer d'ajouter un logiciel de commentaire me fait un peu peur. Mais je vais me renseigner comment je peux faire pour ajouter des commentaires et des permaliens dans un fichier GoLive et ensuite qui sait? Bientôt tout le monde pourra peut-être se permettre le (petit) plaisir de corriger mes innombrables fautes de français avec quelques frappes légères sur le clavier.

le mardi 15 avril 2003

Départ de la campagne hier soir un peu tardif — vers 10 heures du soir, après avoir fait un rapide ménage, on s’est rangé dans la petite Honda pour renter à Manhattan — moi derrière le volant, l’amie saoularde à côté de moi, le copain et Betty sur la banquette arrière — le copain tapait à l’ordi, posé sur ses genoux, les écouteurs dans les oreilles, Betty somnolait, le museau sur l’accoudoir, l’amie saoularde, ayant bu avant de partir une bouteille et demi de vin, les restes de deux bordeaux qu’elle avait trouvés dans le frigo, discutait avec moi le petit monde de l’art new-yorkais (elle est marchande d’art privée) et des circonstances domestiques de quelques unes de nos connaissances dans le village (oui, c’est vrai, le commérage pur et simple, et aussi délicieusement spéculatif, genre — « Lui, il est directeur de banque d’investissment, mais il fait aussi de la photographie. C’est pas mal gay ça, non ? (prononcé à la Cartman dans South Park) ». « Possible. Il y a aussi sa femme. » « Ah, oui, celle-là. Elle n’est là que pour l’argent. Et puis, tu l’as vue, elle a déjà trois cous. X (une autre amie, mariée) et moi, nous avons déjà parlé des moyens de les faire séparer. T’as des idées ? » etc). Étant saoule, elle se répétait assez souvent, mais on s’amusait bien, et à cette heure il y avait moins de voitures et de poids lourds avec lesquels il fallait partager l’autoroute.

Il a fait beau hier — toujours un peu frais, mais ensoleillé. Après avoir passé le matin chez ma mère en posant les derniers des tableaux (sérigraphies, estampes), je suis sorti déjeuner avec l’amie écrivain. On est allé à un restaurant jusqu’alors inconnu de nous — option assez hasardeuse puisque l’amie écrivain ne cache pas ses opinions, surtout sur la cuisine, art où elle est grande experte. Son « plat d'essai », ce sont des beignets de crabe — « crabcakes » en anglais — où il ne faut surtout pas avoir mis trop de panure dans la mixture. Neuf fois sur dix elle les trouves infectes ou mal faits. Mais hier on a eu de la chance — ils étaient bons, la sauce rémoulade pas mauvaise, et malgré le décor de la salle à manger, qu’on s’est amusé à dénommer « dingy colonial », c’est-à-dire, faux style colonial américain usé, on était content. Elle a même pris un dessert, une tarte aux myrtilles.

Après s'être déposée chez elle, elle m’a invité à rester causer un instant dans sa cuisine, avec le petit banc plein à craquer d'amas de livres nouveaux que lui envoient leurs auteurs, de revues politiques, de catalogues de jardiniers, la loupe sur la nappe à carreaux jaunes et bleus avec la cocotte polychrome en forme de poulet au milieu de la table. J'ai accepté volontiers, ne voulant pas pourtant trop la fatiguer. Elle est en forme. On est arrivé, je ne sais pas trop comment, au sujet de nos premiers grands amours.

« Où l’avez-vous vu pour la première fois » je lui ai demandé. « A une soirée ? »

« Oh, oui, bien sûr, cela vous arrive toujours à une soirée. Si l’on ne veut pas tomber amoureux, il ne faut jamais sortir. La première fois que je l’aie rencontré, c’était à un dîner à New-York chez une riche Américaine mariée à un Hohenlohe. Il y avait une douzaine de personnes à dîner, les hommes en smoking, les femmes en robe longue. Il était là, avec la figure un peu d’un boxeur. Très beau. Seul. Je ne pouvais pas m'en détourner les yeux. C’était un grand mondain, en train de se séparer de sa femme. Ils avaient été pendant quelques années un couple très à la mode, mais à ce moment-là c’était fini. C’était le coup de foudre. Bien sûr, j’étais encore mariée, c'était la guerre et mon mari était resté chez lui en Europe alors occupée. J’ai essayé de résister à ses charmes — mais quelques jours plus tard, il m’a séduite — mais vraiment séduite. Dans le vrai sens du mot. Ses yeux verts, ses cheveux noirs, le parfum de sa peau — je n’y pouvais rien contre tout cela. »

