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sale bête
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avril 2003
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un carnet insensé
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Carnets que je lis souvent
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(C'est grâce à l'intelligence supérieure de l'ami péruvien qu'une bonne partie des archives du mois d'avril 2003 a été récupérée.) le mercredi 23 avril 2003 Le fils de lamie écrivain est arrivé tard hier soir je navais rien révélé à lamie écrivain de sa visite imminente, car elle n'avait pas voulu quil se complique encore plus la vie à cause delle. Elle allait un peu mieux, cétait peut-être le changement dantibiotique, mais en fait je nen sais absolument rien. Elle avait regagné un peu de couleur aux joues, ce qui lui faisait du bien, au moins de mon point de vue. Je suis retourné à lhôpital ce matin vers 11 heures et là jai retrouvé son fils devant la station des infirmières. Il téléphonait à sa femme, qui se trouve à Chicago pour un colloque de travail. Une des aides-soignantes a réveillé lamie écrivain en lui apportant son déjeuner un sandwich de salade de thon, une crème de céleri, et du « jello » rouge aux fruits donc nous sommes tous les deux rentrés dans la chambre. Son fils lui aidait à manger elle a du mal à tenir un verre ou une cuillère. Il lui avait aussi apporté du jus dorange frais pressé quelle buvait à la paille. Le meilleur, cest quelle est très contente, voire soulagée, que son fils unique soit là, auprès delle. Juste avant une heure je leur ai pris congé, sachant quelle ne serait plus seule. Je la reverrai samedi après-midi. En ce qui concerne les autres aspects de ma vie actuelle, cest le bordel je narrive pas à effectuer tout ce que jai promis de faire. Ma paresse naturelle y est pour beaucoup, sans doute, et la fainéantise exacerbée par la tentation quasiment irrésistible de ne rien faire le soir que de regarder bêtement la télé. Jai toutefois recommencé à lire « La Nausée » de Sartre je lavais lu il y a des décennies pour la première fois au collège, dans un cours de français. Ne me rappelant que quelques idées très générales du roman, je me suis décidé à le relire après avoir terminé Plateforme de Michel Houellebecq, dans lequel jai ressenti une proximité morale des personnages principaux, un « effet » que je me suis très possiblement imaginé à tort. Javais oublié quil sagit dans ce roman dun journal « retrouvé » parmi les papiers dun certain Antoine Roquentin, résident temporaire de Bouville. A la première page, dans un « feuillet » non daté, on lit « Voilà ce quil faut éviter, il ne faut pas mettre de létrange où il ny a rien. Je pense que cest le danger si lon tient un journal : on sexagère tout, on est aux aguets, on force continuellement la vérité. » Mais, y aurait-il une écriture véritablement passive qui laisserait passer la vérité dune réalité à une autre sans la transformer ? À suivre. le mardi 22 avril 2003 Plus tard... Voici un site excellent, trouvé chez Atrios, qui ferait beaucoup de plaisir à l'amie écrivain. J'espère pouvoir lui en parler. A ne pas manquer: cette chansonnette extraordinaire. Il me reste difficile de voir mourir une personne que jaime. Jen ai vu mourir pourtant plusieurs Lino, atteint du sida, le corps gonflé de médicaments plus ou moins inutiles et la peau marquée de grandes taches de marron pourpré, Robert, rendu sourd et chauve par un cancer du cerveau, qui sinclinait avec une politesse presque japonaise devant chacun des aides-soignants pour les remercier après un traitement pénible dirradiation, Mark, rongé par un cancer du foie, qui traitait la mort comme sil ne sagissait que dune réception mondaine un peu particulière, et maintenant lamie écrivain, dont la condition sest beaucoup aggravée depuis hier. Jai dû parler avec son fils à Washington, qui arrivera ici ce soir ou demain matin. Elle ma dit ce matin, dans une voix atroce et étranglée de flegme, quelle souffrait tant quelle était sûre ou de se guérir ou de sévanouir. Moi, jai fait lami naïvement optimiste, en lui disant tout bêtement « Oh, il faut que vous vous reposiez. Et il faut un peu de temps aux médicaments, pour quils marchent. » Et ainsi de suite. Mais sa tête, ce matin, cétait une tête de mort. Et elle avait tant de mal à respirer. Jespère que jai tort. Je passerai la voir encore en début de soirée (lhôpital se trouve à 25 minutes de chez nous en voiture.) Je sais quelle a peur de mourir, on en a parlé plusieurs fois. La douleur purificatrice ne la tente pas, comme une vie après la mort ne lui intéresse point. Plutôt que de la mort, elle a peur de linconnu. Elle naime pas les surprises. Elle vient d'avoir 85 ans. Elle a fumé comme un pompier pendant plus de 60 ans. Elle est grosse, elle n'a jamais fait dexercice. Elle a déjà eu des histoires de pneumonie graves, ainsi que des problèmes cardiaques. Elle est mortelle, quoi. On le sait, bien sûr, mais quelquefois on narrive pas à le comprendre tout à fait. le lundi 21 avril 2003 On a eu, le copain et moi, un Pâques un peu plus compliqué que prévu. Tout a bien commencé le samedi soir, lorsquon est allé dîner chez une amie on était sept à table, tous d'assez proches amis. Au début tout le monde a fait un effort pour ne pas parler de lIrak on l'a même dit exprès, en commençant par : « I know no one wants to talk about Iraq » ou « Je sais bien que personne ne veut parler de lIrak », comme pour sexcuser dune réflexion qui pourrait sembler excessivement sérieuse. C'était vers la fin de la soirée, après plusieurs bouteilles de vin, que commençaient les commentaires le financier écossais, qui vit aux Etats-Unis depuis 30 ans, a remarqué que lAmérique suit le même chemin tracé il y a cent ans par les Britanniques. Sa femme a dit ensuite quelle se sentait tout à fait impuissante devant la réussite apparente du pari républicain sur la guerre. Tous les autres invités assis autour de la table reconnaissaient aussi que la guerre navait pas été justifiée (notre pays ne se trouvant dans aucun danger immédiat), que la notion de guerre « préemptive » ouvrait la voie à dautres aventures militaires moins « faciles » que celle quon venait de « conclure », et que les Etats-Unis agissaient en véritable « état voyou ». Mais quest-ce quon devait faire maintenant ? Là, on n'a pas trouvé une réponse adéquate. LAméricain moyen par contre semble tout content de se laisser rassurer par les