« Et vos parents, comment ont-ils réagi ? »

« Ils étaient tous les deux complètement désespérés ! Mais ils ne pouvaient rien, mais rien. J’étais perdue. En dépit du fait qu'on n’avait aucunement les mêmes goûts — tu te rends compte, moi je lui lisais Proust à haute voix, lui, il élevait des chevaux de polo. Moi j’adorais la cuisine française, lui ne voulait manger que des steaks avec une pomme de terre cuite au four, qu'on mangeait au Oak Room, dans l'Hôtel Plaza, qui n'a maintenant rien à voir avec le restaurant de cette époque. Moi j'avais horreur des stations de luxe, tandis que lui il aimait faire du ski à Gstaad, à se baigner à Puerto Vallarta. Tout le monde voyait que cela n’allait pas entre nous, mais chaque fois que je le quittais, on se reverrait bientôt chez quelqu’un d’autre, et cela recommencerait de nouveau. »

« Un jour mon chef, une vieille fille d’à peu près 45 ans, rédactrice en chef du magazine de mode où je travaillais, qui habitait toujours avec sa mère, elle m'invite à déjeuner avec elle. Elle aussi était au courant de cet amour malheureux, elle connaissait l’objet de ma passion. C’est là, au restaurant, où elle a essayé de me conforter, en disant tout gentiment « Mais, il faut avouer, s’il s’agissait d’un amour spirituel, ce serait bien plus difficile à le quitter. Heureusement que ce n’est qu’un amour purement physique… » Quelle sotte ! C’est à cet instant que je savais que cette pauvre femme n’avait aucune idée de quoi il s’agissait, l’amour. C’était le parfum de son corps, la sensation de sa peau dont j'avais tant de mal à me passer, pas de sa tête. »

le dimanche 13 avril 2003

Cet éditorial dans le journal local d’aujourd’hui m’a franchement étonné — c’est la première fois que je voie Bush accusé d’être un criminel dans un journal américain moyen. L’auteur habite au Maine — heureusement c’est proche du Québec où il pourra, j'espère, se réfugier vite s’il y a besoin. Voici un extrait  :

« On Sept. 11, 2001, 15 out of 19 terrorists were from Saudi Arabia. They all committed an international criminal act, and this is the platform of facts that Bush has used to mount his illegal, immoral, and ill-advised war against the people of Iraq.

Were George W. Bush a Serb or a Bosnian, he would be arrested and brought to the World Court at the Hague, in chains, and charged with crimes against humanity. Because he is the president of the United States, Dubya gets to rant on prime time TV about “weapons of mass destruction,” and to pronounce the United Nations as “irrelevant.”

Well, I refuse to follow the example of the “good Germans” of the 1930s.

Bush is a criminal for the reasons stated above. »

(Je m'excuse pour la longue citation en anglais mais j'ai bien l'impression qu'on préférerait le texte original à une traduction maladroite de ma part.)

Il faut quand même du courage pour écrire des choses pareilles actuellement. Je trouve que c’est formidable.

En plus, les Démocrates ont fait $330 de leur vente de pâtisseries ce matin. Non, ce n'est pas beaucoup, mais c'est un début. L'amie saoularde va voir des maisons pour louer dans le village demain.

le samedi 12 avril 2003

Trois cuisiniers pas super doués qui se battent devant la cuisinière, c’est bien ça, l’action politique ardente, version campagnarde — il y en a une qui prépare des « cupcakes », petits gâteaux enduits de glaçages au chocolat, et l’autre qui fait les croissants, tout en écoutant de vieux tubes disco de Donna Summer. Moi j’attends mon tour au comptoir pour assembler une espèce de pot au feu qu'on mangera ce soir. Les pâtisseries seront vendues demain matin (tôt, à partir de 7h30, c'est de la torture) devant le marchand de journaux du village en faveur du parti démocrate local — c’est par des petits efforts pareils qu’on essaie de changer le régime actuel. Cela ne va pas être facile — je parlais ce matin avec une vendeuse de journaux qui m’a assuré que ce nous faisions en Irak était une réponse à ce qu’ils nous avaient déjà faits au World Trade Center. Quand je lui ai répondu qu’il n’y avaient que des Égyptiens et des Saoudiens dans les avions qui se sont écrasés contre les tours, elle m’a rendu seulement un sourire tendu de condescendance. C’est pour dire combien cela va être difficile à convaincre une majorité déjà infectée par des mensonges et la manipulation républicaine. Mais avec les croissants du copain, (qui sont vraiment, même étonnament, bons excepté leurs formes souvent un peu disons originales), qui sait ? Rendez-vous à la Maison Blanche en 2004 ! Et en attendant, on peut toujours faire un petit tout chez www.whitehouse.org pour se donner du courage.