médias officiels que tout va bien, quon a libéré les citoyens de lIrak dune dictature effroyable (ce qui est sans doute vrai mais ce nest pas pour cela ou pour ces pauvres Irakiens tyrannisés quon a envahi le pays un détail quon a laissé tomber), quon na aucune intention de semparer des champs de pétrole au bénéfice de quelques sociétés pétrolières américaines amies du régime Bush. Devant un tel aveuglement voulu et conscient il est difficile à savoir vraiment comment réagir vaut-il la peine de continuer à protester linjustice devant un public visiblement gêné par la vérité ? S'agiter futilement, ça sert à quoi, finalement ? Le copain sest levé tôt pour courir avec une amie moi, qui avais mal dormi, je métais assis mis devant lordinateur avec une grande tasse de café au lait quand le téléphone a sonné : cétait lamie écrivain qui avait elle aussi passé une mauvaise nuit plus ou moins blanche et qui avait toujours du mal à respirer. Elle ma demandé de venir chez elle et donc je me suis vite habillé. Jai pris la voiture pour me rendre plus vite chez elle et au cas où il faudrait la transporter à lhôpital tout de suite. Me saluant du haut de l'escalier, elle navait pas lair trop bien et on sest vite décidé dappeler le SAMU pour l'emener à lhôpital, surtout parce quils ont de loxygène dans lambulance. Elle a pu descendre à la cuisine, où, dix minutes après, les secouristes sont venus pour lui donner de loxygène et pour lui faire monter dans le brancard et de la transférer à lambulance. On est allé ensuite à lhôpital, où jai traîné dans la petite salle dattente à regarder le CNN pendant une bonne heure (c'est quand même intéressant de voir ceux qui arrivent aux urgences un beau matin de Pâques). Finalement j'ai demandé à la réception ce qui se passait avec l'amie écrivain et on ma ensuite fait entrer dans les urgences, où je lai retrouvée dans une petite chambre, les bras plantés de dispositifs variés de perfusion. Avec loxygène elle allait pourtant mieux. Je suis resté avec elle plusieurs heures, jusqu'à larrivée un peu tardive de son médecin, qui partait le soir même à La Havane, doù il irait gagner un village où il passerait une semaine à soigner les Cubains. Lamie écrivain a noté quelle approuvait sa politique mais quelle aurait préféré quil en fasse preuve une autre semaine. Nimporte, le jeune radiologue est entré pour lui dire quil « naimait pas » ce quil avait vu sur sa radio quelques taches qui indiqueraient une pneumonie (plutôt typique, je crois) mais que ce nétait pas trop grave et que surtout ça navait rien à voir avec le cur. Donc, un peu de soulagement. Je lai quittée vers midi et demi pour rentrer chez moi, doù jai fait quelques coups de téléphone nécessaires, dont un à son fils qui habite la banlieue de Washington. Le copain avait déjà mis lagneau dans le four ça sentait très bon quand je suis entré dans la maison. Jai tout de suite commencé les flageolets. Le copain avait déjà averti lautre amie qui allait manger avec nous quil y avait un problème elle est passée nous dire bonjour et « Happy Easter », tout en nous apportant une belle bouteille de Veuve Cliquot, avant de renter à New-York. Le copain et moi, on avait tellement faim qu'on a commencé à manger le pâté de foie gras accompagné d'un grand verre du pauillac quon avait ouvert, puis on a découpé le rôti dagneau, excellent aussi, mais les flageolets nétaient mais pas du tout prêts à manger ça prend du temps, même beaucoup de temps, je l'ai compris maintenant. Il y avait aussi Betty la grosse qui aboyait, pour insister à ce quon ne loublie pas vis-à-vis des petits morceaux et de pâté et de viande. Somme toute, un repas de Pâques (ou de nimporte quelle fête) des plus désorganisés.
Hier soir pour massurer un minimum de sommeil malgré ma grande fatigue, jai pris un somnifère pour mendormir on a dû se lever à 5 heures pour que le copain puisse prendre le train de banlieue de 6 h 28 pour New-York. Pour me déculpabiliser un peu avec le chien, on a passé une heure entière à jouer à la balle sur lherbe et dans la mer (pourtant toujours dun froid arctique). Ensuite, en voiture à lhôpital pour une courte visite chez la malade.
le samedi 19 avril 2003 Bon, je les ai trouvés, ces sacrés flageolets Sabarot, à $5.75 les 500 g, chez Dean & Deluca à SoHo.
Ensuite jai trouvé un gigot dagneau de 2 kilos désossé chez le boucher au Gourmet Garage de la 7e avenue. Il sappelle David et il ma expliqué comment il faut faire pour le cuire demain il faut je le mette à mariner ce soir avant de sortir de lail, du romarin et du jus de citron. Je suis allé chez le marchand de vin où jai eu la chance de trouver le vin recommandé par Quelvin.com, cest-à-dire un pauillac, Château Tour Pibran, à $17.95 la bouteilles (cest un peu cher pour nous, mais cest la fête, donc il vaut mieux ne pas être excessivement économe. En plus, il faut neutraliser le boycott !) Je suis allé au gym ce matin, ce qui ma fait du bien. Ce soir on dîne chez une amie. Le copain a fait venir les candidats démocrates chez nous cet après-midi pour une autre réunion de stratégie électorale. Les candidats vont faire du porte-àporte dans les semaines à venir. Les républicains ont offert ce matin des petits gants de cuisine sur lesquels ils ont fait imprimer sur un côté le drapeau américain et sur lautre le slogan un peu suspect « No Issue Too Hot To Handle » ou « Aucun sujet nest trop chaud à traiter », ce qui, dans le cas de ce village, ne veut rien dire du tout, mais bon. Les démocrates cherchent maintenant à faire faire des aimants publicitaires pour réfrigérateurs pour concurrencer les « cadeaux » du camp ennemi. Cest le vrai combat à mort, nest-ce pas?, mais avec des armes à cuisine. Il y a aussi des petits combats dans notre quartier au Village, dans la rue Charles, où les gens de la MTV se sont installés dans une grande maison double (on a mis ensemble deux maisons séparées). Le copain et moi, on n'a rien entendu d'agaçant des « MTVsiens » du quartier, mais cela m'a fait sourire de lire ces feuilles râleuses collées sur presque toutes les fenêtres de la maison voisine.
le vendredi 18 avril 2003 Après une pause denviron deux semaines je suis rentré hier au gym (non, c'est certain, il ny a plus un moment à gaspiller, comme la noté tout récemment Garoo) et aujourdhui mes jambes me font mal, comme on pouvait le prévoir. Quant aux squats, je sais que cest le meilleur exercice général quon puisse faire mais on conviendra qu'ils ne sont pas toujours un plaisir.
Hier après-midi je suis allé au service mémorial dun éditeur que je connaissais un peu. On lavait organisé dans un club « littéraire » de Manhattan, The Century Association, qui se trouve dans la 43e rue proche de la 5e avenue. Il y avait au moins 200 personnes réunies dans la grande salle à écouter des anecdotes racontées plus ou moins au hasard et souvent sans cohérence particulière par des amis du défunt. (Mémento : à mes obsèques ne pas permettre aux amis gagas de bredouiller ennuyeusement leurs idées erronées sur qui jétais). Après une longue heure, tout le monde est descendu dans une salle de réception au sous-sol où lon nous a servi un vin rouge très médiocre (il y avait aussi un bar pour les cocktails) et où il y avait en plus une sorte de grand buffet damuse-gueule. Jai offert mes condoléances à la veuve, après quoi je me suis sauvé. Le copain ayant donné sa pâtée à Betty, on avait alors rendez-vous avec lami galeriste dans un restaurant dans la 13e rue qui sappelle Gonzo. Connu pour ses petites pizzas individuelles de forme irrégulière, le restaurant était plein de monde. Lami galeriste, de retour d'Allemagne, nous disait combien il restait toujours facile de trouver un grand appartement pas cher à Berlin (il y a de l'espoir, Monsieur Désinvolte.)
Aujourdhui je cherche des flageolets verts (de vrais, pas toujours faciles à trouver, je crois, même ici) pour le repas de Pâques que je prépare dimanche on va faire un rôti dagneau au romarin et à lail (plus ou moins comme ça). Quelvin.com suggère un pauillac pour laccompagner. Miam (pourtant il faut souligner que cest la première fois que jessaie de préparer de lagneau donc il ny a rien de garanti !) le mercredi 16 avril 2003 Hier cétait le début non-officiel de lété, avec une température qui est montée jusquà 27º. Cest une banalité de se plaindre de l'absence d'un printemps à New-York, mais cette année cest comme si le climat se moquait de nous, en passant dune tempête de neige à des chaleurs estivales en moins dune semaine. Aujourdhui il fait encore plus chaud (31º) et les poiriers Bradford, ces arbres urbains hardis, les premiers signes, avec les crocus, du printemps en ville, commencent seulement à fleurir depuis hier.
Et puis la météo prévoit un retour bientôt aux températures dhiver en fin de semaine voilà terminé le fameux printemps new-yorkais, qui ne dure, comme la rose de Ronsard, « que du matin jusques au soir. » En réalité le printemps reste chez nous pour au moins quelques semaines, un bref moment de douceur, avant de fondre dans la brutalité assommante et sans merci dun été new-yorkais typique. Hier soir on est allé au théâtre avec les parents du copain pour voir une pièce par lauteur dramatique anglais Alan Bennett. La pièce sappelle « Talking Heads » et il sagit de six monologues présentés en deux parties. On donne la partie A un soir et la partie B le soir suivant. La belle-mère du copain, très anglophile, avait acheté des billets pour la partie B, dans laquelle lactrice anglaise Lynn Redgrave joue le rôle de Miss Fozzard, vieille fille anglaise qui sétonne de se retrouver dans un rapport intime mais peu conventionnel avec son pédicure âgé. Le tout est très anglais gentiment moqueur, sentimental et mélancolique à la fois. Le copain était entouré de gens, y compris ses parents, qui souffraient, dirait-on, de la pneumonie atypique, sauf que cétait plutôt des rhumes tout à fait typiques, on reniflait, on se mouchait bruyamment, et les vieillards se demandaient, le mari chauve à sa femme (les deux assis devant nous) et la femme à son mari (assis derrière), de répéter ce quon venait de dire sur scène. Ce qui faisait une sorte décho incertain, aux tonalités très new-yorkaises, aux accents anglais de province des comédiens. Pendant le premier entracte le copain a remarqué que lacteur Liam Neeson était assis tout près de nous pas difficile à le remarquer dans la salle, tellement il est grand, et au nez proéminant. Il avait lair davoir maigri aussi. A la fin du troisième monologue de Mme Redgrave il sest levé pour lapplaudir avec un zèle collégial. On est ensuite allé dîner au restaurant Da Silvano à deux pas du théâtre cétait plein de monde, on avait mis des tables à lextérieur, et M. Neeson et compagnie sont venus dîner là aussi. Lempire du restaurateur Silvano Marchetto ne cesse daccroître. Il a maintenant trois restaurants qui se trouvent côte à côte dans la 6e avenue lancien débit dalcool du côté sud sest transformé en un nouveau restaurant dont j'oublie le nom (La Cantinetta), complément au Bar Pitti de lautre côté du resto original. Le Bar Pitti est toujours bourré dun beau monde branché (la clientèle y est nettement plus jeune quau restaurant original, mais comme on naccepte pas les cartes de crédit, on ny va presque jamais.) Ce nest pas bon marché, Da Silvano, mais on y mange bien. Le côté « people » peut amuser aussi hier soir, cétait plein de mannequins et il y avait une table de cinq jeunes femmes élégantes qui parlaient en français avec Silvano lui-même. Lui, en jeans blanc et une chemise rayée assez Saint-Tropez, circulait attentivement entre les tables, tout en saluant ses amis dans un cocktail génial danglais, de français, ditalien et despagnol. Ce matin jai lu avec intérêt cette correspondance, citée chez Mohsan, dun scientifique à lUniversité de Rome au rédacteur en chef dune revue de physique américaine. Vu que je vis actuellement dans « le ventre de la bête », il mest peut-être impossible davoir le recul nécessaire pour déterminer la justesse du refus de traiter avec « la culture américaine », mais cela donne à réfléchir. Finalement, Mouche a bien raison de me faire de doux reproches sur le manque de commentaires ici Mennuie en a fait de même il y a quelques mois, mais je suis si paresseux et si peu doué pour ce genre de technologie j'ai du mal à faire marcher GoLive et essayer d'ajouter un logiciel de commentaire me fait un peu peur. Mais je vais me renseigner comment je peux faire pour ajouter des commentaires et des permaliens dans un fichier GoLive et ensuite qui sait? Bientôt tout le monde pourra peut-être se permettre le (petit) plaisir de corriger mes innombrables fautes de français avec quelques frappes légères sur le clavier. le mardi 15 avril 2003 Départ de la campagne hier soir un peu tardif vers 10 heures du soir, après avoir fait un rapide ménage, on sest rangé dans la petite Honda pour renter à Manhattan moi derrière le volant, lamie saoularde à côté de moi, le copain et Betty sur la banquette arrière le copain tapait à lordi, posé sur ses genoux, les écouteurs dans les oreilles, Betty somnolait, le museau sur laccoudoir, lamie saoularde, ayant bu avant de partir une bouteille et demi de vin, les restes de deux bordeaux quelle avait trouvés dans le frigo, discutait avec moi le petit monde de lart new-yorkais (elle est marchande dart privée) et des circonstances domestiques de quelques unes de nos connaissances dans le village (oui, cest vrai, le commérage pur et simple, et aussi délicieusement spéculatif, genre « Lui, il est directeur de banque dinvestissment, mais il fait aussi de la photographie. Cest pas mal gay ça, non ? (prononcé à la Cartman dans South Park) ». « Possible. Il y a aussi sa