le vendredi 11 avril 2003

Petite nouvelle révélatrice qui n’aura probablement pas de suite : la fameuse photo du renversement de la statue de Saddam Hussein au centre de Bagdad — il paraît maintenant que tout a été mis en scène par l’armée américaine au profit des journalistes — il n’y avait que probablement moins d'une centaine d'Irakiens dans la place, entourée, comme on voit dans la photo, de trois chars américains, sans compter l'autre qui tirait sur la statue. De la « joie » truquée pour une guerre « rédemptrice », voilà.


Cette photographie montre les chars et les quelques dizaines d'Irakiens autour de la statue renversée à Bagdad

On va à la campagne ce soir avec l’amie saoularde. La météo n’est pas encourageante — la pluie continuera jusqu’à dimanche, quand le soleil reviendra. Bon, on va donc boire et surfer l’Internet (la connexion câble, c’est nettement plus vite que l’ADSL) et regarder tout ce que Tivo a enregistré cette semaine. Un nouveau « South Park » me ferait du bien.


A l'intersection de la 6e avenue et la 42e rue (vers le nord)

Ce matin j’ai dû aller à Midtown (visite exceptionnelle, surtout par ce sale temps) pour déposer quelques papiers chez le comptable qui prépare ma déclaration d’impôts — son cabinet se trouve au 17e étage dans cet énorme building dans la 42e rue entre les 5e et 6e avenues.


Le « Grace Building » (je n'ai pas pu avoir le rez-de-chaussée, j'étais trop proche)

Depuis les « incidents terroristes » tout visiteur dans l’immeuble est maintenant contrôlé à l’entrée — c’est-à-dire on vous demande de montrer une carte d’identité avec photo (les cartes bancaires ne sont pas acceptées) avant de vous laisser passer aux ascenseurs. Je leur ai montré mon permis de conduire — ma photo aurait dû leur faire peur, c'est tellement laid.


La 42e rue vers l'est (le « Chrysler Building » au fond à gauche)


Vers le haut (mon seul effort « artistique », heureusement)

Le copain est de plus en plus frustré au travail où selon lui rien ne va plus. C’est le désordre et l’anxiété, on est toujours en train de renvoyer les gens dans toutes les sections de la banque. On ne fait même plus semblant d’avoir un nouveau plan de « réorganisation » — il y a trois ans, ça se « réorganisait » tous les six mois. Bon, on s’y met pendant un certain temps puis tout est foutu en l’air, le « grand réorganisateur » s’en va (avec de l’argent plein les poches, bien sûr, grâce à son contrat), et il en arrive un nouveau, qui recommence à tout bousculer. C’est démoralisant, c’est futile, et finalement c’est cher, car ça leur fait perdre une somme incroyable d’argent. N’importe. Mais il est strictement interdit de le dire car la simple vérité (les chefs n’ont presque aucune idée véritable de ce qu’ils font en dépit de leurs diplômes MBA de Harvard, de Wharton ou de Stanford) ferait effondrer tout l’édifice — donc on préfère mentir et s’offrir de gros salaires discrètement suborneurs. Le copain oubliera peut-être ses ennuis pour quelques heures (oui, ça prend du temps) demain en faisant des croissants à partir de zéro (levain, farine, jaunes d'œuf, un tas de beurre, cuisine démolie et poudrée en blanc, etc) qu'il offrira à la vente publique le dimanche pour gagner de l'argent pour les coffres du parti démocrate du village. C'est gentil, non?