femme. » « Ah, oui, celle-là. Elle nest là que pour largent. Et puis, tu las vue, elle a déjà trois cous. X (une autre amie, mariée) et moi, nous avons déjà parlé des moyens de les faire séparer. Tas des idées ? » etc). Étant saoule, elle se répétait assez souvent, mais on samusait bien, et à cette heure il y avait moins de voitures et de poids lourds avec lesquels il fallait partager lautoroute. Il a fait beau hier toujours un peu frais, mais ensoleillé. Après avoir passé le matin chez ma mère en posant les derniers des tableaux (sérigraphies, estampes), je suis sorti déjeuner avec lamie écrivain. On est allé à un restaurant jusqualors inconnu de nous option assez hasardeuse puisque lamie écrivain ne cache pas ses opinions, surtout sur la cuisine, art où elle est grande experte. Son « plat d'essai », ce sont des beignets de crabe « crabcakes » en anglais où il ne faut surtout pas avoir mis trop de panure dans la mixture. Neuf fois sur dix elle les trouves infectes ou mal faits. Mais hier on a eu de la chance ils étaient bons, la sauce rémoulade pas mauvaise, et malgré le décor de la salle à manger, quon sest amusé à dénommer « dingy colonial », cest-à-dire, faux style colonial américain usé, on était content. Elle a même pris un dessert, une tarte aux myrtilles. Après s'être déposée chez elle, elle ma invité à rester causer un instant dans sa cuisine, avec le petit banc plein à craquer d'amas de livres nouveaux que lui envoient leurs auteurs, de revues politiques, de catalogues de jardiniers, la loupe sur la nappe à carreaux jaunes et bleus avec la cocotte polychrome en forme de poulet au milieu de la table. J'ai accepté volontiers, ne voulant pas pourtant trop la fatiguer. Elle est en forme. On est arrivé, je ne sais pas trop comment, au sujet de nos premiers grands amours. « Où lavez-vous vu pour la première fois » je lui ai demandé. « A une soirée ? » « Oh, oui, bien sûr, cela vous arrive toujours à une soirée. Si lon ne veut pas tomber amoureux, il ne faut jamais sortir. La première fois que je laie rencontré, cétait à un dîner à New-York chez une riche Américaine mariée à un Hohenlohe. Il y avait une douzaine de personnes à dîner, les hommes en smoking, les femmes en robe longue. Il était là, avec la figure un peu dun boxeur. Très beau. Seul. Je ne pouvais pas m'en détourner les yeux. Cétait un grand mondain, en train de se séparer de sa femme. Ils avaient été pendant quelques années un couple très à la mode, mais à ce moment-là cétait fini. Cétait le coup de foudre. Bien sûr, jétais encore mariée, c'était la guerre et mon mari était resté chez lui en Europe alors occupée. Jai essayé de résister à ses charmes mais quelques jours plus tard, il ma séduite mais vraiment séduite. Dans le vrai sens du mot. Ses yeux verts, ses cheveux noirs, le parfum de sa peau je ny pouvais rien contre tout cela. » « Et vos parents, comment ont-ils réagi ? » « Ils étaient tous les deux complètement désespérés ! Mais ils ne pouvaient rien, mais rien. Jétais perdue. En dépit du fait qu'on navait aucunement les mêmes goûts tu te rends compte, moi je lui lisais Proust à haute voix, lui, il élevait des chevaux de polo. Moi jadorais la cuisine française, lui ne voulait manger que des steaks avec une pomme de terre cuite au four, qu'on mangeait au Oak Room, dans l'Hôtel Plaza, qui n'a maintenant rien à voir avec le restaurant de cette époque. Moi j'avais horreur des stations de luxe, tandis que lui il aimait faire du ski à Gstaad, à se baigner à Puerto Vallarta. Tout le monde voyait que cela nallait pas entre nous, mais chaque fois que je le quittais, on se reverrait bientôt chez quelquun dautre, et cela recommencerait de nouveau. » « Un jour mon chef, une vieille fille dà peu près 45 ans, rédactrice en chef du magazine de mode où je travaillais, qui habitait toujours avec sa mère, elle m'invite à déjeuner avec elle. Elle aussi était au courant de cet amour malheureux, elle connaissait lobjet de ma passion. Cest là, au restaurant, où elle a essayé de me conforter, en disant tout gentiment « Mais, il faut avouer, sil sagissait dun amour spirituel, ce serait bien plus difficile à le quitter. Heureusement que ce nest quun amour purement physique » Quelle sotte ! Cest à cet instant que je savais que cette pauvre femme navait aucune idée de quoi il sagissait, lamour. Cétait le parfum de son corps, la sensation de sa peau dont j'avais tant de mal à me passer, pas de sa tête. » le dimanche 13 avril 2003 Cet éditorial dans le journal local daujourdhui ma franchement étonné cest la première fois que je voie Bush accusé dêtre un criminel dans un journal américain moyen. Lauteur habite au Maine heureusement cest proche du Québec où il pourra, j'espère, se réfugier vite sil y a besoin. Voici un extrait :
(Je m'excuse pour la longue citation en anglais mais j'ai bien l'impression qu'on préférerait le texte original à une traduction maladroite de ma part.) Il faut quand même du courage pour écrire des choses pareilles actuellement. Je trouve que cest formidable. En plus, les Démocrates ont fait $330 de leur vente de pâtisseries ce matin. Non, ce n'est pas beaucoup, mais c'est un début. L'amie saoularde va voir des maisons pour louer dans le village demain. le samedi 12 avril 2003 Trois cuisiniers pas super doués qui se battent devant la cuisinière, cest bien ça, laction politique ardente, version campagnarde il y en a une qui prépare des « cupcakes », petits gâteaux enduits de glaçages au chocolat, et lautre qui fait les croissants, tout en écoutant de vieux tubes disco de Donna Summer. Moi jattends mon tour au comptoir pour assembler une espèce de pot au feu qu'on mangera ce soir. Les pâtisseries seront vendues demain matin (tôt, à partir de 7h30, c'est de la torture) devant le marchand de journaux du village en faveur du parti démocrate local cest par des petits efforts pareils quon essaie de changer le régime actuel. Cela ne va pas être facile je parlais ce matin avec une vendeuse de journaux qui ma assuré que ce nous faisions en Irak était une réponse à ce quils nous avaient déjà faits au World Trade Center. Quand je lui ai répondu quil ny avaient que des Égyptiens et des Saoudiens dans les avions qui se sont écrasés contre les tours, elle ma rendu seulement un sourire tendu de condescendance. Cest pour dire combien cela va être difficile à convaincre une majorité déjà infectée par des mensonges et la manipulation républicaine. Mais avec les croissants du copain, (qui sont vraiment, même étonnament, bons excepté leurs formes souvent un peu disons originales), qui sait ? Rendez-vous à la Maison Blanche en 2004 ! Et en attendant, on peut toujours faire un petit tout chez www.whitehouse.org pour se donner du courage. le vendredi 11 avril 2003 Petite nouvelle révélatrice qui naura probablement pas de suite : la fameuse photo du renversement de la statue de Saddam Hussein au centre de Bagdad il paraît maintenant que tout a été mis en scène par larmée américaine au profit des journalistes il ny avait que probablement moins d'une centaine d'Irakiens dans la place, entourée, comme on voit dans la photo, de trois chars américains, sans compter l'autre qui tirait sur la statue. De la « joie » truquée pour une guerre « rédemptrice », voilà.
On va à la campagne ce soir avec lamie saoularde. La météo nest pas encourageante la pluie continuera jusquà dimanche, quand le soleil reviendra. Bon, on va donc boire et surfer lInternet (la connexion câble, cest nettement plus vite que lADSL) et regarder tout ce que Tivo a enregistré cette semaine. Un nouveau « South Park » me ferait du bien.
Ce matin jai dû aller à Midtown (visite exceptionnelle, surtout par ce sale temps) pour déposer quelques papiers chez le comptable qui prépare ma déclaration dimpôts son cabinet se trouve au 17e étage dans cet énorme building dans la 42e rue entre les 5e et 6e avenues.
Depuis les « incidents terroristes » tout visiteur dans limmeuble est maintenant contrôlé à lentrée cest-à-dire on vous demande de montrer une carte didentité avec photo (les cartes bancaires ne sont pas acceptées) avant de vous laisser passer aux ascenseurs. Je leur ai montré mon permis de conduire ma photo aurait dû leur faire peur, c'est tellement laid.
Le copain est de plus en plus frustré au travail où selon lui rien ne va plus. Cest le désordre et lanxiété, on est toujours en train de renvoyer les gens dans toutes les sections de la banque. On ne fait même plus semblant davoir un nouveau plan de « réorganisation » il y a trois ans, ça se « réorganisait » tous les six mois. Bon, on sy met pendant un certain temps puis tout est foutu en lair, le « grand réorganisateur » sen va (avec de largent plein les poches, bien sûr, grâce à son contrat), et il en arrive un nouveau, qui recommence à tout bousculer. Cest démoralisant, cest futile, et finalement cest cher, car ça leur fait perdre une somme incroyable dargent. Nimporte. Mais il est strictement interdit de le dire car la simple vérité (les chefs nont presque aucune idée véritable de ce quils font en dépit de leurs diplômes MBA de Harvard, de Wharton ou de Stanford) ferait effondrer tout lédifice donc on préfère mentir et soffrir de gros salaires discrètement suborneurs. Le copain oubliera peut-être ses ennuis pour quelques heures (oui, ça prend du temps) demain en faisant des croissants à partir de zéro (levain, farine, jaunes d'uf, un tas de beurre, cuisine démolie et poudrée en blanc, etc) qu'il offrira à la vente publique le dimanche pour gagner de l'argent pour les coffres du parti démocrate du village. C'est gentil, non? le jeudi 10 avril 2003 Sur la guerre en Irak, il ne reste évidemment que peu de choses à dire. Dans les milieux que je fréquente il ny a pas de joie. Il y a un peu de soulagement, et aussi de lespoir que toute lhistoire pourra maintenant se terminer vite sans qu'il y ait beaucoup de morts en plus. On craint un peu les prochaines manuvres politiques, à lintérieur des États-Unis comme à létranger, de l'administration Bush, ivre de sa « victoire » au Moyen-Orient. Ici à New-York, on ne se sent pas plus à laise à cause des nouvelles de Bagdad. Ce matin on entendait des sirènes de police dans la 10e avenue quand jachetais mon café au « deli ». Le jeune propriétaire portoricain sest tourné vers moi pour dire quil gardait un bateau pneumatique dans la boutique pour pouvoir traverser le fleuve Hudson, tout proche, et gagner le New-Jersey au cas où Et il nest pas le seul à se prémunir contre une éventualité imprécise mais redoutée une amie à nous qui habite un grand appartement donnant sur le Central Park a aussi un bateau pneumatique chez elle il est convenu que, sil arrive quelque chose comme les attaques sur les Tours Jumelles, la famille se réunira à lappartement et ils quitteront lîle de Manhattan en bateau si, comme il est déjà arrivé, les ponts et les tunnels sont bloqués. Tout cela a lair dingue, mais cest vrai et elle a raison de faire des préparations le 9 septembre 2001 elle a dû rester au New-Jersey où elle travaillait et cest le mari, avocat dans un cabinet à Midtown, qui a tout de suite quitté le bureau à pied (il ny avait plus de métro ni de taxis) pour aller chercher leur fille à lécole à une quarantaine de blocs au nord. (L'amie a pu rentrer à Manhattan le jour suivant.) Donc, nous attendons, un peu sur le qui-vive, attentifs sans vouloir trop lapparaître. Deviendrons-nous encore une fois la cible de la colère, de lhumiliation, de la haine généralisée contre cette extension de l'empire américain ? Qui sait ? Le copain et moi, nous avons aussi notre plan durgence : si quelque chose de « désagréable » nous tombe dessus et il ny a pas moyen de nous retrouver ensemble ici (lui il travaille à Wall Street, par exemple, et moi à Chelsea), on essayera de se réunir au Connecticut. Je nabandonne pas la chienne Betty, que jirai chercher chez nous au Village avant de retourner vers le nord. Et puis on verra ah la la, cest bien gai davoir fait des plans pareils, nest-ce pas ? Lami galeriste est parti hier pour Berlin, où il va voir son petit ami. Il y reste un week-end un peu prolongé et rentre le lundi après-midi. Il est vrai que ce nest pas cher de voyager en avion en ce moment et il avait envie de profiter de la conjoncture « favorable » dans le trafic aérien transatlantique. Comme le marché de lart sest plus ou moins évaporé depuis déjà plus dun mois, grâce au mauvais temps et aux inquiétudes internationales, il ferait aussi bien de jouir de quelques nuits de Chine berlinoises. le mercredi 9 avril 2003 Plus tard Je suis passé par une papeterie dans la 6e avenue avant de me rendre à la galerie cétait aux environs de la 22e rue que jai vu cette enseigne ancienne qui ma toujours plu par son mystère élégant (quest-ce quon y vendait ?) et un peu oublié parmi une véritable pléthore de façades criardes et laidement réaménagées.