le jeudi 10 avril 2003

Sur la guerre en Irak, il ne reste évidemment que peu de choses à dire. Dans les milieux que je fréquente il n’y a pas de joie. Il y a un peu de soulagement, et aussi de l’espoir que toute l’histoire pourra maintenant se terminer vite sans qu'il y ait beaucoup de morts en plus. On craint un peu les prochaines manœuvres politiques, à l’intérieur des États-Unis comme à l’étranger, de l'administration Bush, ivre de sa « victoire » au Moyen-Orient. Ici à New-York, on ne se sent pas plus à l’aise à cause des nouvelles de Bagdad. Ce matin on entendait des sirènes de police dans la 10e avenue quand j’achetais mon café au « deli ». Le jeune propriétaire portoricain s’est tourné vers moi pour dire qu’il gardait un bateau pneumatique dans la boutique pour pouvoir traverser le fleuve Hudson, tout proche, et gagner le New-Jersey au cas où…Et il n’est pas le seul à se prémunir contre une éventualité imprécise mais redoutée — une amie à nous qui habite un grand appartement donnant sur le Central Park a aussi un bateau pneumatique chez elle — il est convenu que, s’il arrive quelque chose comme les attaques sur les Tours Jumelles, la famille se réunira à l’appartement et ils quitteront l’île de Manhattan en bateau si, comme il est déjà arrivé, les ponts et les tunnels sont bloqués. Tout cela a l’air dingue, mais c’est vrai et elle a raison de faire des préparations — le 9 septembre 2001 elle a dû rester au New-Jersey où elle travaillait et c’est le mari, avocat dans un cabinet à Midtown, qui a tout de suite quitté le bureau à pied (il n’y avait plus de métro ni de taxis) pour aller chercher leur fille à l’école à une quarantaine de blocs au nord. (L'amie a pu rentrer à Manhattan le jour suivant.) Donc, nous attendons, un peu sur le qui-vive, attentifs sans vouloir trop l’apparaître. Deviendrons-nous encore une fois la cible de la colère, de l’humiliation, de la haine généralisée contre cette extension de l'empire américain ? Qui sait ?

Le copain et moi, nous avons aussi notre plan d’urgence : si quelque chose de « désagréable » nous tombe dessus et il n’y a pas moyen de nous retrouver ensemble ici (lui il travaille à Wall Street, par exemple, et moi à Chelsea), on essayera de se réunir au Connecticut. Je n’abandonne pas la chienne Betty, que j’irai chercher chez nous au Village avant de retourner vers le nord. Et puis on verra — ah la la, c’est bien gai d’avoir fait des plans pareils, n’est-ce pas ?

L’ami galeriste est parti hier pour Berlin, où il va voir son petit ami. Il y reste un week-end un peu prolongé et rentre le lundi après-midi. Il est vrai que ce n’est pas cher de voyager en avion en ce moment et il avait envie de profiter de la conjoncture « favorable » dans le trafic aérien transatlantique. Comme le marché de l’art s’est plus ou moins évaporé depuis déjà plus d’un mois, grâce au mauvais temps et aux inquiétudes internationales, il ferait aussi bien de jouir de quelques nuits de Chine berlinoises.

le mercredi 9 avril 2003

Plus tard…

Je suis passé par une papeterie dans la 6e avenue avant de me rendre à la galerie — c’était aux environs de la 22e rue que j’ai vu cette enseigne ancienne qui m’a toujours plu par son mystère élégant (qu’est-ce qu’on y vendait ?) et un peu oublié parmi une véritable pléthore de façades criardes et laidement réaménagées.


L'enseigne de l'ancien Bazar français dans la 6e avenue

Un peu de recherche m’apprend qu’au Bazar français on vendait des ustensiles de cuisine.


« great european street food » — c'est quoi ça ?

Dans la 23e rue je rencontre pour la première fois ce défi européen à la restauration rapide amerloque, implanté chez nous. Ils ont du culot, non ? Va-t-on nous obliger, nous Américains purs et durs, sous la pression de quelques nouvelles résolutions prises par l’ONU à l’instigation probable de ces sacrés Français sous la direction onctueuse de ce monsieur de Villepin, de manger des horreurs comme des croque-monsieur ou, aliment encore plus immonde, des croque-madame ? Ah, ça, non merci !

Scènes de jubilation télévisées dans les rues de Bagdad se traduiront en la réélection massive du petit singe. Oubliées les raisons « justificatives » de cette guerre, oubliée l’injustice d’une guerre « préemptive ». On ne se souviendra plus que de cette foule saluant la chute du dictateur. Bush dira, avec son petit sourire narquois célèbre, « Voilà, vous voyez, j’avais bien raison de vouloir libérer les Irakiens. Nous Américains, nous sommes vraiment bons ! » Il n’y aura personne pour oser dire le contraire, vous vous en douterez.