Un peu de recherche mapprend quau Bazar français on vendait des ustensiles de cuisine. Dans la 23e rue je rencontre pour la première fois ce défi européen à la restauration rapide amerloque, implanté chez nous. Ils ont du culot, non ? Va-t-on nous obliger, nous Américains purs et durs, sous la pression de quelques nouvelles résolutions prises par lONU à linstigation probable de ces sacrés Français sous la direction onctueuse de ce monsieur de Villepin, de manger des horreurs comme des croque-monsieur ou, aliment encore plus immonde, des croque-madame ? Ah, ça, non merci ! Scènes de jubilation télévisées dans les rues de Bagdad se traduiront en la réélection massive du petit singe. Oubliées les raisons « justificatives » de cette guerre, oubliée linjustice dune guerre « préemptive ». On ne se souviendra plus que de cette foule saluant la chute du dictateur. Bush dira, avec son petit sourire narquois célèbre, « Voilà, vous voyez, javais bien raison de vouloir libérer les Irakiens. Nous Américains, nous sommes vraiment bons ! » Il ny aura personne pour oser dire le contraire, vous vous en douterez. le mardi 8 avril 2003 Il y a une superstition très répandue ici selon laquelle cest de la chance si lon trouve une pièce de monnaie sur le trottoir ou dans la rue. Les « experts » en la matière insistent à ce que la chance dépend de si lon a trouvé la pièce pile ou face si face, vous aurez de la chance, si pile, ce nest peut-être rien du tout (la vie continue comme avant, ni meilleur ni pire) mais dautres massurent que le plus important du point de vue de la chance cest tout simplement de trouver la pièce de monnaie (daprès mon expérience personnelle à Manhattan les bords de trottoir sont des endroits riches en découvertes numismatiques on paie le chauffeur de taxi, on laisse tomber quelques pieces (des pennies, des nickels, même des quarters) dans les flaques deau opaques en sortant de la voiture, ce nest pas la peine de faire un effort pour les retrouver) dans nimporte quelle position et cest ça qui apporte la chance. En effet, je trouve que je ne suis pas intégriste en questions de superstitions ce matin, en allant à la galerie sous un ciel gris et plutôt malheureux, une étincelle rose de cuivre contre un fond noir de macadam ma attiré le regard une pièce dun penny, brillante et isolée je me suis vite décidé de ne pas regarder sur quel côté elle restait là, au milieu de la 25e rue, je me suis penché pour la prendre et je l'ai enfuie sans l'inspecter dans la poche de ma veste. Bon, sil marrive quelque chose de chanceux aujourdhui, je saurai que cest à cause de la pièce que jai ramassée et sil ne marrive rien du tout, je saurai aussi que la pièce ramassée était sur le côté pile, donc inutile. Vraiment, ça ne sert à rien de réfuter les superstitions, on y croit en dépit de la raison. (Tiens, c'est peut-être comme ça qu'elles réuississent, ces belles histoires fabriquées par la bande à Bush ?)
Le retour à New-York hier soir était assez difficile, à cause de la tempête de neige on allait à peine à 70 kmh, la surface de lautoroute était hyper-glissante, on passait des accidents, individuels et disons « en groupe » voitures et poids lourds sur tout le trajet il y avait plein de pompiers et d'ambulances. Cétait un peu comme dans le film de Godard « Week-End » sauf que notre histoire ne se passait pas à la campagne dans une belle lumière de jour mais pendant une nuit sale de tempête sur une autoroute infecte. A notre surprise, la circulation, malgré tous ces accidents, restait lente mais fluide. le lundi 7 avril 2003 Il neige encore hé oui ! On est toujours à la campagne le copain « travaille de chez lui » (c'est la phrase officielle) au téléphone et à lordinateur. Moi jessaie de mettre à jour quelques sites dont je suis responsable pour le village règlements sur le zonage, liste des personnes qui nont pas payé leurs impôts locaux (page très visitée), nécrologie. Ce nest pas difficile mais cela prend du temps et je trouve que jen ai de moins en moins actuellement qui soit vraiment libre. Nimporte. Il neige encore, cest comme si la nature nous punissait pour lorgueil de nos aventures mésopotamiennes. (Ben, en réalité je pense que la nature se moque de nous et de nos petites guerres dempire. Mais il est naturel, n'est-ce pas, pour l'homme de chercher des raisons pour ses malheurs.)
Le village est divisé sur la question de la guerre. Un couple gay qui habite une maison dans la même rue que la nôtre a mis le drapeau italien de la paix devant leur maison. Dautres ont mis leurs bannières étoilées. On continue à se dire bonjour comme avant, toutefois on évite de parler de la guerre tout le monde est pourtant daccord pour reconnaître que nous traversons une « période terrible ». On est bien sûr en pleine Nouvelle-Angleterre (assez « new-yorkisée » tout de même !) et on na pas en général les mêmes idées quon trouverait plus fréquemment au Texas ou en Floride, ces miasmes de la réaction jubilante. Ici, par exemple, il reste encore des riches qui se déclarent fièrement démocrates et qui sont ahuris de voir tant de vulgarité parvenue et complaisante et de religiosité hypocrite chez les nouveaux républicains. Ce sont en effet des Tories à la Mme Thatcher dure et intransigeante et sûre davoir trouvé le bon chemin, le seul quil y ait. Mais cest certain que, ici même, dans ce coin libéral, où le maire (gay, par hasard) est si populaire que les républicains ont décidé de le soutenir eux aussi aux élections locales en mai le mécontement de plus en plus aigri de ces « hommes blancs dun certain âge » contre tout ce qui se dit « libéral » vis-à-vis des minorités raciales, des droits des gays, de légalité des femmes, de la dépense sociale, etc, se ressent en dehors du centre bourgeois, chez les gens qui ont peur de perdre des « droits coutumiers » au travail, à la préférence, au logement et chez les autres qui ont réussi et qui ne voient aucune raison de partager un succès financier, qui serait, finalement, une bénédiction plus ou moins divine méritée par leur industrie et leur intelligence. La peur, lenvie et le mépris, trois concepts politiques chers aux républicains daujourdhui. le dimanche 6 avril 2003 Un peu de politique locale aujourdhui le copain est le chef du comité démocrate du village. Aujourdhui lui et une amie ont organisé une petite réunion-déjeuner quon appelle une « soupe ». On y apporte cinq ou six potages pour manger pendant quon parle avec les candidats au conseil municipal. Le copain avait peur quil ny eût pas assez de manger, donc javais préparé une soupe hier soir, au poulet et aux haricots (jy ai mis dautres légumes aussi). Il y avait une trentaine de personnes qui sont venues au petit hôtel de ville, où lon a parlé impôts, circulation véhiculaire, une proposition pour un nouveau réseau dégouts. Les démocrates espèrent gagner les quatre sièges qui leur sont autorisés, laissant les deux qui restent aux républicains (par statut de létat, un seul parti ne peut pas prendre tous les sièges au conseil). On na pas parlé de lIrak.
Voici un site impressionnant signalé par Overyourhead à Londres. le samedi 5 avril 2003 Cétait après avoir lu cette entrée que linfatigable Netlex a avait affichée sur le « communautarisme » que jai relevé, chez le carnetier politique américain Atrios ce nouveau groupe ethnique marqué dun trait dunion et, selon certains, un rien surreprésentée chez nous (je veux dire, aux Etats-Unis) ces derniers jours : les « Moron-americans » ou « Crétino-américains » si vous voulez. Selon un sondage fait par le Los Angeles Times, 8 sur 10 Américains accepteraient maintentant lassertion faite par ladministration Bush que Saddam Hussein possède des « liens proches » avec Al-Qaïda on sait déjà que 60% des Américains croient que Saddam Hussein serait en quelque sorte responsable pour les attaques du 11 septembre. Atrios hurle : « Le gros titre de larticle aurait dû lire : Les tentatives de convaincre les Morons-américains que Saddam était derrière les événements du 11 septembre ont réussi. » Il a raison de gueuler cest vachement décourageant de voir ses concitoyens sombrer si confortablement dans le mensonge et la manipulation. Dans un des commentaires à cette entrée désespérée, un lecteur a fait des remarques qui mont paru très pertinentes sur ce problème de conscience. Il ou elle note que les « crétins (quon devrait appeler plus correctement, je pense, des « gens ordinaires, désespérés, généralement mal renseignés » cherchent tout simplement à comprendre toutes les dépenses », en vies et en argent, de cette guerre et cest pour cela quils ont envie quil y ait une raison plus grande que celle, pour nen nommer quune, de la domination politique de lindustrie pétrolière, par exemple. Sinon, lanalyse des coûts serait « trop terrifiante pour envisager ». Le commentateur termine en disant que cela prendra bien du temps pour faire sortir les gens dun « contexte de confiance » envers ce que dit et fait le gouvernement à cet autre, qui, quoique plus juste, leur fait peur aussi. En dautres termes, ce fameux 80% de « Crétino-américains », il espère de tout son cur que ladministration ne lui mente pas. le vendredi 4 avril 2003 Triste vendredi, froid et sombre encore un coup dhiver qui ne veut pas nous lâcher. Personne à la galerie (les vendredis sont toujours lents et ennuyeux, surtout quand il fait mauvais). Quelques étudiantes japonaises qui sourient poliment mais qui ne disent mot. Jai passé le temps à écrire des invitations à un cocktail que le copain et moi nous organisons à la campagne pour le mois de mai. Le copain a envie de démissionner de son boulot à la banque (ça lui arrive de temps en temps, en général ce nest pas grave) et on sest demandé hier combien ça coûterait de déménager en Terre-Neuve (par exemple le nom ma toujours plu, cest accessible en voiture, on peut y aller avec une chienne, la vie là-bas est probablement moins chère quà Manhattan, donc on pourrait y vivre sans rien faire pendant un certain temps à part ça, je nen sais presque rien, jai survolé le pays plusieurs fois et de 10.000 mètres daltitude il a lair rude et sauvage et vide.) On va à la campagne ce soir, où l'on pourra voir un nouvel épisode de South Park enregistré par Tivo. Pas extra, je l'avoue, mais mieux que de regarder les bombardements de Bagdad. le jeudi 3 avril 2003 Lirréalité foncière de cette guerre, du moins telle quelle est représentée au public américain, peut se résumer en ce gros titre que jai lu hier « Saving Private Lynch », référence à la femme soldat qu'on vient de récupérer en Irak, reprenant ainsi le titre du film sentimental de Spielberg sur le débarquement des alliés en Normandie, avec la suggestion implicite que cette aventure militaire en Irak se ressemblerait en quoi que ce soit au conflit mondial contre Hitler et les autres puissances fascistes et expansionnistes en Europe et en Asie. Une chose est certaine : il ne faut jamais croire que les journalistes américains en moyenne seraient plus intelligents ou plus intègres que la population américaine en général, dont la majorité ne sest pas inquiétée du tout de la mauvaise foi de ladministration Bush ni des mensonges outranciers que celle-là a avancés en justification de sa politique dagression. Il est à signaler que Bush ne prononce ses discours que devant un public bien choisi : hier cétait devant les marins de la Garde côtière à Philadephie (la police a empêché les manifestants anti-guerre dy approcher) ; aujourdhui devant les Marines du Camp LeJeune en Caroline du nord. Cest des convocations professionnelles le PDG de la boîte (commandant en chef des armées) devant ses loyaux employés enthousiastes (soldats et marins fonctionnaires dEtat, tous volontaires). Bush le timide na jamais osé faire comme Tony Blair en se présentant devant un public disons sceptique. Et personne nen dit rien, on trouve ça normal.