le mardi 8 avril 2003

Il y a une superstition très répandue ici selon laquelle c’est de la chance si l’on trouve une pièce de monnaie sur le trottoir ou dans la rue. Les « experts » en la matière insistent à ce que la chance dépend de si l’on a trouvé la pièce pile ou face — si face, vous aurez de la chance, si pile, ce n’est peut-être rien du tout (la vie continue comme avant, ni meilleur ni pire) — mais d’autres m’assurent que le plus important du point de vue de la chance c’est tout simplement de trouver la pièce de monnaie (d’après mon expérience personnelle à Manhattan les bords de trottoir sont des endroits riches en découvertes numismatiques — on paie le chauffeur de taxi, on laisse tomber quelques pieces (des pennies, des nickels, même des quarters) dans les flaques d’eau opaques en sortant de la voiture, ce n’est pas la peine de faire un effort pour les retrouver) dans n’importe quelle position et c’est ça qui apporte la chance. En effet, je trouve que je ne suis pas intégriste en questions de superstitions — ce matin, en allant à la galerie sous un ciel gris et plutôt malheureux, une étincelle rose de cuivre contre un fond noir de macadam m’a attiré le regard — une pièce d’un penny, brillante et isolée — je me suis vite décidé de ne pas regarder sur quel côté elle restait là, au milieu de la 25e rue, je me suis penché pour la prendre et je l'ai enfuie sans l'inspecter dans la poche de ma veste. Bon, s’il m’arrive quelque chose de chanceux aujourd’hui, je saurai que c’est à cause de la pièce que j’ai ramassée — et s’il ne m’arrive rien du tout, je saurai aussi que la pièce ramassée était sur le côté pile, donc inutile. Vraiment, ça ne sert à rien de réfuter les superstitions, on y croit en dépit de la raison. (Tiens, c'est peut-être comme ça qu'elles réuississent, ces belles histoires fabriquées par la bande à Bush ?)


Parking des poids lourds à une station-service sur l'Interstate 95

Le retour à New-York hier soir était assez difficile, à cause de la tempête de neige — on allait à peine à 70 kmh, la surface de l’autoroute était hyper-glissante, on passait des accidents, individuels et disons « en groupe » — voitures et poids lourds — sur tout le trajet — il y avait plein de pompiers et d'ambulances. C’était un peu comme dans le film de Godard « Week-End » sauf que notre histoire ne se passait pas à la campagne dans une belle lumière de jour mais pendant une nuit sale de tempête sur une autoroute infecte. A notre surprise, la circulation, malgré tous ces accidents, restait lente mais fluide.

le lundi 7 avril 2003

Il neige encore — hé oui ! On est toujours à la campagne — le copain « travaille de chez lui » (c'est la phrase officielle) au téléphone et à l’ordinateur. Moi j’essaie de mettre à jour quelques sites dont je suis responsable pour le village — règlements sur le zonage, liste des personnes qui n’ont pas payé leurs impôts locaux (page très visitée), nécrologie. Ce n’est pas difficile mais cela prend du temps et je trouve que j’en ai de moins en moins actuellement qui soit vraiment libre. N’importe. Il neige encore, c’est comme si la nature nous punissait pour l’orgueil de nos aventures mésopotamiennes. (Ben, en réalité je pense que la nature se moque de nous et de nos petites guerres d’empire. Mais il est naturel, n'est-ce pas, pour l'homme de chercher des raisons pour ses malheurs.)


Nos voisins à la campagne arborent chez eux le drapeau de paix italien

Le village est divisé sur la question de la guerre. Un couple gay qui habite une maison dans la même rue que la nôtre a mis le drapeau italien de la paix devant leur maison. D’autres ont mis leurs bannières étoilées. On continue à se dire bonjour comme avant, toutefois on évite de parler de la guerre — tout le monde est pourtant d’accord pour reconnaître que nous traversons une « période terrible ». On est bien sûr en pleine Nouvelle-Angleterre (assez « new-yorkisée » tout de même !) et on n’a pas en général les mêmes idées qu’on trouverait plus fréquemment au Texas ou en Floride, ces miasmes de la réaction jubilante.


Non, ce n'est pas le village « new-yorkisé », c'est la vraie 5e avenue en fin d'après-midi de crachin en direction de Washington Square Park

Ici, par exemple, il reste encore des riches qui se déclarent fièrement démocrates et qui sont ahuris de voir tant de vulgarité parvenue et complaisante et de religiosité hypocrite chez les nouveaux républicains. Ce sont en effet des Tories à la Mme Thatcher — dure et intransigeante et sûre d’avoir trouvé le bon chemin, le seul qu’il y ait. Mais c’est certain que, ici même, dans ce coin libéral, où le maire (gay, par hasard) est si populaire que les républicains ont décidé de le soutenir eux aussi aux élections locales en mai — le mécontement de plus en plus aigri de ces « hommes blancs d’un certain âge » contre tout ce qui se dit « libéral » vis-à-vis des minorités raciales, des droits des gays, de l’égalité des femmes, de la dépense sociale, etc, se ressent en dehors du centre bourgeois, chez les gens qui ont peur de perdre des « droits coutumiers » au travail, à la préférence, au logement et chez les autres qui ont réussi et qui ne voient aucune raison de partager un succès financier, qui serait, finalement, une bénédiction plus ou moins divine méritée par leur industrie et leur intelligence. La peur, l’envie et le mépris, trois concepts politiques chers aux républicains d’aujourd’hui.