On tourne des scènes dextérieur des derniers épisodes de « Sex and the City » devant notre immeuble cet après-midi limpatience horticole sest manifestée dans la plantation hâtive de plein de jonquilles en fleur autour des arbres dans notre rue cest joli même si cest tout à fait artificiel.
le mercredi 2 avril 2003 Si jétais cynique, je parierais une somme d'argent considérable sur les chances que tous les pays du monde vont bientôt avaler cette guerre illégitime en Irak pour des raisons de sécurité politique, économique et militaire, tout comme le peuple américain, par labsence de protestation convaincante, a montré sa décision de laisser passer le vol de lélection présidentielle par les idéologues républicains. Si le peuple américain avait refusé daccepter le coup détait judiciaire de la Cour suprême, çaurait été logiquement la fin du système politique et le gouvernement aurait sombré dans une anarchie réelle, une absence de légitimité gouvernementale, dont on naurait pas pu deviner les conséquences, sauf quelles auraient certainement été lourdes. Donc, tout le monde s'est détourné la tête pour ne rien voir la vérité ne valait pas les dégâts éventuels au corps de l'état. Pour le monde, cest pareil. En dépit de labsence quasi-totale de raisons justifiant légalement ou moralement laction militaire américaine qui est en cours, une défaite américaine semble peu probable à lheure actuelle. Cette estimation serait bien sûr sujette à des révisions importantes si lIran, par exemple, se décidait à braver les Etats-Unis en introduisant en Irak une armée de « secours » à ses frères musulmans. Ou si la Corée du nord, blessée dans son amour-propre par le manque dattention que lui prête le gouvernement américain, se décidait à lancer un missile de croisière à destination de Séoul. Mais je ne crois pas que nous verrons de tels scénarios à la fin, quand il y a un choix entre le mal connu et le mal inconnu, les pays, comme les individus, choisiront presque toujours le mal quils connaissent déjà, ce qui est, dans ce cas particulier, une tutelle américaine. La guerre terminée, un vice-roi militaire, ami des sociétés pétrolières, intronisé à Bagdad, on entendra alors des grognements de toutes parts, mais la grande majorité des gens de la planète, à Paris comme à Beyrouth, à Shang-haï comme à Johannesbourg, sans parler des citoyens du Texas ou des courtiers de Wall Street, se diront que cela ne sert à rien de continuer à se plaindre dun fait accompli (le fameux « Get over it » des républicains aux démocrates toujours mécontents de la fraude électorale perpétrée en Floride en 2000) et ils reprendront leurs vies dauparavant, dans lesquelles il sagit plutôt de vouloir gagner assez dargent pour acheter, par exemple, la belle voiture tant convoitée ou le dernier lecteur DVD, que de veiller à ce quil y ait de la justice dans les relations internationales. Et cela, cette nouvelle paix américaine, durera jusquà ce quun nouveau groupe de militants extrémistes de quelque part trouve un autre, un nouveau moyen de semer la terreur parmi ces sociétés qui ont substitué labrutissement des sens moraux par la consommation facile pour la vérité, la légalité et le respect des droits de lhomme. Et le cycle de guerre de représailles recommencera. Pour passer à un sujet nettement plus gai (dans les deux sens actuels du mot), la comédie musicale « Xanna Dont » dhier soir était vraiment agréable non, ce nétait pas un nouveau « Hair » ou « Chorus Line » mais cétait amusant, ingénieux sans être trop « mas--tu vu », et jeune oh là là, quest-ce quils chantaient, dansaient, se tordaient sur la petite scène, ces comédiens, dont une jeune femme qui sappelle Anika Larsen, pleine de talents et un peu rondouillarde, possède et la voix et le style comique pour devenir une vraie vedette. Les décors avaient un éclat de néon, côté « PeeWees Playhouse », il y avait des soupçons de « Buffy » dans lhistoire et dans les personnages de tous ces jeunes « lycéens » de « Heartville » le DJ geek, le jeune Zanna qui arrange tout avec sa baguette magique, la fille superorganisée, etc. Le tout avait du charme et on en est sorti dans la 42e rue tout souriant, ce qui est déjà pas mal ces jours-ci. Finalement, jaime bien la mode mais je la laisse aux jeunes qui, par le privilège de lâge, savent (plus ou moins) instinctivement comment il faut shabiller, se coiffer, etc. C'est pourquoi je me suis demandé ce matin doù est surgie cette nouvelle mode de coiffure masculine qui ressemble un peu à une crête de coq cest-à-dire quand les cheveux sont brossés en haut pour former sur la tête une longue haie pointue, un peu comme la houppe célèbre de Tintin mais plus aigu. Je laime assez, cette coiffure, et je lai remarquée pour la première fois à Paris. Je lai revu à Londres il y a un mois et la semaine passée je me suis trouvé assis dans un dîner danniversaire à côté dun jeune homme aux cheveux blonds dune vingtaine dannées qui portait lui aussi cette même coiffure distinctive. Et je lai revue sur un autre ce matin au gym ça se demande comment chez le coiffeur ? le mardi 1er avril 2003 On commence enfin à répandre les nouvelles sur la désobéissance par deux soldats anglais, qui ont refusé de tirer sur des civils irakiens et qui ont été ensuite rapatriés en Angleterre où ils seront poursuivis par les autorités militaires. Aujourdhui il fait un temps infecte cest peut-être à cause de ça que New-York me semble enveloppé dans un malaise sourd comme si l'on sattendait à quelque chose, probablement de pas très drôle un nouveau massacre, une attaque terroriste. Jai remarqué un graffiti pour un site nommé « America is Full » gribouillé sur le mur dun chantier de bâtiment. Déprimant. Cette guerre devient vite un conflit social domestique ben, elle létait depuis le début, bien sûr, mais les classes sociales qui fournissent la grande majorité des soldats dans lArmée commencent à gueuler plus fort contre dautres classes qui seraient moins portées en faveur de cette guerre. Ce nest pas très beau. Je nai pas encore terminé la lecture de cet article paru dans le « Times » dans son édition de dimanche 30 mars, mais les données quon y trouve sur la composition sociale de larmée américaine ne me réjouissent pas. On va au théâtre ce soir une nouvelle comédie musicale qui sappelle « Zanna Dont ! ». Le titre est une plaisanterie douce sur le film navet des années 80 « Xanadu » prononcé « zanna-do » avec linoubliable Olivia Newton-John. Cela se passe dans un monde alternatif où tout le monde est gay. Il me remontera un peu peut-être le moral, ce petit divertissement (espérons) humoristique. |
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