le dimanche 6 avril 2003

Un peu de politique locale aujourd’hui — le copain est le chef du comité démocrate du village. Aujourd’hui lui et une amie ont organisé une petite réunion-déjeuner qu’on appelle une « soupe ». On y apporte cinq ou six potages pour manger pendant qu’on parle avec les candidats au conseil municipal. Le copain avait peur qu’il n’y eût pas assez de manger, donc j’avais préparé une soupe hier soir, au poulet et aux haricots (j’y ai mis d’autres légumes aussi). Il y avait une trentaine de personnes qui sont venues au petit hôtel de ville, où l’on a parlé impôts, circulation véhiculaire, une proposition pour un nouveau réseau d’égouts. Les démocrates espèrent gagner les quatre sièges qui leur sont autorisés, laissant les deux qui restent aux républicains (par statut de l’état, un seul parti ne peut pas prendre tous les sièges au conseil). On n’a pas parlé de l’Irak.


Les potages « politiques » à la campagne

Voici un site impressionnant signalé par Overyourhead à Londres.

le samedi 5 avril 2003

C’était après avoir lu cette entrée que l’infatigable Netlex a avait affichée sur le « communautarisme » que j’ai relevé, chez le carnetier politique américain Atrios ce nouveau groupe ethnique marqué d’un trait d’union et, selon certains, un rien surreprésentée chez nous (je veux dire, aux Etats-Unis) ces derniers jours : les « Moron-americans » ou « Crétino-américains » si vous voulez. Selon un sondage fait par le Los Angeles Times, 8 sur 10 Américains accepteraient maintentant l’assertion faite par l’administration Bush que Saddam Hussein possède des « liens proches » avec Al-Qaïda — on sait déjà que 60% des Américains croient que Saddam Hussein serait en quelque sorte responsable pour les attaques du 11 septembre. Atrios hurle : « Le gros titre de l’article aurait dû lire : Les tentatives de convaincre les Morons-américains que Saddam était derrière les événements du 11 septembre ont réussi. »

Il a raison de gueuler — c’est vachement décourageant de voir ses concitoyens sombrer si confortablement dans le mensonge et la manipulation.

Dans un des commentaires à cette entrée désespérée, un lecteur a fait des remarques qui m’ont paru très pertinentes sur ce problème de conscience. Il ou elle note que les « crétins (qu’on devrait appeler plus correctement, je pense, des « gens ordinaires, désespérés, généralement mal renseignés » cherchent tout simplement à comprendre toutes les dépenses », en vies et en argent, de cette guerre et c’est pour cela qu’ils ont envie qu’il y ait une raison plus grande que celle, pour n’en nommer qu’une, de la domination politique de l’industrie pétrolière, par exemple. Sinon, l’analyse des coûts serait « trop terrifiante pour envisager ». Le commentateur termine en disant que cela prendra bien du temps pour faire sortir les gens d’un « contexte de confiance » envers ce que dit et fait le gouvernement à cet autre, qui, quoique plus juste, leur fait peur aussi. En d’autres termes, ce fameux 80% de « Crétino-américains », il espère de tout son cœur que l’administration ne lui mente pas.

le vendredi 4 avril 2003

Triste vendredi, froid et sombre — encore un coup d’hiver qui ne veut pas nous lâcher. Personne à la galerie (les vendredis sont toujours lents et ennuyeux, surtout quand il fait mauvais). Quelques étudiantes japonaises qui sourient poliment mais qui ne disent mot. J’ai passé le temps à écrire des invitations à un cocktail que le copain et moi nous organisons à la campagne pour le mois de mai. Le copain a envie de démissionner de son boulot à la banque (ça lui arrive de temps en temps, en général ce n’est pas grave) et on s’est demandé hier combien ça coûterait de déménager en Terre-Neuve (par exemple — le nom m’a toujours plu, c’est accessible en voiture, on peut y aller avec une chienne, la vie là-bas est probablement moins chère qu’à Manhattan, donc on pourrait y vivre sans rien faire pendant un certain temps — à part ça, je n’en sais presque rien, j’ai survolé le pays plusieurs fois et de 10.000 mètres d’altitude il a l’air rude et sauvage et vide.)

On va à la campagne ce soir, où l'on pourra voir un nouvel épisode de South Park enregistré par Tivo. Pas extra, je l'avoue, mais mieux que de regarder les bombardements de Bagdad.

le jeudi 3 avril 2003

L’irréalité foncière de cette guerre, du moins telle qu’elle est représentée au public américain, peut se résumer en ce gros titre que j’ai lu hier « Saving Private Lynch », référence à la femme soldat qu'on vient de récupérer en Irak, reprenant ainsi le titre du film sentimental de Spielberg sur le débarquement des alliés en Normandie, avec la suggestion implicite que cette aventure militaire en Irak se ressemblerait en quoi que ce soit au conflit mondial contre Hitler et les autres puissances fascistes et expansionnistes en Europe et en Asie. Une chose est certaine : il ne faut jamais croire que les journalistes américains en moyenne seraient plus intelligents ou plus intègres que la population américaine en général, dont la majorité ne s’est pas inquiétée du tout de la mauvaise foi de l’administration Bush ni des mensonges outranciers que celle-là a avancés en justification de sa politique d’agression.

Il est à signaler que Bush ne prononce ses discours que devant un public bien choisi : hier c’était devant les marins de la Garde côtière à Philadephie (la police a empêché les manifestants anti-guerre d’y approcher) ; aujourd’hui devant les Marines du Camp LeJeune en Caroline du nord. C’est des convocations professionnelles – le PDG de la boîte (commandant en chef des armées) devant ses loyaux employés enthousiastes (soldats et marins fonctionnaires d’Etat, tous volontaires). Bush le timide n’a jamais osé faire comme Tony Blair en se présentant devant un public disons sceptique. Et personne n’en dit rien, on trouve ça normal.


Les fleurs printanières en avance grâce à HBO Productions

On tourne des scènes d’extérieur des derniers épisodes de « Sex and the City » devant notre immeuble cet après-midi — l’impatience horticole s’est manifestée dans la plantation hâtive de plein de jonquilles en fleur autour des arbres dans notre rue — c’est joli même si c’est tout à fait artificiel.


Le nouveau parc aménagé au bout de la 14e rue ouest


La fin des Halles — les marchands de viande en gros quittent le quartier

le mercredi 2 avril 2003

Si j’étais cynique, je parierais une somme d'argent considérable sur les chances que tous les pays du monde vont bientôt avaler cette guerre illégitime en Irak pour des raisons de sécurité politique, économique et militaire, tout comme le peuple américain, par l’absence de protestation convaincante, a montré sa décision de laisser passer le vol de l’élection présidentielle par les idéologues républicains. Si le peuple américain avait refusé d’accepter le coup d’était judiciaire de la Cour suprême, ç’aurait été logiquement la fin du système politique et le gouvernement aurait sombré dans une anarchie réelle, une absence de légitimité gouvernementale, dont on n’aurait pas pu deviner les conséquences, sauf qu’elles auraient certainement été lourdes. Donc, tout le monde s'est détourné la tête pour ne rien voir — la vérité ne valait pas les dégâts éventuels au corps de l'état. Pour le monde, c’est pareil. En dépit de l’absence quasi-totale de raisons justifiant légalement ou moralement l’action militaire américaine qui est en cours, une défaite américaine semble peu probable à l’heure actuelle. Cette estimation serait bien sûr sujette à des révisions importantes si l’Iran, par exemple, se décidait à braver les Etats-Unis en introduisant en Irak une armée de « secours » à ses frères musulmans. Ou si la Corée du nord, blessée dans son amour-propre par le manque d’attention que lui prête le gouvernement américain, se décidait à lancer un missile de croisière à destination de Séoul. Mais je ne crois pas que nous verrons de tels scénarios — à la fin, quand il y a un choix entre le mal connu et le mal inconnu, les pays, comme les individus, choisiront presque toujours le mal qu’ils connaissent déjà, ce qui est, dans ce cas particulier, une tutelle américaine. La guerre terminée, un vice-roi militaire, ami des sociétés pétrolières, intronisé à Bagdad, on entendra alors des grognements de toutes parts, mais la grande majorité des gens de la planète, à Paris comme à Beyrouth, à Shang-haï comme à Johannesbourg, sans parler des citoyens du Texas ou des courtiers de Wall Street, se diront que cela ne sert à rien de continuer à se plaindre d’un fait accompli (le fameux « Get over it » des républicains aux démocrates toujours mécontents de la fraude électorale perpétrée en Floride en 2000) et ils reprendront leurs vies d’auparavant, dans lesquelles il s’agit plutôt de vouloir gagner assez d’argent pour acheter, par exemple, la belle voiture tant convoitée ou le dernier lecteur DVD, que de veiller à ce qu’il y ait de la justice dans les relations internationales.

Et cela, cette nouvelle paix américaine, durera jusqu’à ce qu’un nouveau groupe de militants extrémistes de quelque part trouve un autre, un nouveau moyen de semer la terreur parmi ces sociétés qui ont substitué l’abrutissement des sens moraux par la consommation facile pour la vérité, la légalité et le respect des droits de l’homme. Et le cycle de guerre de représailles recommencera.

Pour passer à un sujet nettement plus gai (dans les deux sens actuels du mot), la comédie musicale « Xanna Don’t » d’hier soir était vraiment agréable — non, ce n’était pas un nouveau « Hair » ou « Chorus Line » mais c’était amusant, ingénieux sans être trop « m’as--tu vu », et jeune — oh là là, qu’est-ce qu’ils chantaient, dansaient, se tordaient sur la petite scène, ces comédiens, dont une jeune femme qui s’appelle Anika Larsen, pleine de talents et un peu rondouillarde, possède et la voix et le style comique pour devenir une vraie vedette. Les décors avaient un éclat de néon, côté « PeeWee’s Playhouse », il y avait des soupçons de « Buffy » dans l’histoire et dans les personnages de tous ces jeunes « lycéens » de « Heartville » — le DJ geek, le jeune Zanna qui arrange tout avec sa baguette magique, la fille superorganisée, etc. Le tout avait du charme et on en est sorti dans la 42e rue tout souriant, ce qui est déjà pas mal ces jours-ci.

Finalement, j’aime bien la mode mais je la laisse aux jeunes qui, par le privilège de l’âge, savent (plus ou moins) instinctivement comment il faut s’habiller, se coiffer, etc. C'est pourquoi je me suis demandé ce matin d’où est surgie cette nouvelle mode de coiffure masculine qui ressemble un peu à une crête de coq — c’est-à-dire quand les cheveux sont brossés en haut pour former sur la tête une longue haie pointue, un peu comme la houppe célèbre de Tintin mais plus aigu. Je l’aime assez, cette coiffure, et je l’ai remarquée pour la première fois à Paris. Je l’ai revu à Londres il y a un mois et la semaine passée je me suis trouvé assis dans un dîner d’anniversaire à côté d’un jeune homme aux cheveux blonds d’une vingtaine d’années qui portait lui aussi cette même coiffure distinctive. Et je l’ai revue sur un autre ce matin au gym — ça se demande comment chez le coiffeur ?

le mardi 1er avril 2003

On commence enfin à répandre les nouvelles sur la désobéissance par deux soldats anglais, qui ont refusé de tirer sur des civils irakiens et qui ont été ensuite rapatriés en Angleterre où ils seront poursuivis par les autorités militaires.

Aujourd’hui il fait un temps infecte — c’est peut-être à cause de ça que New-York me semble enveloppé dans un malaise sourd — comme si l'on s’attendait à quelque chose, probablement de pas très drôle – un nouveau massacre, une attaque terroriste. J’ai remarqué un graffiti pour un site nommé « America is Full » gribouillé sur le mur d’un chantier de bâtiment. Déprimant. Cette guerre devient vite un conflit social domestique — ben, elle l’était depuis le début, bien sûr, mais les classes sociales qui fournissent la grande majorité des soldats dans l’Armée commencent à gueuler plus fort contre d’autres classes qui seraient moins portées en faveur de cette guerre. Ce n’est pas très beau. Je n’ai pas encore terminé la lecture de cet article paru dans le « Times » dans son édition de dimanche 30 mars, mais les données qu’on y trouve sur la composition sociale de l’armée américaine ne me réjouissent pas.

On va au théâtre ce soir — une nouvelle comédie musicale qui s’appelle « Zanna Don’t ! ». Le titre est une plaisanterie douce sur le film navet des années 80 « Xanadu » — prononcé « zanna-do » avec l’inoubliable Olivia Newton-John. Cela se passe dans un monde alternatif où tout le monde est gay. Il me remontera un peu peut-être le moral, ce petit divertissement (espérons) humoristique.